“De transformations en transformations sur l'un de ses embranchement, d'un oeil nébuleux l'univers s'observe lui-même, en position foetale“
la prose d’Alephun était si épaisse
que ses pages se succédaient comme autant de rectangles noirs.
Ceux qui avaient foi en lui eurent bien l’idée de le lire au microscope.
Ils auraient du être doublement surpris de faire choux blanc.
Et pourtant il ne peignait pas il écrivait réellement.
Bien que que sa finesse d’écriture n’eut rien à envier aux plus grands peintres, il avait cette élégance de se dévoiler entièrement aux autres sans pouvoir être vu.
C’est sa nudité même qui le rendait absolument impénétrable, opaque. Loin d’être satisfait à chaque fois il lui arrivait de noircir du papier puis de broyer du noir.
Son style était, génétique ! Il détenait toutes les philosophies, les paradoxes de toute vérité, les mystères de l’humanité, le recoupement mystique des mathématiques avec la psychologie et la poésie.
Il ne pouvait échapper au degré absolu du subliminal. Ce qui dérangeait vraiment les gens n’était pas qu’ils se retrouvent à observer des rectangles noirs mais bien plutôt leur impression insaisissable de lire quelque chose. Et lorsqu’Alephun était interrogé à ce sujet il répondait invariablement que lorsqu’on écrit c’est qu’on a rien à dire. Il comprenait la douleur des gens qui écrivaient, parlaient, écrivaient… car, utiliser chacune de ses deux voies d’expression mettait en résonance l’aveu mutuel de leur échec respectif. L’espoir atteignait l’impasse de l’une pour repartir en écho dans l'impasse de l’autre et ainsi de suite. Cet écho donnait l’image d’une personne jouant des coudes pour tenter de progresser à la perpendiculaire de l’impossible. Si certains sursauts pour échapper à l’enlisement avaient bien quelque chose d’artistique, Alephun savait que ce n’était là qu’agonies plus ou moins lentes.
Ils se souvint d’un prof de lycée particulièrement académique qui avait pris son premier rectangle noir pour une stupide provocation et que ce prof, Monsieur Emmann, lui avait donné comme punition vengeresse de TOUT corriger. Alephun lui avait alors remit sa page, entièrement remaniée au Blanco. Monsieur Emmann était tremblant de colère. S'il ne croyait pas tenir entre ses mains une simple page vierge rechapée, c'est seulement qu'il y voyait la confirmation inadmissible d'une provocation qui avait osé se payer le luxe de se montrer moins stupide en retour. Comment pouvait-il savoir que ce bout de papier blanc, source de son humiliation, recelait pas moins que les clefs de l'univers
Alephun mourut millionnaire. Considéré comme celui qui avait fait preuve d’un génie hors du commun pour s’être fait une place entre l’étiquette du fou et celle de l’escroc.
Son épitaphe était noire, c’est lui qui l’avait écrite. mais c’est le seul endroit et le seul moment (enfin presque) où il avait daigné en dire un peu… moins en fait. Car il avait gravé dans la ténèbre textuelle de son marbre:
“On n’arrête pas de s’écrire (non au sens de s’écrire à soi-même mais de s’écrire soi-même) sans jamais y arriver. En conclusion, on arrête pas de ne pas s’écrire. Je ne suis ni plus ni moins qu’une partie de ce Réel qui aurait trouvé une nouvelle façon de continuer de ne pas s’écrire. Comme vous, toujours différemment.“
Le seul et unique proche ami d’Alephun, décédé peu avant lui en tombant d’une échelle de l’infiniment petit, avait pour seul et unique proche ami Alephun. Celui-ci avait légué sa propre épitaphe en héritage à Alephun et Alephun y avait inscrit:
-Tu es mort en tombant d’une échelle et, ça a fait mal?
-On a pas pu se prononcer, je n’ai pas encore touché le sol.