Voilà un petit essai de nouvelle heroic fantasy/humour !
La Passeuse
Les deux lunes d’Antor éclairaient le monticule boisé. De grandes stèles parcourues d’anciennes runes constellaient le sommet du monticule, et un homme marchait parmi elles.
Il était drapé d’un long manteau marron et son visage était caché par une capuche.
Les stèles, si on les regardait d’en haut, formaient une spirale. L’homme se plaça au centre et marmonna des paroles dans une langue inconnue.
Des flammes bleues apparurent autour de ses bras, remontèrent jusqu’à ses mains, s’élevèrent un moment en l’air, puis s’abattirent au sol. Elles formèrent trois cercles.
Quatre silhouettes sortirent lentement du sol. Elles étaient toutes habillées de la même manière que l’homme : de longues capes marron surmontées de capuches.
La silhouette du milieu, surement le chef, annonça d’une voix féminine :
- Apprenti Mardock, vous avez appelé les Quatre Piliers.
- Ouaip, répondit d’une voix lasse le dénommé Mardock.
La silhouette qui avait parlé leva ses bras et baissa sa capuche. Apparut un visage sévère de femme âgé d’une quarantaine d’années, les cheveux courts et châtains, les yeux couleur amandes.
- Pardon ? fit-elle.
- Je vous ai appelé, Quatre Piliers, pour rendre compte de mon périple héroïque, se reprit Mardock.
- Rendez compte.
- Eh bien, comme convenu, j’ai attaqué seul le château de Vivesang, tué mes ennemis et emprisonné le roi. J’ai ensuite converti le peuple de Vivesang à ma volonté, grâce au sort d’Opinion Changeante. Ainsi à la tête d’une armée de cent guerriers, je suis entré en territoire Orc. J’ai réussi à atteindre les fjords de Guldor l’Invaincu, j’ai tué le fameux Guldor et récupéré le Grand Livre Mystérieux.
- As-tu une preuve de ce que tu avances ?
- Z’avez qu’à regarder la Gazette des Mages, marmonna Mardock.
- Pardon ? demanda d’une voix tonitruante la femme.
Mardock mit sa main à l’intérieur de sa cape et en retira un livre couvert de chaînes. La matière du livre ressemblait à de la peau de daim, velue et marron ; les pages semblaient faites d’os ; des chaînes entouraient le livre. En sortant le livre, la capuche tomba du visage de Mardock. C’était un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, la barbe naissante, les cheveux bruns et longs.
- Voilà le Grand Livre Mystérieux, fit Mardock en tendant ledit livre.
Une des silhouettes fit un pas en avant et prit le livre. Elle le tourna et le retourna. Puis elle regarda la femme et hocha du menton.
- Très bien, annonça la femme, dites-moi ce que vous avez retenu de votre expérience.
Mardock souffla, l’air de s’ennuyer ferme.
- Eh ben, c’était bien.
- Euh… Argumentez, je vous prie.
- Ce fut une expérience très intéressante.
La femme le regardait d’un air sévère.
- Ecoutez Apprenti Mardock, vous faites parti du Centre de Formation de Futur Elu, et vous passez l’examen final pour être l’Elu de la prophétie numéro 165. Celle qui prédit que lorsque les deux lunes d’Antor seront alignées à la…
- Ca va ca va, je connais la 165, je l’ai entendu une bonne centaine de fois pendant les sept années passées dans votre Centre de mer… dans votre Centre.
La femme eut un air consterné. Elle allait poursuivre quand Mardock la coupa :
- Ecoutez, Quatre Piliers, j’ai bien réfléchi, et franchement, la profession de Elu, ou même de potentiel Elu, ça ne m’enchante guère.
- Ca ne vous enchante guère ? ricana la femme.
- Oui. Je suis sérieux. Sérieusement, à quoi ça sert d’être Elu ? Pouvez-vous me dire la dernière fois qu’une prophétie a eu lieu ? Ca doit remonter à une centaine d’années. Alors, rester croupir dans un château en attendant qu’une prophétie se réalise, non merci. Je préfère faire autre chose.
Les silhouettes des Quatre Pilliers se regardèrent tour à tour. Puis la femme, le visage enfermé entre la colère et la stupéfaction, demanda :
- Mais qu’est-ce que vous voulez faire alors ?
- Ben, pendant que j’avançais avec mon armée du château de Vivesang, nous avons du traverser un fleuve. Il y avait une passeuse, une jeune femme d’une très grande beauté, oui, qui nous a fait traverser. Bon, j’ai discuté un peu avec cette femme. Au cours de notre discussion, elle m’a décrit son travail. Amarrer sa barque, la faire passer le fleuve, la faire revenir. Quelque chose de très simple, avec du sens. Elle fait passer des armées, elle fait passer des familles, elle fait passer des amants et des maîtresses, elle fait passer des enfants. Sans elle, de nombreuses personnes ne pourraient pas vivre leurs vies tranquillement. Ca a quand même plus de sens qu’attendre qu’une putain de prophétie se réalise ! Je lui ai promis de revenir la voir dès que j’aurai fini la mission. Je compte m’installer avec elle.
Les Quatre Piliers le regardèrent avec des yeux ronds. Puis ils éclatèrent de rire. Mardock remua, vexé.
- C’est du sérieux !
- Ah oui ? fit la femme. Et si vous aviez rencontré une bouchère avec des seins comme des œufs d’autruche, vous seriez devenu boucher ? Non, parce que couper des cochons, ça a du sens aussi !
- Ecoutez, j’ai fini ma mission, je vous ai ramené ce mordiable de bouquin, maintenant je suis dispo. Je me casse !
Il se retourna, le dos droit, le nez au ciel. Et il s’en alla, d’une démarche rappelant l’honneur même. Mardock disparut entre les arbres, sous les rires sarcastiques des Quatre Piliers.
Quand ils en eurent assez de rire, ils se regardèrent entre eux, immobiles.
- Bon, on fait quoi maintenant ? demanda une des silhouettes encapuchonnées.
- Il faut professionnellement rédiger un compte rendu complet du présent examen, cela est évident, la question pertinente est plutôt celle-ci : est-il relativement valable de noter sur le rapport ce qu’il est advenu ce soir concernant l’Apprenti Mardock ?
- Non, mais sérieusement, Ayurdal, tu ne peux pas parler normalement ? fit la femme.
Ayurdal baissa sa capuche. Il avait un vieux visage, les cheveux blancs noués en queue de cheval, une barbe argentée taillée en serpe, et une expression digne.
- Excusez-moi, si mon parler ne vous sied guère Gilliany, Mère Pilier.
- Non, effectivement, il ne me sied guère… Enfin bref, ce qu’on va faire, c’est partir, faire ce maroufle de rapport, et ranger le bouquin dans un recoin de la bibliothèque. Par contre, on va rédiger et publier le rapport de manière très discrète, expliqua Gilliany. Il ne faut pas que d’autres élèves ne sachent ce qu’a fait Mardock. Sinon, il risque d’y avoir une pénurie d’élèves à notre Centre. Plus d’élèves, plus d’argent. Vous connaissez la suite. C’est dommage… Mardock aurait fait un grand Elu.
- C’est dommageable, en effet, rajouta Ayurdal.
Gilliany fit un rapide mouvement de la main et les Quatre Piliers disparurent dans un éclat de magie.
Quelques mois après, alors que l’Apprenti Mardock faisait traverser le fleuve tous les jours, et coulait des jours heureux avec la passeuse, le Piler Ayurdal montait en courant les escaliers volants des Arcanes Stellaires du Centre. Il toqua à la porte du bureau de la Mère Pilier Gilliany. Avant même que celle-ci le lui ait permis, il entra en trombe. Gilliany leva le nez d’une pille de papiers, les sourcils froncés.
- Que me vaut cette entrée théâtrale, Pilier ?
- Mère Pilier ! Tirez les volets !
Devant l’air affolé de Gilliany, elle s’exécuta. Une fois les volets tirés, elle put voir les deux lunes d’Antor côte à côte.
- La prophétie 165… Qui avons-nous ?
- Comment cela qui avons-nous ?
- Qui avons-nous comme Elu de la prophétie 165, mortecouille ! cria Gilliany.
- Euh… euh… Attendez, ce ne serait pas le petit pisse-froid qui nous a lâché il y a quelques mois ?
- Tout juste, Ayurdal. On l’a dans l’os.
- Pourquoi ?
- Puterelle, mais vous lisez jamais les prophéties ?! Celle-ci annonce la fin des Elus. Va falloir se trouver un autre travail, mon vieux.
- Comme passeur ? s’étrangla Ayurdal.