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Adieu
“L’homme comme le vin s’abonnit avec l’âge”. C’est l’ivresse qui nous fait dire tels mensonges. Je souhaite à tous de goûter un excellent vin bien maturé. Je ne souhaite à personne de goûter à mon effrayant corps bien maturé. Il m’est impossible de remuer le moindre orteil sans pousser un cri plaintif étouffé par mon gosier chétif. Même ma chambre d'hôpital minuscule , je ne peux l’explorer au-delà de mon lit. Tout mon corps n’est qu’un cadavre primate qui s'effrite au moindre mouvement.
J’attends la mort comme les plaines arides attendent la pluie. Il y a si peu de temps je dansais encore la vie, je la tance maintenant. J’étais la prairie champêtre qui virevoltait sous le vent et le soleil, je me laissais emporter à tous les mistrals et peignais les féeries astrales. Mais blizzard et cagnard se sont acharnés sur moi, il m’ont écrasé, asséché, si bien que je ne suis plus qu’un amas de ronces calciné. Même les pensées commencent à faner. Ah, que je maudis mon étoile solaire. A quoi bon avoir le sucre s’il nous mène à l’infini amer ?
Oh soleil, pourquoi m’a tu fait offrande de mille délices ? Par quelle malice m’en prives-tu maintenant ?
Je n’admirerais plus jamais la mer et ses vagues, la montagne et son manteau de neige, le corps d’une femme. Ces regrets j’en ai fait part hier à mon fils, à moins que ça n’ai été mon neveu. Il revient ce matin, s’excusant de ne pas m’avoir rendu visite depuis un an. Il dépose sur mon lit, comme on dépose des chrysanthèmes sur une tombe, quatre photos, puis s’en va après avoir laissé un baiser sur mon front. Trois d’entre elles chutent de mon berceau sépulcral. Sur mon matelas, il n’en reste plus qu’une. Je fais l’effort qui m’afflige de la saisir entre mes doigts frêles. La photo est en noir est blanc, y danse une femme nue. Je la connais. Je lutte en vain contre l’oubli. Qui est cette femme qui de son sein me meurtrit ? Je retourne l’image et lis : “c’est pour toi que je vis”. Soudain, dans l'excitation, je me souviens, je suis le photographe, c’est elle que j’ai aimé, elle rend tout son sens à ma vie passée. Je pleure de joie et transpire d’amour. Et alors que suinte tout mon corps, je m’endors.
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