Bonjour, amis lecteurs et lectrices,
ce texte est très fortement inspiré (calqué?) d'une chanson dont j'aime beaucoup les paroles, Sur la place de Jacques Brel. Je profite de ce post pour vous la faire découvrir. J'ai mis ses paroles à la fin. Ce n'est pas très réjouissant: déprimés, abstenez-vous. Le texte que j'ai écrit procède à quelques modifications, qui traduisent mon ressenti sur ce texte (amateurs de Brel, ne vous offusquez pas si j'ai un peu changé la mise en scène). Bon, voilà ce que ça donne. C'est très court.
La place.
Quinze heures viennent de sonner. La grand-place est lourde, suffocante. Pas un chat. Les volets sont désespérément clos. Pas un grain de lumière ne pénètre les maisons. Les langues sèches, douloureuses, collent aux palets arides.
Un bruit, lointain, ricoche sur les murs. Des pas claquent sur les pavés chauds. Quelqu’un. Les oreilles se tendent, aux aguets. Qui est-ce ? Un bruissement d’air parcourt la ville. Les poitrines se lèvent, respirent. Un rythme, lent, commence à émerger. Les pieds de l’inconnu battent le sol. Il danse. Des volutes de musique parviennent en bouffées aux reclus. Les épaisses murailles, inertes, lui renvoient son écho.
Il accélère. Ses jambes planent, irréelles. Ses mains le démangent. Il ajoute à l’orchestre le son de ses paumes frappées. L’ambiance se fait moins étouffante. Elle se colore d’un chatoiement indistinct, marqué au coin d’airs de flamenco et de maracas catalans. Certaines fenêtres craquent, curieuses. Mais les regards ne s’éveillent pas. Seule la marche cadencée filtre sous les portes. La chaleur devient fournaise. L’inconnu est un torrent. Il ne s’arrête toujours pas.
Sa voix jaillit, tout à coup. Elle roule en cascade, résonne aux murailles comme tinte une cruche pleine. La terre fissurée paraît chanter avec lui. Un souffle, haletant, le rejoint. Quelque chien errant l’a entendu et assiste, attentif, au spectacle. Comme encouragé par cette apparition, l’hymne se fait plus intense. Sources d’espoir en plein désert, les mots qui s’échappent flottent sur la ville. Ils grondent et montent et gémissent comme une rivière en crue. La Terre entière semble abreuvée sous la pluie de paroles.
Les inondations ont, elles aussi, une fin. Les lèvres du chanteur se sont taries. Sa gorge, creuse, n’émet plus que de rauques et caverneux éclats. Le chien l’observe, fixement, l’air inquiet. L’inconnu jette un œil à la ronde. Pas une embrasure à embrasser. Pas un cœur qui ne soit resté sec. Le bourg et son cri se sont échoués, stériles. Il sourit tristement au chien, saisit son baluchon et se remet en route.
Sous l’impact de ses semelles, un océan de poussière a noyé la ville. Tandis que s’éloigne l’inconnu, que s’éteint peu à peu le battement de ses enjambées, le chien hurle. Et sa marche funèbre laisse derrière lui une ville immobile et pesante, comme un cercueil.
Et voici maintenant le texte de la chanson originale:
Sur la place
Sur la place chauffée au soleil
Une fille s'est mise à danser
Elle tourne toujours pareille
Aux danseuses d'antiquités
Sur la ville il fait trop chaud
Hommes et femmes sont assoupis
Et regardent par le carreau
Cette fille qui danse à midi
Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux
A l'église où j'allais
On l'appelait le Bon Dieu
L'amoureux l'appelle l'amour
Le mendiant la charité
Le soleil l'appelle le jour
Et le brave homme la bonté
Sur la place vibrante d'air chaud
Où pas même ne paraît un chien
Ondulante comme un roseau
La fille bondit s'en va s'en vient
Ni guitare ni tambourin
Pour accompagner sa danse
Elle frappe dans ses mains
Pour se donner la cadence
Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux
A l'église où j'allais
On l'appelait le Bon Dieu
L'amoureux l'appelle l'amour
Le mendiant la charité
Le soleil l'appelle le jour
Et le brave homme la bonté.
Sur la place où tout est tranquille
Une fille s'est mise à chanter
Et son chant plane sur la ville
Hymne d'amour et de bonté
Mais sur la ville il fait trop chaud
Et pour ne point entendre son chant
Les hommes ferment leurs carreaux
Comme une porte entre morts et vivants
Ainsi certains jours paraît
Une flamme en nos coeurs
Mais nous ne voulons jamais
Laisser luire sa lueur
Nous nous bouchons les oreilles
Et nous nous voilons les yeux
Nous n'aimons point les réveils
De notre coeur déjà vieux
Sur la place un chien hurle encore
Car la fille s'en est allée
Et comme le chien hurlant la mort
Pleurent les hommes leur destinée