La belle et le cafard alias Une nouvelle qui donne le cafard
Une belle femme de 20 ans aux longs cheveux noirs marchait le long du couloir blanc de l'aile psychiatrique. Blanc comme les vêtements que l'hôpital lui avaient donnés. Blanc comme le chat qui se faufilait parfois entre les murs du bâtiment. Blanc comme le sourire de ses camarades de classe, avant que l'horreur n'arrive...
Tout le monde se retournait sur son passage. Même les plus fous des fous le voyaient. Ce regard, brisé, fracassé, qui semblait pénétré par la mort. Le regard d'une jeune étudiante qui avait été l'unique témoin d'un drame catastrophique et inexplicable encore à ce jour.
Un homme en blanc approche, pose sa main sur son épaule. Dans ses yeux, des seringues de condescendance. La jeune femme repousse la main qui se veut bienveillante. Elle se met à hurler. Des bras la retiennent, lui font ingérer quelques pilules. L'eau entre dans sa bouche, elle avale le tout, elle arrête d'un coup de pleurer. Ses joues sont déjà éclatantes de larmes.
C'est le réveil, le soir venu, dans son lit d'une chambre close. Les souvenirs, peu à peu, se réveillent aussi. Personne ne l'a crue. Personne n'a crut son témoignage farfelu, impossible, sur l'abomination qui avait causée la mort des 38 étudiants et professeurs de sa classe universitaire d'histoire de l'art un mois plus tôt. Personne n'avait crut, non, qu'une vermine monstrueuse dotée de dards au bout des pattes et d'un visage humain, n'était apparue au sein du cours pour y abattre tout le monde, engouffrant dans ses pics les jus des veines et des viscères de ses comparses et amis, se pourléchant de leur terreur durant les fulgurantes secondes de son apparition.
Il n'était resté qu'elle, dans une marre de chairs et d'os disparates à travers des chaises et des bureaux, le regard fixe, ébahi. La chose ne l'avait pas touchée. Bien sûr que personne n'y crut. On pensa fort davantage à la possibilité d'une bombe. Ça n'expliquait pas l'absence de traces de brûlures, ni le fait que des parties de cadavres manquaient cruellement à l'appel, mais c'était mieux que d'accepter l'existence d'une chose qui ne s'explique pas. D'une chose qu'on ne peut pas comprendre.
Le psychiatre de l'établissement avait été catégorique.
- Voyez ce regard, en effet. C'est au regard que l'on s'aperçoit du changement soudain, de la fêlure, lorsque la détresse atteint un point de non-retour.
Près du bon docteur, des silhouettes silencieuses observent à travers la vitre teintée, observent l'ombre de cette fille reconnue autrefois autant pour sa beauté que pour sa gentillesse et son intelligence. Observent le drame de ce regard absent et pourtant terrorisé. Sur le formulaire au coin de la table s'appliquent alors quelques signatures.
La belle s'éveille à nouveau. Dans le noir de sa chambre d'asile, elle s'était laissée emporter par la fatigue. Ses yeux s'ouvrent. Son cœur s'arrête. Il est là. Autour d'elle, sur le lit, ses pattes, brunes et coupantes et collantes. Ce corps grotesquement long et difforme, cet abdomen suintant bardé de pics, ce thorax à l'effluve pestiférée. Et ce visage, si horrible, si épouvantable, si cruellement humain, blanc comme ses vêtements et ses draps et les murs de l'hôpital et le sourire de ses camarades de classe. Les yeux verts si semblables à ceux de ses parents. Ces crocs, cette langue, ces longues antennes. Ce sourire. Ce silence, criant des hurlements de tous ses pairs mortellement déchirés.
Elle ne saurait bouger. Elle ne saurait crier. Ses yeux sont grand ouverts, jusqu'à ce que la créature disparaisse en un ultime flash. La belle se mit à pleurer, le regard fixé au néant au dessus d'elle, toujours silencieuse alors que dans sa tête se réverbérait un éternel cri d'horreur. La créature ne vint plus jamais, et pourtant, son image resta toujours accrochée aux songes tourmentées de la malheureuse qui en vint finalement à croire en sa propre démence, dernier refuge contre une vérité bien plus horrible et insupportable...