En bas c’est Bagdad !
----C’est un hexagone de petits bâtiments aseptisés encadrant une modeste piscine. Trois étages soignés, la résidence des classes proprettes.
Entourée de haies de troènes et de cyprès à hauteur standard dissimulant une clôture parisienne que seuls quelques chats discrets franchissent, la résidence semble plongée dans un éternel assoupissement. Personne dans la piscine, les vents d’ici sont encore frais pour la saison.
A l’arrière, c’est le parking. Il faut un code pour y entrer puis un autre pour accéder aux appartements. Un sas clinquant à l’aspect vaguement pompéien accueille le visiteur et son chien. Ici, en effet, le visiteur a son chien. Pas le genre Pitbull ou Staff, non, un client de salon à toutous, le genre d’affaire qui marche en périphérie.
Derrière le sas, un couloir borgne à l’éclairage automatique le capte et accompagne ses pas. Merveille de la technologie !
Un étage, puis deux autres et voilà « l’Appart’ » ! La porte, de bleu laqué, est de bonne facture : trois points et faux blindage, normes obligent, il faut aussi rassurer les propriétaires parmi lesquels certains n’ont pas hésité à s’endetter pour 30 ans...
Il y a aussi les résidents secondaires qui investissent pour le soleil et la mer à 8km. Pourquoi pas ! On les reconnaît à leur accent qui ne chante pas. Quelques retraités aussi sont venus vivre ce qu’il leur restait d’aventure dans le corral, à l’instar de ces vieux chevaux fatigués broutant sans enthousiasme leur dernier coin de verdure.
Quant au visiteur, il revient d’un petit tour « en bas ». Là où la vieille ville psalmodie quelques rumeurs. Là où le cœur historique de la cité frémit avec indolence. Il a vu les murs impassibles des formidables bâtiments Haussmanniens qui la caractérise si bien,
Béziers ! Ils persiflent eux aussi. Ils ont hérité des stigmates de l’indigence et de la défaveur. Comme une implosion en devenir, ils cristallisent les rancœurs que les autres, ceux d’en haut, préfèrent éviter. La rue est colorée des reliquats du passé colonial où tout se mélange et s’ajoute des Gaules au Mali en passant par Oran et Saïgon. Comme beaucoup de femmes de ce quartier, les façades elles aussi se cachent derrière un voile, de linge à sécher celui là.
Indiscrètes et ostensibles, les fenêtres résonnent entre les chahuts d’enfants, le tumulte des adultes et les spasmes convulsifs de vagues remix de musique ethnique.
Les balcons ont tous conservés leurs ferronneries centenaires. Ils sont constellés de paraboles qui montrent le même point dans le ciel.
En bas, les chaussées sont tachées, usées et ravaudées. Tout ça donne au boulevard un air de vieille semelle rapiécée. Quelques ados ajoutent à la litanie en rivalisant sur leurs scooters à grand coups d’accélérateurs. La vie est riche de contrastes et de potentiel ici.
Mais suralimentée par le fait divers, la différence inquiète. Alors le visiteur dépaysé rejoint sa résidence « en haut » à l’abri… Là où il fait bon vivre… Cette sortie audacieuse lui permettra de décoder la rumeur quant à la faveur des vents favorables elle atteindra son refuge.
De retour, il monte les trois étages de son immeuble coquet, à pas feutrés, sort ses clés en prenant garde de ne pas faire tinter le trousseau, opère, pousse la belle porte bleue et or qui s’ouvre avec la discrétion d’un drapé, la verrouille derrière lui avec la même retenue, se met à l’aise. Il s’installe en terrasse pour écrire en écoutant la vie qui chuchote. Tout est feutré et en mesure ici. On peut aussi entendre le petit vent du jour, celui qui vient de la mer. Un ou deux jappements vite réprimés brisent parfois le silence. Même les scooters se font discrets alentour. Après tout c’est l’heure de la sieste… Il se lève pour prendre appui sur la rambarde de la terrasse, imité par sa voisine, il fait si bon.
-
« Bonjour ! Vous êtes nouveau ici ? Vous verrez, vous allez vous y plaire. C’est un beau quartier… Calme…Bien desservi… A tout point de vue… A deux pas du centre… à ne pas fréquenter après 20h… Ici c’est tranquille… Mais …
En bas… C’est Bagdad ! »
[/i][/b]…
[center]-oOo-[/center]