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Camouflage :
Roux. C’était la couleur de ses cheveux. Bleu. La teinte de son regard. Blanc. Une peau pareille à la mienne. Au final, je n’ai pas besoin de maquillage. Hormis nos iris et notre chevelure, nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau. Décidément, je ne suis pas sa fille pour rien. Qui aurait cru ? Qui aurait cru qu’un jour, je me déguiserai en la femme pour laquelle je n’ai aucune estime ? Personne, sans doute. La teinture a finie de sécher sur mes cheveux. Je suis passée du brun au roux. Tout comme le renard qui voit ses poils changer de couleur au fil des saisons. Drôle de coïncidence, l’animal qui représentait Laura était un lièvre. Dit comme ça, on pourrait croire que je suis responsable de la mort de ma mère.
« Ne jamais accuser une personne d’un crime que l’on a déjà commis. » Un de ses conseils dont elle était si fière. Cependant, je peux affirmer mon innocence, je dormais durant l’instant où elle avait pris la route. Bien sûr, si j’avais été dans un tribunal, il m’aurait fallu un témoin. Mais malheureusement pour tous les juges de ce monde, je partage la même vision que ma mère concernant cette « justice ».
Fini ! Ma transformation en Laura Guineril est terminée. Je n’ai même pas besoin de travailler la voix car elle est aussi forte que celle qui m’a mise au monde. À présent, il ne me reste plus qu’à prévenir mes proches. Pour être honnête, je n’en ai pas tellement. Mes grands-parents, mes cousins, mes oncles et tantes. Pour les amis, zéro. Clairement ! Tout ça, grâce aux fuites répétitives de ma mère. Il suffit juste d’envoyer une lettre pour ma famille et encore, ce serait fantastique s’ils feraient l’effort de l’ouvrir. Laura n’a jamais été aimée de ses parents ni de ses frères et sœurs. La raison ? Je l’ignore. J’ai déjà posée la question à ma mère, la seule chose qu’elle m’a répondue est :
« Ce n’est pas leur faute. »
Franchement, je n’avais rien compris. Et ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer. Les histoires de famille je les trouve plus idiotes qu’autre chose.
« Machin se comporte comme une cruche, alors je la déteste. Machine a pas nettoyé la table, je lui parlerai plus pendant une semaine… » Non mais sérieusement ! Ce genre de comportement est complètement gamin ! Autant pour les parents que les enfants, mais c’est quoi cette société ?! Doucement, calmes-toi Agathe, garde ton calme. Je respire l’air à plein poumons. Voilà, je déteste me mettre en colère, la vision de notre monde change lorsque l’on est possédé par ce sentiment. C’est comme si, tout l’univers voulait ton malheur, comme s’il n’y avait que toi et je déteste ça. Car lorsque qu’une personne est en colère, elle devient égoïste, donc insupportable. Oui, ma vision du monde est plutôt simpliste mais je préfère m’en contenter plutôt que de me poser des questions, à l’inverse de ma mère. Ce n’est pas que je critique les interrogations, c’est juste que je pense qu’elles n’ont pas leurs place dans mon monde.
Mon univers, parlons-en d’ailleurs. Pour moi, c’est une grotte. Une grotte dans laquelle remue un tas de grain de poussières que je refuse absolument d’y toucher. Je suis enfermée dans cet endroit, un boulet au pied. Cependant, j’attends. J’attends la lumière capable de percer mes ennuyeuses ténèbres. Pendant un instant, j’ai cru que c’était ma mère. Mais je me suis lourdement trompée. Je ne pouvais que l’entendre crier à travers la roche, rien de plus. Pour moi, les voix des autres sont comme le vent. Le casque que je pose en permanence sur mes oreilles m’empêche de les écouter, c’est pratique. De cette manière, je n’entendrais plus les insultes ou les remarques. Moi aussi, je vais m’exprimer librement, de la même manière que Laura.
Ce monde, je le trouve stupide. Il ne pense qu’à sa pomme. Je veux le pouvoir. Celui de tout détruire, celui qui représente mes sombres sentiments. Pour le moment, je ne pense qu’à la vengeance. Je veux calmer ce feu qui brûle à l’intérieur de ma poitrine. Mon avis est peut-être celui de n’importe lequel adolescent qui déteste le monde parce qu’il s’est fait rejeter. Sauf que, c’est faux. Car contrairement aux autres, je n’ai jamais cherché à avoir de liens avec qui que ce soit. C’est très étrange, du moins, selon moi. Dans notre communauté, on appelle ça : un associable. Pourquoi pas ? Mais j’aimerai bien connaître la raison pour laquelle je me suis mise à haïr les autres. Ma mère me disait que petite, j’adorais parler aux gens mais que je me suis mise à changer, d’un coup, comme ça ! Peut-être est-ce à cause d’un traumatisme, ou bien…quand j’ai su la vérité à propos de mon père ? Cet enfoiré qui nous a abandonné ! Tant pis. La seule personne que j’ai aimée durant toute mon existence était ma mère. Voilà, c’est tout. Je me demande si je me suis exprimée comme il le fallait ? De tout façon j’ai arrêté de me poser des questions, tout ce que l’on fait est critiquer dans ce monde. Allez, écrivons vite cette lettre plutôt que de se mettre à désespérer.
Je sors d’un tiroir du papier et un stylo. Je devrais être directe, je n’aime pas trop bavarder avec les gens. Ah ! Mais avant tout il faudrait que je mette un mot de félicitation au cas où mes grands-parents auraient l’intelligence d’ouvrir cette lettre.
Cher Grand-père, chère grand-mère,
Félicitations ! Vous avez réussis à déchirer l’enveloppe et lire de l’encre sur du papier ! Je devrais normalement vous applaudir mais malheureusement je ne suis pas en mesure de le faire.
Voilà un message bien sarcastique comme je les aime. Maintenant, je dois écrire le plus important :
Je vais rentrer dans le vif du sujet. Je pars la veille des funérailles de maman. Inutile de me chercher
Agathe. Quelle merveilleuse lettre, elle exprime parfaitement bien mes sentiments ! Il ne me reste plus qu’à la poster.
Un quart d’heure après, je dépose mon enveloppe à la poste. Et c’est seulement une fois avoir fait un bout de chemin dans la ville que je me rends compte d’une chose, le regard des gens. Ils m’analysent comme si j’étais une curiosité. Certains même se mettent à crier lorsque je passe dans les rues. Quoi de plus normal, je me suis déguisée en ma propre mère qui est morte. En trois semaines, le décès a vite fait le tour de cette petite communauté. Voir Laura Guineril marcher avec tant de naturel est un spectacle des plus étranges voir même effrayant. Normalement, je devrais être vexée par ce genre de comportement, mais au fond, ça me rends heureuse. C’est comme si ma mère revivait en l’espace de cet instant, du moins, pour ces gens. Malgré tout, je ne peux m’empêcher d’imaginer leur réaction s’ils savaient que c’était moi sous les traits de la femme qui m’a mise au monde. Pas de doute, ils seront sûrement dégoûtés.
« Quelle horreur ! », « Quel honte ! Prendre l’apparence d’un défunt ! ».
Mais, peut m’importe. J’ai de bonnes raisons, du moins, selon moi. Tout ce qui compte aujourd’hui, c’est d’accomplir notre vengeance ! Oui, la notre, celle d’une famille constituée de deux personnes il y avait encore trois semaines. Maintenant, je suis seule. Personne ne me viendra en aide, aucune lumière n’éclairera le fond de ma grotte.
Je rentre à la maison au milieu des regards. Mon ticket pour le train dépasse de ma poche. Je sus impatiente, mon corps en frissonne. Bientôt ! Bientôt je saurais la vérité à propos de ce meurtre ! Prends garde à toi l’assassin ! Je vais te réserver un sort bien pire que ta victime. Ma valise se ferme, de même pour les volets et la porte. C’est étrange, j’ai envie de pleurer. Il faut dire que c’est ma maison, non, notre maison. Au fond de moi, j’ai l’impression que je ne la reverrais plus jamais, pourquoi ? Parce que je mets ma vie en péril en recherchant un meurtrier ? Ou bien parce que je n’ai plus ma place dans cet appartement ? Hein ? Mais…pourquoi je pense ça ?! Ce n’est pas logique ! C’est ma maison ! Des larmes coulent de mes yeux, je les essuies aussitôt. Non Agathe, tu dois être forte, à partir de maintenant il n’y aurait plus le moindre pleur. Tu dois rester de marbre et jouir à en faire trembler ton âme le jour où ta vengeance sera accomplie. Je regarde une dernière fois l’appartement tout en disant malgré moi :
Adieu.
Sans plus tarder, je rejoins la gare, mon ticket et ma valise à la main. Les annonces à la voix robotiques, les discussions, le bip lorsque les portes se referment, le sifflement des contrôleurs, décidément, cet endroit est à nid à bruit ! Heureusement que la musique du casque bloque tout ce brouhaha. Peut-être que je suis effectivement l’associable de base qui cherche tout le temps à être seul, calme, au chaud et surtout, en paix. Bien sûr, ce n’est pas une vision partagée, certains pourrait dirent : « Ce genre de personne est juste un poison pour notre société, ils ne font rien à part se réfugier dans la réalité virtuelle, ils ne vivent même plus ! Le travail ? Ils n’en trouvent jamais ! Ils n’ont même pas la force de parler à leurs parents avec lesquels ils ont passés toute leur enfance. Ces gens là ne méritent même pas qu’on leur fasse attention, tellement qu’ils sont inutiles. »
Franchement, combien de fois ais-je entendue des paroles du même genre dans ma vie ? C’est exactement le monologue que la personne « bien pensante » de la société te sort. Dans ces moments là, j’ai juste envie de leurs répondre : « Oui, nous avons quelques problèmes comme n’importe quel être humain sur cette planète. Non, nous ne sommes tous pas enfermés dans la réalité virtuelle, et pour ceux qui font ce choix, c’est leur affaires. Peut-être que l’on va finir au chômage, mais dans ce cas là, toi aussi. Donc, être soi disant normal et bien pensant, mêles toi de ce qui te regarde, et si tu veux critiquer quelqu’un, entraînes-toi avec un miroir. »
Mais malheureusement, on ne sort jamais de telles paroles au bon moment, ou bien c’est rare. Personnellement, j’imagine n’importe quelle situation dans laquelle je pourrais dire à ces moutons bien élevés les quatre vérités. Car dans ces moments là, j’ai peur. Oui honnêtement, à chaque fois que quelqu’un me parle, j’ai l’impression d’être agressée. Je tremble, je bégaie et surtout, je me fais toute petite. Cependant, à partir d’aujourd’hui, j’arrête ce genre de comportement. Dorénavant je ne suis plus Agathe mais Laura. De son vivant, ma mère n’avait aucun mal à rabaisser une personne, elle le faisait même inconsciemment. C’est le pouvoir de l’honnêteté capable de gagner n’importe quel combat. Moi aussi, j’ai le droit d’hériter de ce fameux don, celui de n’en avoir rien à foutre de ce que pensent les autres !
Je montre mon ticket au contrôleur, puis m’assoit à ma place, un œil sur ma montre. Il est plus de dix heures. Normalement, je serais au terminus à la fin de l’après-midi. Pour atteindre ma destination, je marcherais bien pendant un kilomètre depuis la gare. Tout est parfait, à l’exception d’une chose : mon déjeuner. Comment ais-je pu l’oublier ? Je suis vraiment stupide ! C’est bien beau de se déguiser en sa mère afin de la venger mais les besoins physiques ne changent pas ! Tant pis, espérons trouver un chariot qui vend de la nourriture dans le train sinon…je n’ose pas imaginer la suite. Le contrôleur siffle, le véhicule part. Je reste collée à la vitre, en train de regarder le paysage que je laisse derrière moi. Encore cette sensation, encore ce sentiment d’abandon. Comme si je n’allais plus jamais revenir. C’est triste non ? J’ai beau critiquer cet endroit, je l’aime malgré tout. Il est la source de nombreux souvenirs, surtout ceux avec ma mère. Maman…
Non ! Je ne dois pas pleurer ! Je me le suis promis, je ne verserai plus de larmes, c’est fini ! À présent je suis forte, honnête et lâche comme ma mère ! Oui, Agathe est morte depuis trois semaines, c’est Laura qui revit dans son cadavre. C’est étrange, au fond de moi, j’ai la vague impression que retourner en arrière est le meilleur choix à faire. Comme si…la mort m’attendait au bout du chemin que j’ai décidée de suivre. Après tout, je dois retrouver un meurtrier, celui qui est responsable de la mort de celle qui comptait le plus pour moi. Mais, peut-être que je me trompe. Peut-être que ma mère à juste eu un accident, rien de plus. Dans ce cas…
Dans ce cas…
Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je prends peut-être le mauvais chemin, peut-être que je devrais retourner sur mes pas maintenant. Mais…
Mais…
Si je m’arrête maintenant, je n’aurais plus la moindre raison de vivre. Je suis minable, jusqu’au bout. Je me permets de critiquer les autres alors que je ne vaux pas mieux ! J’ai dix-huit ans et pourtant, je me comporte comme une gamine.
— Tout va bien ? Me demande une voix masculine. Vous avez mal quelque part ?
Je dirige mon regard vers celui qui m’a interpellé. Il s’agit de mon voisin, un grand homme bronzé, aux cheveux noirs habillé d’une parka, la capuche sur la tête. Je ne vois pas très bien son visage à cause de sa chevelure qui le cache mais, il n’y a pas de doute. C’est lui qui s’inquiète pour moi.
— Bien sûr que je vais bien, dis-je avec le même ton que prenais ma mère, c'est-à-dire hautain. Il faudrait être aveugle pour se poser une telle question.
— Tout comme il faudrait être aveugle pour ne pas remarquer une personne qui pleure.
Je le regarde avec étonnement puis la honte envahie mon visage. Je m’essuie rapidement les yeux avec la manche de mon pull blanc en laine. Comment ais-je pu être faible à ce point ? Je me suis promis de ne plus lâcher une larme !
— Voilà ! Vous voyez je ne pleure plus ! Dis-je de nouveau avec un ton supérieur tout en me forçant à sourire.
— C’est faux, répond aussitôt mon voisin.
Hein ? Que… n’importe quoi ! J’ai essuyé mes yeux, certes ils sont devenus rouges mais l’essentiel est qu’aucune larme ne coule. Ne me dites pas qu’il me cherche quand même ? Je ne lui ai rien fait, c’est lui qui à commencé !
— Comment ça, c’est faux ? Il n’y a aucune larme sur mon visage, repris-je d’un ton sec.
— Sur votre visage non, mais dans votre cœur oui. Vous pleurez comme un bébé qui à perdu sa maman.
Cette personne sait très bien choisir ces mots car c’est précisément ce qui m’est arrivé. Mais malgré tout il y a une erreur dans ces propos, je ne suis pas un bébé…enfin peut-être, sachant que je me suis traitée moi-même de gamine il y a à peine quelques minutes. Cependant, c’est différent lorsqu’un inconnu me le dit !
— N’importe quoi, renchéris-je, c’est juste que je suis…
Oh non, je suis encore dans la peau d’Agathe. Si ça continue, je vais réagir comme avec les autres, c'est-à-dire trembler, me sentir inférieure et pleurer encore plus.
— Vous avez du caractère non ? Alors pourquoi faites-vous une tête pareille ? Dit mon voisin. Dans ces moments là, il ne faut pas laisser l’autre prendre le dessus, prouvez votre existence, faites-vous une place.
Je rêve ou, cet homme me donne des conseils ? Non, plus sérieusement, j’ai comme l’impression que ces mots tombent pile au bon moment, comme s’il me connaissait par cœur.
— Vous écoutez quoi comme musique avec votre casque ? Demande l’inconnu en changeant de sujet.
Dieu merci ! On ne parle plus de moi et de mes plus grands défauts !
— Je n’ai pas de style en particulier, je ne prends que les chansons que j’apprécie. Répondis-je gênée.
— C’est un bon choix. Il ne faut jamais se laisser influencer par les auteurs, car même les plus célèbres peuvent sortir des morceaux horribles.
— Vous pensez à des chanteurs en particuliers ? Demandais-je sur le ton de la moquerie.
— Evidemment, vous me prenez pour qui ? Répond mon voisin avec un léger rire sarcastique.
Je souris malgré moi face à cette réplique. Au début, je trouvais ce garçon grossier mais au fond, je l’aime bien. Il possède en lui un petit côté de liberté et de rébellion. Le genre de personne que je ne suis pas.
— Vous allez jusqu’à quelle gare ? Demande-t-il.
— Le terminus.
— Tiens donc, moi aussi ! Et sinon comment quel est votre nom ?
On dirait que cet inconnu s’intéresse à moi. Pitié, pas un célibataire de deux jours.
— Ag…Laura, je m’appelle Laura. Et vous ?
— Amine.
Ce nom me paraît bien féminin pour un garçon.
— Ce n’est pas un prénom pour les filles ? Demandais-je.
— Pas du tout ! Dit-il en rigolant. C’est un nom très masculin d’origine Arabe, j’en suis d’ailleurs très fier.
Arabe ? Ah, voilà pourquoi je n’avais pas compris. Je ne suis pas très calée en culture étrangère. Mais, s’il est d’origine maghrébine, cela signifie qu’il ferait parti de ces jeunes branleurs des cités avec leur casquette en écoutant du rap de seconde zone ? Du moins, c’est la question que je me serais posée si j’étais un mouton bien dressé. Les gens ne sont pas tous les même, sachant que l’on a tendance à l’oublier à cause de tous ces stéréotypes qui pullulent où que l’on soit. Franchement, je pense que cette personne à toutes les qualités requises pour être considérée comme « quelqu’un de bien ».
— Pourquoi êtes-vous dans ce tra…
Un gargouillement de mon ventre le coupe. Je me recroqueville, poussée par la honte. Mon voisin rigole en me tendant un sandwich.
— Non merci, dis-je. Je ne vais pas manger votre repas, sinon vous n’aurez rien.
— Qui vous dit que c’est la seule chose que j’ai pour me remplir l’estomac ? Demande-t-il avec une pointe de sarcasme. Et puis, dire ça juste après un si gros gargouillement.
Pourquoi ais-je l’impression que ce type se moque discrètement de moi ? J’ai juste voulue être gentille. Et puis, prendre le sandwich de quelqu’un d’autre…
Amine m’écrase le paquet d’emballage sur la joue.
— Manges. Dit-il.
— Mais…
— Manges.
D’accord. Je vais manger, mais ce n’est par ce que j’ai faim ou quoique ce soit, c’est juste parce qu’il insiste !
Je retire l’opercule en plastique tout en jetant un œil à l’étiquette.
Porc crudités. À consommer avant le : 15/07/20XX
Attends une seconde…du porc ?!
- Laissez-moi vous poser une question, si mon ventre ne s’était pas interposé, vous aurez mangé ce sandwich ? Demandais-je.
- Bien sûr, répond-t-il aussitôt. Pourquoi ?
— Il y a du porc dedans.
Mon voisin éclate de rire avant de me répondre :
— Ce n’est par ce que je suis j’ai des origines maghrébines que je suis forcément musulman !
C’est vrai. J’aurais dû y réfléchir. Cette erreur est encore une fois à cause des stéréotypes. « Les arabes sont musulmans. ».
— Autrefois je l’étais mais c’est du passé, continu Amine.
— Pourquoi ?
Mon voisin regarde le plafond du train en soupirant pendant une minute avant de me répondre d’un ton las :
— Disons juste que j’ai abandonné l’idée qu’il y ait un dieu.
Ces paroles, elles me déplaisent. Non pas parce qu’il ne croie en aucune divinité mais parce qu’il a laissé tombé. Moi-même, je suis chrétienne, en tant que croyante seulement. Et encore, je ne considère pas la bible comme le livre qui contient toute la vérité, mais cela ne veut pas forcément dire qu’il n’y a aucun dieu. Pour construire l’univers, les atomes, il a bien fallut une existence derrière tout ça. Malgré tout, croire c’est avoir la foi. Soit on l’a, soit on ne l’a pas. Dans mon cas, je ne perdrais jamais la seule chose qui me rend forte où que je sois. Oui, la ferveur est mon arme. Mais bon, lui et moi avons pas mal de différences. Nous n’avons pas la même vie, la même âme, le même destin.
— C’est bien d’être athée, commençais-je, mais il faut au moins croire en quelque chose, même si ce n’est pas dieu. Par exemple la science…
— Je ne me limite pas à ça, répond Amine.
Aucun son ne sort de ma bouche. Je n’ose pas répondre. Je ne le connais pas entièrement, mais, ses paroles avaient l’air de rabaisser la cause des scientifiques.
J’entame le sandwich tout en regardant ma montre. Treize heures. Décidément le temps passe vite lorsque l’on parle à quelqu’un. Trente minutes après, la totalité du plat réside dans mon estomac. Je remercie Amine tout en déposant l’emballage plastique dans une poubelle. Au final, je me posais des questions à propos de mon choix, mais au fond, cet homme m’a aidé. Je me sens mieux rien qu’en lui parlant car je me sens normale. En sa compagnie, l’inquiétude disparaît. Et surtout, c’est une première pour moi, je lui parle si facilement, naturellement. Comme si mes rapports avec les autres s’étaient améliorés, bon, il est vrai qu’il ne s’agit que d’une seule personne mais il y a un début à tout. Je regagne ma place, le regard tourné vers la vue floue que m’offre la fenêtre. Ni Amine ni moi ne parlons pendant des dizaines de minutes. Les musiques défilent dans mes oreilles, de même pour les genres : classique, électro, pop, métal, rock, rap. J’ai de tout. Chaque morceau me fait voir un monde différent, une histoire fascinante qui peut être triste, joyeuse, drôle, dramatique. De cette manière, mon cœur voyage à travers ces univers inventés. Certes, ce n’est pas réel, mais cela ne veut pas forcément dire que c’est inutile. J’aime ce mode de vie, cette solitude, ce calme et cette sérénité. Il n’y a rien au monde qui pourra me les enlever. Même pour la mort de ma mère, c’est dans mes musiques que je me suis réfugiée pour fuir la réalité. Mais, qui sais ? Peut-être qu’au bout du chemin que j’emprunte, il y aura la fameuse chose capable de me raccrocher le plus possible à la réalité. En y réfléchissant, ce genre de chose serait horrible. Mes paupières deviennent lourdes, la mélodie est de plus en plus lointaine. Je me sens fatiguée, épuisée par le trajet. Je peux me reposer, non ? Ce n’est pas comme si Amine voulait me parler. Ce n’est pas comme si…on avait besoin de moi. Donc, oui, je peux dormir. C’est sur ces dernières pensées que ma conscience s’évapore.
Un paysage commence à se former, il est constitué de montagnes, d’arbres, de petites maisons et enfin, d’une cascade. Cet endroit, je le connais. C’est ici que ma mère et moi passions nos vacances dans les Pyrénées. Généralement, les familles essayent de changer de destination lorsqu’ils partent avec leurs enfants, mais Laura se contentait uniquement de ce lieu. Une fois dans le massif, on ne prenait même pas la peine de visiter les alentours. C’était soit ce village ou rien. Nous y sommes allés régulièrement jusqu’à mes six ans. Pour une raison qui m’échappe elle s’était lassée. Même aujourd’hui, je ne comprends pas ses pensées. Certes, j’étais trop jeune pour me rappeler de tous les événements. Mais ces montagnes, ces forêts, ces maisons en bois et surtout cette cascade, ce spectacle restera à jamais gravé dans ma mémoire. Plus une chose, une image qui m’a beaucoup choquée sans que je sache la raison : un iris bleu bordé par des paupières brunes. Pourquoi ? Pourquoi un simple œil me fait autant d’effet ? Lorsque j’essaie de me rappeler à qui il appartient, ma tête me fait mal et surtout, un cri se fait entendre au loin. Puis, plus rien. Le noir envahi mon esprit. Pour amener la lumière, il faut que je pense à autre chose. Étrange, non ? Dans mon adolescence, j’ai essayé maintes et maintes fois de découvrir la vérité, que ce soit de la bouche de ma mère où bien par mes propres souvenirs. Cependant, ni l’un ni l’autre ne m’a apporté la moindre information. Avec le temps, j’ai fini par oublier, jusqu’à ce que le paysage des Pyrénées s’affiche dans mes rêves. La raison ? Je l’ignore. Si une personne dans le monde avait l’explication à tous ses songes, on n’achèterait pas des livres qui nous disent que rêver de gaufre signifie que l’on a envie de faire ces devoirs. Oui, c’est dans ces moments là que mon estime de la société ainsi que tous ces composants baissent fortement. Certes, il y a des rigolos qui aime se moquer gentiment des gens, mais de là à nous prendre pour des cons, il ne faut pas exagérer non plus.
Mesdames et messieurs, le train arrive en gare, terminus. Faites attention à ne pas oublier vos affaires. Nous espérons que vous avez effectué un agréable voyage. Je sors de mon état mi-somnolence, mi-pensif, car il m’est impossible de réfléchir lorsque je dors à poing fermés, généralement mes sommeils sont proche du coma. Mon regard fait le tour du train, oh mon dieu il est presque vide, même Amine est parti ! Je jette un œil à ma montre, dix-sept heures. Pile dans les temps. Je range mes affaires en vitesse puis rejoint les portes qui s’ouvrent juste après m’être positionnée devant. C’était juste, heureusement que je dormais « à moitié », sinon je n’aurais rien entendu.
Je pose le pied dans la gare tout en analysant d’un regard discret la foule de gens sortant du véhicule. Amine à disparut, dommage, j’espérais le remercier de m’avoir tenu compagnie et surtout pour m’avoir nourrie. Dans un sens, je suis un peu déçu de ne pas lui avoir donné mon vrai nom. Mon voisin à été honnête, tandis que moi, j’ai menti. Laura jusqu’au bout, c’est ce que je me suis dite. Dans ce cas, il n’y aucune raison de regretter mes paroles. Je suis si proche du but, il me reste un kilomètre à parcourir puis j’arrive dans la résidence de ce fameux conseil. Il est trop tard pour faire demi-tour maintenant. Tout ce chemin, je ne l’ai pas fait pour rien, sinon mon portefeuille serait plein de billets en ce moment. Courage, Laura, Agathe. La vengeance est à portée de main.