Je ne saurais dire depuis combien de temps je suis là, les yeux embués de larmes fixés au large et les pieds nus enfouis dans le sable. Probablement depuis plusieurs heures : le soleil se couche, scrutant une dernière fois le monde de son regard flamboyant. Je suis seule sur la plage. Il me semble que beaucoup de monde y paressait lorsque je suis arrivée, après avoir fugué de chez mes parents adoptifs. Mes pas m’ont instinctivement conduite ici, le lieu d’origine de toutes les souffrances que j’ai endurées depuis deux ans. C’est là que tout a commencé, et c’est là que tout prendra fin.
J’évacue bruyamment l’impressionnante quantité d’air que j’ai accumulé puis mes jambes se délient et j’avance, pesamment. Mes membres sont comme atrophiés, me donnant l’impression que chacun d’entre eux pèse une tonne. Cette sensation s’atténue légèrement quand je pénètre dans l’eau. Elle est froide et m’agresse continuellement, mais je ne suis plus à même de ressentir quoi que ce soit. Je m’enfonce jusqu’à la taille, mon souffle se fait rauque et j’essaie de ne pas paniquer. Je ne sais pas nager.
J’avance encore un peu, puis m’arrête. Les larmes recommencent à souiller mes joues blafardes et ma détermination fléchit légèrement alors qu’une vague me percute de plein fouet. Mais je me ressaisis : j’ai longuement réfléchi aux conséquences de l’acte que je m’apprête à commettre, il n’est pas question que j’abandonne maintenant !
Je ferme les yeux et ravale mes doutes et ma douleur. Je ne ressentirai plus rien dans quelques minutes, alors autant étouffer une dernière fois mes émotions.
-Ne fais pas ça.
Une voix, calme et sûre d’elle, interrompt ma progression. Surprise, mes jambes se dérobent et je sombre. A grand-peine, je parviens à me redresser et à cracher l’eau que j’ai ingurgitée. Fulminante, je me tourne vers l’inconnu et découvre un adolescent debout à l’endroit que je viens de quitter.
-Laisse-moi tranquille !
Il secoue la tête, remuant ses cheveux mi-longs couleur ébène.
-Non, Alyssa.
Je sursaute. Comment connaît-il mon nom, celui-là ? Calme, posé, il me dévisage de ses prunelles aussi noires que l’obsidienne.
- Reviens et je te dirai comment je le connais.
L’ironie pointe le bout de son nez sournois dans mon esprit : Voilà qui explique tout, il est télépathe !
Ben voyons ! Je décide de l’ignorer et de continuer, mais mes jambes ne m’obéissent plus. Rien à faire, je veux savoir comment il connait mon nom. Je rebrousse chemin provisoirement. Je pourrai toujours me noyer plus tard.
Je rejoins la terre ferme et me laisse tomber sur le sable fin.
- Vas-y, balance, lancé-je, haletante.
- Mon Maître me l’a dit, me répond-il.
C’est d’une clarté !
- Et…qui est ton Maître ? demandé-je.
Il reste silencieux quelques secondes avant de me répondre :
- Ce n’est pas important. Je suis là pour t’aider.
Deuxième réponse claire.
- Je n’ai pas besoin d’aide, grogné-je.
- Tu allais te noyer quand je suis arrivé. Tu as besoin d’aide.
J’inspire longuement.
- Je ne t’ai jamais vu. Qui es-tu ?
- Je m’appelle Tom. Je suis…ton Ange Gardien.
Le rouge me monte aux joues. Ce garçon se moque ouvertement de moi. Quel idiot !
Je me lève et me dirige vers la mer, sans plus un regard pour celui qui vient d’ouvrir une nouvelle brèche dans mon cœur déjà bien entaillé.
- Non, attends !
Il m’attrape le bras. Je le regarde hargneusement et me défait de son emprise d’un geste brusque. Il croise les bras et ouvre la bouche :
- Si tu es venue ici, c’est parce que c’est à cet endroit que tes parents se sont noyés.
Devant mon air peiné, il rougit et bredouille :
- Ouais…Euh…Bah…désolé, c’était pas très fin, je sais. Je t’en prie, ne m’en veux pas !
Après quelques secondes d’hésitation, je me rassois. Il fait de même en veillant à s’écarter légèrement de moi. Je le remercie silencieusement.
- Tu veux m’en parler ? me demande-t-il.
Prise au dépourvu, je bégaye :
- Euh…Bah…Si tu veux, mais seulement parce que tu le propose, pas pour ce…truc d’Ange Gardien. Pour ça, je ne te crois pas du tout…Oh, et une dernière chose : si tu en parles à quelqu’un, je t’arrache les tripes avec mes dents et je te pends avec. C’est clair ?
Il rit silencieusement.
- D’accord.
Commencer et ouvrir les portes blindées de son cœur à un inconnu n’est pas simple, mais les miennes s’entrouvrent et je finis par tout lui raconter : la noyade de mes parents deux ans plus tôt, le suicide de ma sœur, la vie que je menais depuis lors au sein de ma famille d’accueil, le dégoût que j’éprouvais face à leurs délicates attentions, ma première tentative de suicide, qui s’était soldée par un cuisant échec, et l’internement psychiatrique qui avait suivi.
Lorsque je me tais, le soleil est couché depuis de longues heures et minuit approche. Un Ange passe, puis deux, mais ils n’ont pas du tout la même tête que mon prétendu Ange Gardien, qui finit par prendre la parole :
- Tu en as marre de vivre, je peux le comprendre, mais je peux te dire une chose : tous les jours, des dizaines de personnes meurent de faim, tuées au combat ou par accident. Ces gens n’ont rien demandé et ils sont morts. Par respect pour eux, nous nous devons de vivre la vie qui leur a été refusée.
- Mais c’est dure, la vie…marmonné-je.
- Je sais bien, je sais, mais écoute cette phrase, tu devrais la comprendre : la mort n’est que la récompense pour avoir enduré la vie.
- Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Tu dois vivre pour mériter la mort, et non la provoquer.
Face à cette phrase, je me sens soudain un peu mieux. Il le remarque :
- Tu comprends ?
- Oui, je crois.
- Bien, alors j’ai fini ici…marmonne-t-il.
- Que veux-tu dire ? demandé-je en me redressant.
- Rien, rien…Tu as l’air fatiguée, tu devrais dormir, répond-il.
Comme si cette phrase avait eu un effet soporifique sur moi, je m’affaisse lentement contre Tom et m’endors sur son épaule.
Je suis allongée sur quelque chose de doux et moelleux…Ca ne ressemble pas au sable. J’ouvre les yeux. Je me trouve sur mon lit, vêtue des habits de la veille, mais secs. Je m’assois contre le mur et regarde autour de moi. J’aperçois une enveloppe jaune posée sur l’oreiller de droite. Je la saisis, la décachette et en sors un petit papier froissé :
Chère Alyssa,
Je t’ai ramenée chez toi pendant ton sommeil. Je suis passé par la fenêtre pour te déposer sur ton lit. Tes parents adoptifs ne se sont pas rendu compte de ton absence, tu n’as pas à t’en faire. Comme je te l’ai dit hier, j’ai à faire ailleurs, et c’est le cœur lourd que je te fais mes adieux. J’aurais aimé avoir le temps de te connaitre, mais il file entre mes doigts. Sache cependant que je veillerai toujours sur toi, alors pas de bêtises !
Ton ami, Tom
Je suis sur le point de pleurer lorsque je me rappelle une citation que Tom m’a dite hier : Pleurons-nous parce que nous sommes tristes, ou sommes-nous tristes parce que nous pleurons?
Alors je ravale mes larmes, range précieusement la lettre dans le premier tiroir de mon bureau puis dévale les escaliers. Je salue tout le monde et me dirige vers la cuisine. La télévision diffuse un Flash Infos. Je me poste devant elle :
« Un corps a été découvert dans un fossé hier après-midi vers cinq heures. Il a été trouvé par un couple de randonneurs, aux environs de la Promenade des Tilleuls à Arles. D’après le médecin légiste, le cadavre date de trois jours. Il s’agit du jeune Tom Cameron, âgé de seize ans... »
Une photographie du mort en question s’affiche et je retiens mon souffle.
« - Qui es-tu ?
- Ton ange gardien. »
Je souris.