Sous les Mains du Vent, dans les Bras des Marées
Au début de mars 2016, je suis venu sur l'Île d'Yeu, en retraite d'écriture, en caressant l'espoir de parachever mon premier roman, lequel depuis trois ans, de sa flamme tenace, consume mon opiniâtreté de cire et me fait psalmodier de nombreux Pater noster.
Cerné de vagues et de larges ciels, de haillons rocheux et d'orchidées sauvages, ce dépaysement fut aussi pour moi, je dois l'admettre, une manière d'exil volontaire. En arrière-pensée de ce voyage insulaire, se glissait indéniablement la quête inavouée d'une thébaïde, d'une arche immobile épargnée des cataclysmes, tant les turbulences des continentaux commençaient à m'épuiser, à pourrir cruellement les fruits de ma compassion.
C'est une vérité de la Palisse de déclarer que les hommes sont ce qu'ils sont, mais il est plus rare d'entendre dire qu'ils ne savent pas réellement ce qu'ils sont. De fait, cela fait de nombreuses années que je ne parviens plus trop à comprendre leur fabuleux besoin d'activisme, leurs bruits obstinés de bouche, leurs absurdes moulinets de bras. Que je reste souvent hébété devant leurs consciences de cerf-volant, et plus encore devant leurs âmes de liège qu'ils laissent dériver machinalement sur les flots, sans qu'une envie de connaître le mystère des causes premières jamais ne les effleure.
Plus désolant encore, ils seront parvenus à grignoter insidieusement la théologie de ma bonté naturelle, de ce velours de morale et de vertu qui m'aura longtemps fait croire, blotti dans la tiédeur de l'artifice, que j'étais un peu plus civilisé qu'un vulgaire batracien. De fait, je me surprends à prier de moins en moins pour la survie de ces hommes-radeau. Dorénavant, mes réflexes innés de philanhtropie se contractent, je détourne mes regards de leurs mains tendues et les laisse se noyer l'un après l'autre au-dedans de mon coeur, sans qu'une once d'apitoiement ne m'afflige.
Mes questionnements à leur sujet cependant persistent et me hantent en certaines heures indues. Toujours engloutie à mi-corps dans cette marée humaine, mon insensibilité native ne peut encore se résoudre à s'arracher du lien ténu qui me relie à elle. Est-ce encore un peu aimer que de chercher à sonder l'insondable ? Que de vouloir pénétrer le lourd secret de l'indigence métaphysique ? Oui, les hommes sont ce qu'ils sont et ils aspirent tous intimement à la paix ! Mais alors pourquoi ont-il si peur de la plénitude qui se trouve juste en lisière du fracas ? Pourquoi ne ferment-ils pas les yeux une poignée de secondes pour tenter de fraterniser avec leur majesté intérieure ? Pourquoi sont-ils mus par ces lubies écrasantes de vouloir rajouter incessamment de la vie à la Vie ? Pourquoi, au lieu de tant de vaines gesticulations, ne s'en vont-ils pas nus dans la Nature pour rencontrer les preuves éblouissantes de l'existence de l'Amour des Dieux ?
Et moi, serais-je au-dessus de ma propre espèce, homo-sapiens légèrement plus évolué que la plèbe résignée, abrutie ? Humble voyant pris dans la gangue malheureuse des cécités ? Il va de soi que non ! N'ayant pas eu la chance de naître cormoran ou tortue marine, je suis né dans l'Arbre de « l'Inconnaissance » et je mourrai dans cet Arbre où se singent mes semblables, que cela me satisfasse ou non. Cependant, il n'y a aucune fatuité à vouloir bifurquer un jour du chemin de l'Autre, à vouloir se délester d'une pesanteur qui ne vous a jamais appartenue. D'où mon attirance magnétique et de plus en plus flagrante vers l'aphonique havre des îles.
Il est certain qu'avec l'âge, mon humanisme de jeunesse, n'ayant pas atteint sa cible universelle, a perdu sacrément de sa vigueur, et que, dans ma mélancolique réclusion vespérale, je recrache de moins en moins les dangereuses douceurs de la misanthropie. Cette manière d'obscur dédain, d'insolence masquée, dont aucun des sept milliards d'humains ne connaîtra jamais l'existence, m'aura au moins permis de me rapprocher des ondes bienfaitrices de la Nature, de me laver l'esprit de solitude, de me dépouiller peu à peu du chant éraillé des sirènes, afin que ma vue, redevenue chaude et nue, épouse de nouveau les algues, d'où monte une capiteuse odeur de phosphore, lesquelles algues, jetant leur reflets empourprés vers le ciel, semblent, au fond des eaux, comme des lits de violettes.
Dans le Phédon de Platon, Socrate définit ainsi le misanthrope par rapport à ses semblables : « La misanthropie apparaît quand on met sans artifice toute sa confiance en quelqu'un parce qu'on considère l'Homme comme un être vrai, solide et fiable. Puis, on découvre un peu plus tard qu'il est mauvais et peu fiable. Et quand cela arrive, l'intéressé finit souvent par haïr tout le monde. »
La misanthropie est donc présentée comme étant la résultante d'attentes déçues, voire d'un optimisme excessif, car Platon soutient que l'« artifice » aurait permis au misanthrope potentiel de reconnaître que la majorité des êtres humains se placent entre le bien et le mal.
Aristote, de son côté, suit une démarche encore plus ontologique, qui dit : « Le misanthrope, qui est essentiellement un homme solitaire, n'est pas du tout un homme : il doit être un monstre ou un dieu. »
Pourtant, qu'on se le dise, bien que fasciné par les quiétudes souveraines de l'hors-monde que me procurent la pudeur des îles, et même si je me laisse séduire en quelques délicieux instants par cet « état monstrueux », je ne hais pas encore suffisamment le genre humain pour m'en croire tout à fait détaché. Comment pourrais-je en effet jeter la pierre aux hommes d'être ce qu'ils sont, puisque j'étais exactement comme cela avant, un empêcheur de me voir tel que j'étais vraiment ? Bien que me sentant un étranger sur la terre, un piètre rébus sans solution, j'ai essayé comme pléthore, tel un chien excité grattant son os enfoui dans la glèbe, de faire mon trou dans la matière - de percer, comme on dit - avant de m'apercevoir que plus je creusais ce trou, plus je m'ensevelissais de vide.
Aujourd'hui encore, l'homme naît comme un animal avec des chaînes aux pieds. Il est éduqué de sorte qu'il perd assez vite la faculté d'imaginer sa liberté. Il travaille toute sa vie en se pensant être libre et heureux. Et il s'éteint comme un cierge oublié au fin fond d'une nef, sans jamais avoir fait l'expérience de la moindre audace.
Guy de Maupassant, qui eut la prémonition littéraire qu'il allait mourir fou, résumait assez bien cette consternante assertion sur l'esprit pusillanime de l'homme, dans son "Horla" : « Tout le jour, j'ai voulu m'en aller. Je n'ai pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si simple, monter dans ma voiture pour gagner Rouen. Mais je n'ai pas pu. Pourquoi ? ».
A ce funeste héros détrôné par l'inertie, moi, j'aurais bien voulu dire : « Mais pourquoi n'as-tu pas écouté cette chanson sur les oiseaux migrateurs que fredonnait jadis ton camarade ? Pourquoi n'as tu pas lu jusqu'au bout cette poésie dont la vocation était de te susurrer à toi seul : « Ne te crois pas libre. Tu viens seulement d'atteindre la liberté d'être libre ! » ? Pourquoi n'as tu pas cherché à apprendre et à comprendre que tu avais deux jambes pour visiter la Terre, ta Terre, dans ses moindres recoins, es-tu plus sot qu'un autre ? Pourquoi n'as-tu pas suivi enfin les paroles aimantes de ton entourage qui est souvent de bon conseil, si tant est qu'on lui prête une oreille attentive ?
Un vieil ami m'a mis naguère au défi de résoudre cette énigme philosophique : « Tout ton être est coincé en plein coeur d'un bloc de marbre. Mais tu respires toujours. Comment fais-tu pour t'en sortir ? ». Après une bonne heure de propositions stériles et d'alambiquées tortures cérébrales, il me donna enfin la clef de la devinette que je garde toujours depuis dans un coin de ma mémoire, et qui me donne encore la hardiesse aujourd'hui d'aller là où, sans cela, je n'irais peut-être pas : « C'est très simple, tu fais un pas en avant ! ».
A suivre...