Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

09 Septembre 2026 à 13:40:17
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Récits de voyage

Auteur Sujet: Récits de voyage  (Lu 927 fois)

ParticuledeMajorana

  • Invité
Récits de voyage
« le: 01 Février 2016 à 19:31:51 »
Comment expliquer, au milieu de cette foule constamment en mouvement, qui même la nuit ne s‘apaise, cet étrange sentiment de solitude ? L’angoisse dissimulée de celui qui se sait autre au milieu des siens éclate ici au grand jour, avivée par d’innombrables regards. C’est la maladie de l’étranger, de celui qui cherchait désespérément sa place et qui s’aperçoit soudain qu’il vient de la quitter.
Par l’intensité de ces nouvelles couleurs, de ces sourires sincères, de cette brume brûlante qui enveloppe parfois la ville, la plongeant dans une touffeur presque irrespirable, ce voyage donne à mes rêves et mes attentes des allures de vieilles photographies jaunies,
Je rirais presque maintenant de mes songes d’amours faciles et de princes charmants, si la solitude n’était pas si pesante, si la certitude d’être pour un autre le seul et unique amour ne me manquait pas tant, douleur sourde au fond du cœur, terrible car si peu aiguë qu’on ne peut la guérir, si lancinante qu’on se surprend à l’aimer comme on aime ses vieilles habitudes, simplement parce qu’elles se montrent des compagnons fidèles.
J’ignore pourquoi, alors que mon cœur et mon esprit sont pleins d’images et de sensations nouvelles, les mots pour les raconter me viennent si difficilement, comme au compte-goutte. Raconter des événements me semble trivial, mettre en phrases mes sentiments me fait craindre de les affadir. Dans pareille situation, je sens comme une lourde porte se fermer brusquement dans ma poitrine, qui heurte au passage mon cœur, me coupe le souffle et m’abandonne ainsi, souffrant de ma respiration difficile, vidée de tous les mots qui expliqueraient ma douleur, la rendraient plus supportable, vidée de tous les cris qui appelleraient quelqu’un à mon secours. Malgré la chaleur lourde, la sueur qui ruissèle sans discontinuer le long de mon dos, le vacarme incessant d’une vie partagée avec tant d’êtres humains, je suis enfermée dans le silence et le froid.
C’est parce que, dans l’agitation ambiante, seule mon âme demeure muette que son silence m’est si insupportable.
Mais si l’écriture s’avère un moyen d’apaiser mon âme par la recherche de mots aptes à la traduire, elle ne saurait être que ça, elle nécessite un but plus élevé, une vocation plus noble, un récit plus palpitant, ou au moins un récit. Je ne sais trop par où commencer pour capter l’intérêt sans toutefois trahir mon ressenti, les choses telles que je les ai vécues. Et même si, comme chaque fois que la peine se fait trop insistante, le sommeil me gagne, je dois lutter pour rester éveillée, pour affronter ces sentiments pénibles, les apprivoiser et, peut-être, un jour, les surmonter et les oublier.

Jamais je n’oublierai mon arrivée en Chine, après ce vol si long, après cette attente infinie qui m’avait rendue absente à moi-même pendants des semaines de préparatifs, d’appréhension et d’au revoirs. J’ai tant aimé Pékin. Peut-être parce que j’avais été trop mise en garde contre les travers de la capitale. Sa chaleur torride et sèche me plut au delà des mots. Après un été frais et pluvieux, je ne senti pas la pollution dont j’avais entendu dire qu’elle déposait un couvercle de brume blanche et irrespirable sur les toits des gratte-ciels. Au contraire, je fut éblouie par la splendeur de ce ciel d’un bleu d’acier, si haut, si profond, sur lequel se détachaient avec une acuité de toile surréaliste les nuages cotonneux et l’arrondi du toit indigo du Temple du Ciel.
Je tâtonnai, au rythme de mes premiers pas, au sein d’un étonnement et d’un émerveillement qui semblait ne jamais devoir prendre fin. La foule grouillante et bruyante me donnait l’impression de me trouver au cœur du mouvement du monde, là où tout se joue, là où tout est possible, là où quelque chose se passe vraiment. Ici, ma jeunesse n’est pas une tare d’ignorance, d’inexpérience ou de futilité, elle se fait garante de toutes les opportunités qui s’offrent à moi, des voyages, des découvertes, des rencontres, des apprentissages, elle signifie le courage, la fraicheur, l’avenir, l’espoir.
Le soleil percutant brûle, certes, mais d’une brûlure qui fait aimer la douleur, il éblouit, aveugle même, alors que du même coup il dessine nettement les traits géométriques des bâtiments gigantesques aux couleurs franches - rouge, vert, bleu, jaune - vestiges majestueux du temps des Empereurs, dont les tuiles lisses réverbèrent une lumière argentée. Les larges avenues symétriques sont emplies de monde et de poussière, la clameur de la foule les parcoure sans relâche, le son de ses pas bat comme un cœur immense. Elles se divisent ensuite à l’infini, formant un réseau complexes de ruelles, semblable au tracé sinueux des racines d’un arbre centenaire, maisons anciennes, pierres grises, toits bas, au détour de chacun de ces édifices enfin à taille humaine s’offrent au regard étranger milles curiosités, marchands ambulants, joueurs de cartes ou de majong, scènes de la vie quotidienne d’un peuple qui nous paraît à la fois si différent et si semblable dans son humanité, des visages, des mots parfois incompris, des sourires sincères et des rires contagieux.
Au centre de la ville, étendue aux pieds des remparts sud de la Cité Interdite, la place Tiananmen s’étend comme un large désert blanc et aride, le monument au héros du peuple crève le ciel comme une aiguille un pan de taffetas moiré, d’une fragilité précieuse, dont le corps marque gracieusement chacun des plis. Carré parfait au milieu de la grise majesté d’autres fleurons de l’architecture communiste, elle semble être devenue le lieu de pèlerinage des nostalgiques du Grand Timonier, dont le regard perdu dans le lointain surplombe la place. Les touristes se pressent dans un désordre maîtrisé par de nombreux soldats en tenue d’apparat. Ce faste inutile, mettant en relief la morosité monochrome des lieux, reflète pour moi l’éloge d’une violence sourde et souterraine, peut-être parce que l’absence de tout signe commémoratif réveille en moi, avec plus d’acuité que n’importe quel mémorial, le souvenir de la révolte des étudiants, de l’océan de leurs cris et de leurs blessures, qui noyèrent un jour cet endroit en apparence si lisse, vide, immaculé. Bien plus, qu’un jour, il n’y a pas si longtemps. Je les entends encore, je les sens encore, durs et écarlates.
Et puis, quand on s’y attend le moins, se rencontrent dans la frénésie de la capitale, dans la fournaise du mois d’août, des havres de paix et de fraicheur, d’ombre et de silence. Discret derrière ses murs de pierres sèches et chaudes, sous le couvert des arbres qui, malgré leur âge, s’élancent vers le ciel avec une droiture et une détermination toutes juvéniles, le temple de Confucius accueille peu de visiteurs. Dans la cour, on baisse le regard devant la statue du maître, si ce n’est pas respect, du moins parce que la pierre trop blanche qui façonne son visage souriant blesse les yeux sous l’éclatant soleil. La chaleur fait monter des troncs une odeur puissante de tanin qui prend à la gorge et asphyxie, à peine apaisée par le souffle épuisé d’un vent faible au creux des branches. On voudrait goûter pleinement la sérénité du lieu, mais un livre, ou plusieurs, nous rappellent à l’ordre dans une réminiscence qui serait odieuse si l’oubli ne l’était pas encore d’avantage. C’est ici que l’écrivain Lao She fut contraint de renier ses écrits. Il fut retrouvé mort le lendemain, suicidé, dit-on, broyé par la violence d’un régime qui pousse les hommes aux confins inimaginables de l’horreur. Pékin, témoin plus ou moins volontaire des grands tournants de l’histoire chinoise, semble avoir été bâtie, jusque dans ses plus infimes recoins, jusque dans ses plus gracieuses beautés, au son des drames et des révolutions, à la manière d’un opéra et des larmes qu’il suscite.
Ecrin de la mort de l’auteur et miroir de la pagode blanche qui couronne son île, mémoire de la gloire de Kubilaï Khan, le lac Beihai s’ouvre au cœur de la capitale comme une plaie salvatrice d’eau et de lumière. Ourlée d’arbres et de chemins, brillante des rires et des jeux des passants de tout âge, la soie miroitante du lac hésite cent fois en un jour, suivant l’heure ou les caprice du temps, entre le bleu, le vert et le gris. Les rayons obliques du soleil de l’après-midi s’y mirent et y oublient leur scintillement, qui rebondit à la surface comme des éclats de rire, répondant en échos à ceux des passagers des frêles embarcations de location, tandis qu’il découpe sur le sol les ombres lentes des bicyclettes, grotesques et attendrissantes tant elles sont allongées. Bercés par la fraicheur de l’eau et de l’ombre des saules pleureurs, ou peut-être assommés par la chaleur de tout nouveau jour, les amoureux s’enlacent indolemment au bord du lac, où les discussions se poursuivent d’une voix alanguie, douce et grave, et où les jeux des enfants se parent de couleurs silencieuses, comme dans un film muet.

C’est après une nuit sans sommeil, le corps raidi par les dures banquettes du train, la nuque endolorie par ces heures de trouble somnolence, rompue par les chavirements répétés d’une tête alourdie de fatigue, que j’arrive à Qingdao, sonnée, les oreilles bourdonnantes comme après une explosion, la ville prend alors les reliefs délabrés d’une fin de guerre.
Mes yeux hagards glissent sans jamais pouvoir se fixer sur les centaines de visages qui m’entourent et submergent mon esprit comme un raz-de-marée. Après Pékin, sa lumière et ses couleurs, entre joie criarde et faste violent, et au travers du voile de mon épuisement, tout est gris, la ville étouffe dans la chaleur d’août sous son lourd manteau de brume, l’air épais me noie les poumons.
Les vitres sales du taxi lancé à vive allure ne me protègent pas de cette atmosphère de mauvais film, où la tristesse est laide car dépourvue de la grandeur de la tragédie, elles laissent s’engouffrer un vent huileux qui ne dissipe pas la chaleur ni ne sèche la sueur qui ruissèle le long de mon dos, imprègne mes vêtements et les colle à ma peau brûlante.
Parvenue au sommet d’une colline, l’angoisse me prend à la gorge : partout, uniformément, la ville s’étend comme une maladie du paysage, grise, gravissant en rampant les reliefs puis en déferlant tumultueusement, si loin que mes yeux se noient dans les immeubles et le brouillard, pour se jeter dans une mer, d’eau et de fumée, qui verrouille l’horizon.
Pour la première fois depuis le début du voyage, je perçois dans ma fatigue une sourde mélancolie qui serait cri de désespoir sans cette brume qui l’enveloppe d’eau et de silence, je prends enfin conscience de la distance qui me sépare de chez moi, de ces villes d’Europe dont on sent, au fil des rues, la construction lente et durable, maintes fois détruites mais plus souvent encore reconstruites à la force d’une patience au regard tendre et plein d’espoir, celui d’une mère qui voit son enfant peu à peu s’ériger en grand homme. Elles avancent à présent au ralenti, lourdes d’un passé glorieux et sanglant, épuisées par des luttes innombrables et l’incertitude d’un futur dont elles savent qu’il est ailleurs et qui vient trop vite à leur rencontre.
Qingdao, au contraire, semble s’être bâtie en un jour, dans un désordre hâtif, autours d’un centre qui n’existe plus et auquel rien ne se substitue, ni les nombreuses collines déjà englouties, ni la mer dont le calme trop inébranlable a lassé la ville qui semble maintenant lui tourner le dos. Ses longs bras s’étendent à perte de vue, enlaçant les reliefs qu’elle aplanit et vide de couleurs, aucun obstacle ne paraît avoir tenté de lui tenir tête, elle s’est construite sans douleur mais aussi sans joie, presque sans s’en rendre compte, paysage floué par une vitesse effrénée, comme au travers des vitres d’un train, courant se jeter dans les bras d’un avenir dont elle ne sait rien et qui l’indiffère.
Malgré le ciel opaque qui dissimule jalousement son soleil dans un écrin de vapeur et de poussière, une force étrange, l’appel du large ou un absurde espoir, m’entraîne vers la plage, noire de monde et blanche de l’eau en suspension dans l’air. Un vent asphyxiant dans cette brume électrique amène du large un parfum de sel et d’essence. Les vagues souples plissent la mer comme une étoffe épaisse et luisante, charrient d’innombrables vestiges de la civilisation que les baigneurs font mine d’ignorer et se prêtent docilement aux jeux des enfants, dont les cris sont couverts par le grondement des bateaux à moteur qui promènent les touristes autours de la baie avant de les déverser sur la plage.
Pourtant, la magie éternelle de l’océan opère à nouveau et, lorsqu’on s’abandonne au rythme régulier de la houle et aux caresses piquantes de l’eau salée, lorsqu’on s’immerge complètement pour se fondre dans le sable dans un abîme de grisaille et de silence, on se sent empli des appels du vaste et du vide, des espoirs des peuples libres qui toujours tirèrent leurs aspirations de la contemplation de la mer. On oublie presque, l’espace d’un instant qui peut durer des heures, que les grattes ciels ont depuis longtemps déjà modelé les mâchoires acérées de la baie qui semblent se fermer lentement sur l’horizon, et déchirent le ciel trop lourd qui s’écroule au fond de l’eau.
Mon souvenir de Qingdao ressemble à une toile grossière et grise masquant une fenêtre ouverte sur une brise fraiche et colorée dont le parfum allègre m’est parvenu un jour, sur une colline dont le sommet transperçait la chaleur, lorsque soudain le soleil fendit le ciel, déversant sur lui son sang azur, ricochant sur les roches rouges à demi immergée dans le scintillement d’un océan alors miroir d’une lumière pure. En un instant l’univers se brisa et rien ne vint le remplacer que le silence du vent dans les pins et du chant des oiseaux que j’écoutai émerveillée, mélodie du premier matin du monde.
L’air s’emplit alors d’une douceur qui sèche le cœur des rosées de la mélancolie, une douceur qui panse les plaies et lisse les rides d’inquiétude qui marquent et les fronts et la mer, l’espoir. Sous le ciel grand ouvert j’inspire à l’infini cet air enfin respirable, j’embrasse à pleine bouche les promesses confuses de ce pays que je n’ai encore goûté que du bout des lèvres mais que je me dois d’aimer, que je regarde, pour la première fois, avec la timidité mêlée d’appréhension d’une fiancée devenue épouse qui ne parvient pas encore à se figurer ce que sera sa vie à compter de ce jour.
A des jours sans couleurs succèdent des nuits sans formes, flouées par un sommeil lourd, sans rêve, sans réveil, des nuits étouffantes qui déçoivent à chaque fois les espoirs de fraîcheur. Je me souviens de ce temps comme d’une très longue attente, pesante, annihilatrice, d’un calme vide et muet semblant devoir se muer en tempête enragée ou en silence désertique, angoisse insupportable du cessez-le-feu qui laisse imaginer le pire et efface l’espoir du meilleur. Seule la réalité lui échappe.
Je quittai la ville grise dans une étrange nuée de soulagement et de peur, alternant moments d’espoirs lumineux et d’apathie monochrome. Etrangement, les photos qui évoquent pour moi avec le plus de puissance l’atmosphère étrange de ces jours sont celles que j’aurais voulu jeter, fades, floues, uniformément grises et à la fois noyées d’une lumière trop blanche.
C’est alors que j’ai appris qu’on ne jette pas une photo, tout comme on ne renonce pas au moindre de ses souvenirs, s’ils font souffrir on les cache et on les occulte, et quand, le cœur guéri de sa douleur, on les retrouve, comme des visages familiers,  pour n’avoir été qu’oubliés, pour n’avoir été oublié qu’un instant, ils nous reviennent précieux, simplement parce qu’ils ont été vécus.

Le temps qui s’étire à l’infini, le pesant ennui dont on ne songe même plus à se débarrasser, une sourde mélancolie enfin, ont toujours pour moi fait partie des longs voyages. Si maintenant les instants me paraissent si lourds c’est qu’avant la Chine, je ne savais pas ce que signifiait « long voyage ». Le long voyage qui ne mène nulle part. Le long voyage qui ne connaît d’autre but qu’intérieur. Le voyage.
Je sais maintenant ce qu’est la monotonie, le bruit lancinant du train qui souffle, craque et grince, s’arrête souvent dans des villes aux allures de fin du monde, traversée infinie de paysages mornes, morts d’ennui, de rues désertées, de maisons vibrant presque de vie mais où on ne voit personne. Façades de béton nu, demeures inachevées aux chantiers abandonnés, du linge sèche pourtant à toutes les fenêtres, fermées sur des vies plus froides et grises que les rues balayées par le vent. La pesanteur de l’air semble figer ces villes sans noms, ces vies anonymes oubliées du monde et du temps.
Une tache de couleur vive éclabousse la route de terre, enfant à la veste bariolée, et fait résonner la solitude plus fort que le vide dans lequel il avance. Il me semble que tout est toujours plus beau au soleil. Ici, il n’a pas brillé depuis des décennies. Depuis que l’homme a habillé la campagne d’usines et des maisons des ouvriers, maquillé le ciel de brume et de fumée.
Un vieil homme dévale sur sa bicyclette une pente caillouteuse. Où va-t-il ? Où vont tous ces voyageurs indifférents à la rudesse du paysage comme à la misère stagnante dont elle est la carapace ? A mes côtés un homme chante une mélopée sans paroles, les sons bruts montant de sa poitrine racontent mieux qu’un long discours ou qu’un livre d’images le cheminement d’une vie que je n’imagine pas car elle n’offre pas d’espace à l’imagination, comme cette terre rouge et sèche que nous traversons, vide d’évocation, vide de son, vide d’images, lavée de tout cela par la lumière crue du ciel blanc, fissurée par un grand pont inachevé qui ne mènera jamais nulle part.
Il chante pourtant, siffle parfois, comme si son cœur conservait le souvenir confus de quelque chose de plus tendre, de plus beau, d’une tiédeur baignée de soleil et d’espoir, de ce temps hors du temps qu’on appelle l’enfance.
De tous les passagers, il a le visage le plus dur, les gestes les plus abruptes, il a vieilli plus vite qu’il ne devait mais il s’étonne à voix haute des amas de terre noire qui griffent soudain le paysage sans relief puis disparaissent comme des mirages, se plaint d’un ennui dont je ne peux croire qu’il s’en soit dépêtré un jour, du manque de couleur des collines où pas un arbre ne pousse. C’est que malgré l’insoutenable pesanteur du temps sur cette vie morose, il est emplit de la réminiscence de ce passé de jeux et de rires, d’insouciances et de couleurs, tableau bariolé, rendu aveugle par le trop-plein de lumière qui s’en dégage et blanchit jusqu’à la plus colorée des photographies.
L’attente distord le temps si bien que je ne saurais plus dire si son cours accidenté est lent ou rapide, même mes pensées me fuient. Puis c’est l’arrivée, je voudrais dire enfin mais quelque chose au fond de moi me pousse à dire déjà.
A Xi’an depuis moins d’un jour, déjà le bleu du ciel m’éblouit comme il ne l’avait pas fait depuis des mois qui me parassent des siècles. Un bleu vif, acéré, qui blesse les yeux, même dispensé ainsi au compte-goutte entre les toits serrés des gratte-ciels. Fenêtre avec vue sur l’immeuble délabré d’en face, pour moi emplie de plus de vastes promesses que l’océan. On est chez soi là où se trouvent des gens qui nous aiment.
Xi’an marie dans le vent qui la balaye sans relâche, poli ses façades et la couvre de poussière, le froid mordant de l’hiver et la sécheresse d’un été aride. Le printemps fait une entrée en demi-teinte dans le Nord-Ouest, le zénith de son soleil, plus ardent que les nuits sont encore glacées, prend alors des allures triomphantes.
Les Chinois la nomme la « ville ancienne », ce carrefour des siècles où se croisent sans se regarder les ruines de la capitale des Tang et une circulation effrénée, une agitation bouillonnante, une fureur de vivre en accord avec la modernité : mieux, mais surtout plus vite.
Dans l’enceinte du temple tibétain au toit d’or, blotti au creux des hauts remparts absorbant, pierre par pierre, la chaleur du soleil, règne pourtant un calme étrange, une torpeur millénaire propre aux lieux de culte, dans l’air épaissi par l’odeur âcre et boisée de l’encens qui se consume dans de grandes vasques de fonte. Seul roule sur les dalles blanchies par les pas le bruit régulier du tournoiement des moulins à prières actionnés par les fidèles. Entre les vieux arbres drapés de la soie des écharpes des lamas, les drapeaux de prières agitent sur le bleu du ciel les mots sacrés de leurs sûtras, supplique silencieuse, danse multicolore adressée au gouffre béant du ciel qui les surplombe, rompue seulement parfois par le claquement sec du tissu dans le vent.
Et le regard des Bouddhas aux yeux de pierre vous transperce le corps, vous secoue jusqu’au tréfonds de l’âme par son calme éternel. Leur sagesse et leur compassion vous enveloppe et vous transporte au loin comme une vague énorme alors que vous gagne le désespoir d’une vie humaine qui soudain paraît si vaine. Guanyin aux milles bras, toi qui écoute les voix du monde et les console, que voient en moi tes beaux yeux obstinément baissés ?
A la grande variété des lieux répond la variété des visages des Han et des minorités ethniques venues d’un Ouest lointain qu’autrefois l’on disait barbare, à la peau brune et aux yeux verts, le gouffre qui les sépare est aussi profond que les ponts qui l’enjambent sont nombreux. Où, mieux qu’à l’ombre des échoppes fumantes de la cuisson de viande d’agneau du quartier musulman, jalousement gardé par les remparts, sentir ce vent de l’Ouest, chargé du parfum des épices qui rappelle l’aventure de la Route de la Soie, se mêlant aux fumées des fours à pain et à la clameur d’une foule qui s’interpelle en maints langages.
Les gens d’ici portent déjà, plantée dans le regard et gravée dans les traits, la beauté brute des gens du Nord, forgée par une vie rude mais belle car drapée d’honneur et de fierté, ici on se tient droit et on a les yeux tournés vers le ciel.
Ce regard altier, ils semblent l’avoir reçu en héritage des soldats du premier empereur, figés, dans leurs habits de pierre, pour l’éternité. Il faut qu’il ait eut bien peur de la mort, de son vide solitaire et de son oubli inexorable, pour s’entourer jusque dans une tombe aux dimensions de capitale antique d’une armée innombrable et immortelle. L’angoisse semble s’être muée en folie dans ces tranchées immenses où s’amassent, comme dans une fosse commune, des centaines de corps d’argile. C’est un spectacle dont on ne saurait dire, une fois l’ébahissement passé, s’il est plus émouvant ou macabre, image de la grandeur des empires ou de la fragilité éphémère de la vie d’un monarque qui rejoint, dans sa terreur de la mort, le plus insignifiant de ses sujets, du moment qu’il sait qu’il a quelque chose à perdre. Mais, dans tous les cas, la peau frissonne, les yeux se baissent, incapables de soutenir le regard des généraux qui, derrière des prunelles de poussière, cache un dur feu de pierre précieuse.
Xi’an est aussi une ville où se goûte la légèreté poétique et enfantine des jeux d’eau et de lumière. Chaque soir, au son de la musique, le spectacle bat son plein, éclabousse l’esplanade devant la Grande Pagode de l’Oie Sauvage de ses jets d’eau qui, ainsi parés, brillent comme des feux d’artifices muets, déchirent le ciel noir et changent le sol pavé en miroir luisant. La foule se presse, admire, rit, coure et crie sous les caresses violentes de l’eau glacée, joie sans prétention, oubli des contraintes quotidiennes, éloge éclatant de l’enfance, entre les rires et la musique qui rythment la danse de l’eau et de la lumière.
Quand soudain tout s’arrête, le calme s’abat sur la place et la magie s’envole au loin comme un orage. Oublieux déjà de ces beautés éphémères, les spectateurs émerveillés, fleurs qui éclosent à l’envers, papillons rentrés dans leurs chrysalides, redeviennent des passants indifférents, et rentrent lentement chez eux.


Hors ligne derrierelemiroir

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 212
  • orque magnifique et ténébreuse
Re : Récits de voyage
« Réponse #1 le: 02 Février 2016 à 14:19:21 »
Ben j´ai vraiment vraiment aimé. Même si je dois dire qu´il ne s´agit pas d´une lecture facile. Pourtant, ce que tu m´as fait voyager, c´est tout ce que je demandais en ce jour gris de février. Alors merci.
Le style est vraiment bien maîtrisé, mais parfois, si je peux me permettre une remarque, les phrases sont un peu longues, ce qui complique la tâche à l´imagination.

Quelques unse des tes descriptions que j´ai adoré:

Citer
C’est la maladie de l’étranger, de celui qui cherchait désespérément sa place et qui s’aperçoit soudain qu’il vient de la quitter.
J´aime beaucoup cette phrase, c´est tellement vrai.

Citer
La foule grouillante et bruyante me donnait l’impression de me trouver au cœur du mouvement du monde
:coeur:


Citer
les mots pour les raconter me viennent si difficilement, comme au compte-goutte
Eh bien tu as bien réussi au final   ;)

Citer
Ici, ma jeunesse n’est pas une tare d’ignorance, d’inexpérience ou de futilité, elle se fait garante de toutes les opportunités qui s’offrent à moi, des voyages, des découvertes, des rencontres, des apprentissages, elle signifie le courage, la fraicheur, l’avenir, l’espoir.
Oh que oui!

Citer
Elles se divisent ensuite à l’infini, formant un réseau complexes de ruelles, semblable au tracé sinueux des racines d’un arbre centenaire, maisons anciennes, pierres grises, toits bas, au détour de chacun de ces édifices enfin à taille humaine s’offrent au regard étranger milles curiosités, marchands ambulants, joueurs de cartes ou de majong, scènes de la vie quotidienne d’un peuple qui nous paraît à la fois si différent et si semblable dans son humanité, des visages, des mots parfois incompris, des sourires sincères et des rires contagieux.
J´adore

Citer
Pékin, témoin plus ou moins volontaire des grands tournants de l’histoire chinoise, semble avoir été bâtie, jusque dans ses plus infimes recoins, jusque dans ses plus gracieuses beautés, au son des drames et des révolutions, à la manière d’un opéra et des larmes qu’il suscite.
:coeur:

Citer
Qingdao, au contraire, semble s’être bâtie en un jour, dans un désordre hâtif, autours d’un centre qui n’existe plus et auquel rien ne se substitue, ni les nombreuses collines déjà englouties, ni la mer dont le calme trop inébranlable a lassé la ville qui semble maintenant lui tourner le dos. Ses longs bras s’étendent à perte de vue, enlaçant les reliefs qu’elle aplanit et vide de couleurs, aucun obstacle ne paraît avoir tenté de lui tenir tête, elle s’est construite sans douleur mais aussi sans joie, presque sans s’en rendre compte, paysage floué par une vitesse effrénée, comme au travers des vitres d’un train, courant se jeter dans les bras d’un avenir dont elle ne sait rien et qui l’indiffère.
Un de mes passages préférés!

Citer
Le long voyage qui ne mène nulle part. Le long voyage qui ne connaît d’autre but qu’intérieur. Le voyage.
Et voilà que mon envie de voyage se réveille, s´étire et me regarde, prête à partir

Bah, moi j´en veux un autre de tes textes-voyages, à défaut de pouvoir partir en vrai :)
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.024 secondes avec 23 requêtes.