Je sais à présent que la maison a fini de pousser.
Nous sommes tous les deux sur la terrasse.
Tu es allongée dans un transat, un magazine dans les mains.
Il fait doux et calme. Le soleil voilé éclaire le pavage régulier.
Il n'a pas fait aussi doux depuis une éternité. Tu tournes une page, je te tourne le dos. Je regarde au loin.
La douceur de l'air peut-être, ou le paysage, ou l'altitude, ou ton silence ? m'encourage en cet instant : je me concentre.
Qu'est-ce qui coince ?
Je m'agrippe à la balustrade déjà écaillée.
Je sais que ça bloque : la maison a fini de s'étendre.
« Tu as vu ? Ça ne grandit plus...
Ça ne bouge plus, ça ne progresse plus du tout... »,
du désarroi dans ma voix.
Tu tournes une page.
Je me penche pour regarder la base de notre demeure. Les fondations paraissaient si solides au début, les murs massifs, l'enduit invulnérable.
Je constate avec stupeur que ce qui semblait immortel autrefois s'effrite, s'émiette, se délite.
Le crépis tombe par plaques, le logis se desquame, la structure mise à nu par endroit paraît soudain bien fragile.
Que s'est-il passé ?
Tu changes de position, tu tournes une page, un souffle léger déplace une mèche de tes cheveux.
Là-bas, tout en bas, c'est si loin, j'ai du mal à discerner... Qu'est-ce qui a bien pu ronger les bases de l'édifice ? Quand est-ce que ça a commencé ?
Là-bas en bas, si loin... peut-être n'avons-nous rien décelé, mais était-ce si résistant ? Aurions-nous été floués dès le début ?
Vice de construction...
Pourtant, pourtant il me semble que tout avait bien débuté... Je crois.
La maison, judicieusement orientée, née sous les meilleurs auspices, grandissait à toute vitesse, montant, s'élançant. Mouvement fluide vers le haut, jalousie des voisins, célérité, vertige, fierté.
Sommes-nous montés trop haut trop rapidement ?
Asphyxie.
Tu tournes une page.
Je fais le tour de la terrasse, constatant partout les mêmes dégâts...
« Tu sais, je crois que c'est irréparable ! » J'en suis persuadé, en fait.
Je m'arrête de tourner, l'air doux s'essaie à détendre mes sourcils froncés.
Il n'y a plus rien à faire.
Pourquoi n'avons-nous rien vu ?
« Pourquoi n'avons-nous rien vu ? », en me tournant vers toi je me rends compte que ton transat vermoulu perd de la sciure .
Tu tournes une page, et un infime tourbillon de poudre de bois se déplace sur les dalles disjointes.
Je m'approche : « Pourquoi n'avons-nous rien vu venir ? »
Le vent s'est levé.
Les herbes éparses et jaunes qui détériorent le dallage autrefois si lisse, se couchent et s'effeuillent.
Le ciel s'est assombri, la terrasse est parcourue de bourrasques brutales.
Tu as lâché ton magazine pour te recoiffer des deux mains. Il s'envole dans un bruit d'ailes.
La poussière me gifle le visage.
Un pan entier de la rambarde rouillée s'abat soudain dans un bruit de ferraille et glisse dans le vide.
Je suis obligé de crier pour que tu m'entendes « Pourquoi ? Pourquoi n'avons-nous rien vu venir de cette ruine ? »
Je m'approche encore, trébuchant sur des gravats, le vent me malmène et je protège mes yeux des débris qui me cinglent.
Le vent mugit à présent, je tiens à peine debout.
Tu luttes contre les rafales, tes cheveux fouettent sans répit ton visage. Tu quittes enfin ton transat qui se gonfle comme une voile, glisse violemment jusqu'à la balustrade dont il entraîne une nouvelle portion dans sa chute. Ta robe claque comme un drapeau.
« Pourquoi ? » Mes yeux perdent des larmes sur mes joues, et je te prends par les épaules : « Pourquoi ? Pourquoi avons-nous échoué ? »
Muette, tu me fixes à travers tes cheveux plaqués momentanément sur ta figure.
Le vent te secoue par intermittence, et je sens dans mes mains tes épaules ébranlées par à-coup.
Une dernière rafale dévoile ton visage...
Et je ne le reconnais pas.
Et je ne te reconnais pas.
Le vent est tombé.
Il n'y a plus aucun son.
Ton regard fixe m'est étranger.
Je m'éloigne de toi et tu ne bouges pas.
Je recule encore pas à pas. Puis de plus en plus rapidement.
Très vite je suis tellement loin que je te devine à peine, dressée, debout, seule là-bas sur la plate-forme.
Je te crie ma dernière question :
« Qui es-tu ? »