Bonjour, il y a quelques jours, Loïc a fait part de son intention de répondre à un appel à texte. Quelle idée ! Le thème : reprendre un mythe antique.
http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,17937.0.htmlEt c'est vrai que c'est agréable de s'essayer sur les vieux mythes, ça a un quelque chose de mystérieux. Moi, ça me donne de nouvelles idées. Je me suis donc essayé à l'exercice ! Et en voici le résultat... Je ne regrette pas d'avoir écrit. Merci à toi, Loïc, pour cette idée qui m'a parlé, et ne t'inquiète pas, je ne prévois absolument pas de l'envoyer au concours, je ne vais pas te faire concurrence. Ce texte est voué à rester sur le forum, il n'a aucune autre ambition.
Surtout que c'est une nouvelle très improbable dans le style, vous risquez d'être sacrément déroutés !! Comme on dit: "écrire, c'est flanquer des coups de pied dans la termitière !" (citation du générique Podcast du Mde) Je travaille en ce moment sur un roman en rupture avec le passé : ce petit texte se rapproche du genre décousu, déconnecté du roman en cours. Vos commentaires me porteront dans mon travail d'écriture. Vous aurez plein de choses à dire, j'en suis sûr. Et j'attends vos lectures ! Il faut bien qu'un écrivain soit lu, après tout...
Surtout, prenez le temps de me dire ce qui vous a le plus désorientés, et par contraste, ce qui vous a le mieux accrochés... Voici donc le mythe d'Orphée revisité et imprévisible. "Il était une fois..."
À vos lectures !
Mon Dieu, quelle histoire !
Ça avait été comme
Les Dents de la mer de Steven Spielberg. Une horreur ! Orphée avait vu son plus bel amour partir dans la gueule d'un requin, traînée jusqu'au fond de la mer par un geste aussi violent qu'insupportable. Eurydice était simplement partie se baigner ; elle était partie, et l'amour avec. Orphée aimait cette femme ! C'est trop injuste...
Il était bien évidemment le moment de s'inquiéter, de sauter à l'eau, de sauver cette femme qu'il aimait tant. Que faire !? Ah... la vie...
Mais comment réagir lorsque, baigneur, on ne retrouve plus le corps de celle qui s'est noyée, dévorée ainsi par la fatalité ? Que fallait-il en penser ? Moi, je n'en pense rien... « Il faut plonger, c'est le seul espoir ! » cria vainement Orphée. Et il s’exécuta ; quel homme ! Comme s'il fallait aller à la rencontre du souvenir et lui donner une raison de vivre. Ce fut un choc !
Orphée plongea : il n'y avait plus de requin ; un peu plus bas les poulpes se tortillaient d'incompréhension ; et plus bas, la lumière disparut, Orphée aveuglé par le silence des eaux. Imaginez-vous un contraste bleuté plein d'une absence de toute forme de distinction possible. Ce n'était plus le fond des océans, il s'était donc passé quelque chose. Y avait-il une fin à ce voyage vers le fond le plus vertigineux ?
Et oui, vous l'avez deviné, nous étions en enfer ; et face à Orphée, un crabe à trois pinces... Oui, Mesdames, un crabe à trois pinces !
C'est pire que tout ce que vous aviez envisagé... En avez-vous conscience ? C'est affreux.
Vous savez, c'est un monstre d'une rareté délirante, il protège l'entrée des enfers afin de limiter toute offense.
Orphée était fou ; chanteur, il fit changer le moral du crabe, transformant ce tigre agressif en toutou tout doux... Vous seriez tombés sous le charme, si vous aviez connu Orphée. Avez-vous déjà entendu le chant des sirènes ? Oh ! Suis-je bête, si vous l'aviez entendu, vous ne seriez pas ici à me lire... Oubliez donc cette question, elle n'a pas de sens.
Le chant d'un poète fou, porté par la rage d'un proche qui a disparu, est une voix déstabilisante, faite du plus grand chagrin et de la plus grande amertume. N'avez-vous jamais entendu les cordes vocales d'un poète en plein décès ? C'est très similaire au chant d'Orphée, mais un peu plus funeste, sans aucune cohérence. C'est comme la fin du monde, mais qu'on n'arriverait même plus à observer. Le crabe à trois pinces ne résista pas. C'est ce qui avait permis à Orphée d'entrer dans le domaine des morts de son vivant : les poètes ont bien plus d'une qualité que l'on a tendance à oublier. Souvenez-vous en, le jour où vous serez confronté à un poète, car c'est une bonne leçon à connaître.
La nuit avait pris la raison d'Orphée, il se répétait sans cesse l'image d'Eurydice dévorée par le requin, celle qu'il aimait disparaissant de sa vie. Avait-il bien fait de plonger comme cela, tout droit vers le royaume des morts, tel un geste délirant ? Je ne sais pas trop quoi en penser... Et il avançait comme cela, sans plus aucune autre idée que l'amour. La vie n'avait plus aucune considération pour Eurydice, alors Orphée allait changer les choses par la force de sa voix :
« Hadès, Hadès, entends-moi... Ma colère n'a plus de limite ! Mon chant saura te convaincre. »
Et le poète chanta ; son chant avait perdu, lui aussi, tout lien avec la raison. Quelle est cette étrange grimace que l'on retrouve dans les mélodies les plus marginales ? Faut-il comprendre Orphée ? Son chant porta Hadès, roi des Enfers, et transperça également Perséphone, l'épouse des Enfers, comme rétablissant la vie en une catabase infernale. C'était un moment en rupture avec la conscience, tel un refrain insensé. Je ne m'en souviens plus d'ailleurs... Peut-être n'y étais-je pas à ce moment-là ?
Par où reprendre le fil des événements ?
Je vous demande pardon, cette histoire m'émeut toujours lorsque je la raconte. Du coup, je perds un peu mes repères, l'émotion prend le dessus sur l'homme. Ah...
« Eurydice ! »
On ne savait plus pourquoi Orphée chantait comme cela, comme au milieu de nulle part : il n'y avait aucune colère dans ce chant mais le plus déstabilisant des chagrins. Ô Orphée, poète parmi les hommes qui s'expriment, héros parmi les séducteurs, existence parmi les mélodies de la vie. Perséphone savait pourquoi il criait ainsi : elle supplia Hadès de libérer Eurydice. Le poète avait atteint sa cible. Tous les enfers tremblaient de peine et de désespoir. C'était une nouvelle émotion inventée par un esprit imprévisible ; que pensez-vous de l’imprévisible ? C'est sûrement l'élément le plus présent dans une vie de curieux ; c'est sûrement l'élément le plus inconnu dans l'esprit d'un roi...
Orphée repartit avec Eurydice, il prit une remontée des eaux. C'est parfois désagréable, lorsque l'on est si bien au fond de l'eau, de faire le mouvement inverse, le mouvement du vivant. C'était comme une rage qui avait vaincu les règles du jeu. Pouvions-nous y croire ? Devions-nous le prévoir ? Orphée ne devait plus se retourner, il devait porter son amoureuse jusqu'au bout, un seul instant d'hésitation, et la noyée repartirait en arrière. Avez-vous déjà essayé de faire revenir quelqu'un de la mort ? Je vous le déconseille vivement ! Il ne faut pas se retourner, porter l'être aimé de sa main vers la surface, sinon c'est le retour à la mort, et pour de bon. Moi, je n'ai jamais voulu essayer, c'est trop terrifiant. C'est donc là que tout devait commencer pour Orphée et Eurydice...
Je suis vraiment trop triste, cette histoire me hante chaque jour depuis que je la raconte.
Oh ! Arrêtons-nous là un instant pour réfléchir... Tout le monde sait que le corps d'une femme ne reflète en rien l'amour que l'on éprouve pour elle. Il y a une goutte d'anormalité dans le regard qu'elle nous accorde ; c'est un refrain unique, que les autres l'acceptent ou non, d'ailleurs. Je revois Orphée se répétant qu'il ne doit plus se retourner, l'image me revient maintenant ; oui, je crois bien que j'étais là quand ça s'est passé. Mais pourquoi un tel souvenir ? On ne peut pas aimer quelqu'un sans se retourner. On est amoureux, ou on ne l'est pas. Aussi, tout le monde savait bien qu'Orphée se retournerait, victime de son propre besoin de vivre, d'être sensible, pour pouvoir remonter à la surface.
L'amour, c'est un désir de vie.
Ainsi, au moment où Eurydice interpella Orphée, son cri ne fut pas absorbé par les eaux, son appel atteint les oreilles si sensibles d'Orphée, l'atteint jusqu'au cœur. Un homme ne peut pas tromper son propre cœur. Il y a un indice sur le sens la vie dans ma précédente phrase, retenez-le !
Orphée n'avait pas encore percé la surface de l'eau, mais il avait besoin naturellement de cette vision de l'amour pour se donner le dernier courage qui le porterait. Comment garder un lien avec la vie sans jeter un dernier regard sur l'étendue de l'amour ?
« Orphée ! » cria Eurydice chaleureusement.
C'était enfin le cri de l'amour.
Au moment où Orphée se retourna, la noyée était perdue à jamais ; il allait donc remonter seul. Il n'y avait plus aucun amour, plus qu'un souvenir, un seul. Eurydice était retournée en arrière, laissant seul un pauvre homme. Avait-il tout perdu ?
Sincèrement je vous conseille d'aller chercher la vivante que vous aimez pendant qu'elle est en bonne santé ; parce que, aller chercher une morte, c'est vraiment trop désagréable ! Est-il possible de faire revivre un simple souvenir ? Et si oui, comment ? Les vivantes, elles sont plus faciles à aimer. Les vivantes, elles peuvent facilement échanger un regard avec vous.
Et franchement, j'aurais jamais dû aborder le sujet du deuil, parce que c'est un sujet vraiment trop désagréable à aborder ! Ne pouvons-nous pas vivre plus simplement ? Y aura-t-il autant d'imprévisible demain ? Faut-il fermer les yeux ?