Le soleil s'en ira bientôt alors, comme toujours à ce moment, il sort un crayon de sa poche gauche et un carnet de son lourd sac à dos. On lui a dit que c'était l'heure des poètes. Plein d'espoir, il observe le ciel orangé puis laisse sa mine glisser sur le papier humide et froissé. Il a posé son sac à ses côtés, bien contre lui, au cas où on tente de lui voler. Il s'est assis sur les marches du grand escalier, dans une position très inconfortable mais prêt à s'échapper en courant si au loin les méchants apparaissent. Il n'a pas le droit de sortir à minuit, alors ses méchants à lui surgissent à l'aube. Il ne le voit pas, mais une vieille femme l'observe depuis le balcon d'un grand immeuble gris situé derrière lui. Comme lui, elle fait face à la Loire. Comme lui, elle fait face à ses songes. Et comme lui, elle admire les mots que le petit écrivain pourraient poser sur son bout de papier face à un tel spectacle.
Un livre de Camus dépasse de son sac. « L'étranger ». Comme son idole, le petit écrivain s'imagine lancé à une vitesse folle sur le siège passager de la voiture de son ami pour percuter deux arbres qui feraient s'envoler d'un seul choc les années d'idées, de luttes, de constats amers. Il aimerait se baigner dans la mer d'Alger. En bas de l'escalier, un homme d'une trentaine d'année pousse le fauteuil roulant d'une dame, probablement sa maman. Le petit écrivain saisit alors son crayon, et écrit d'une traite sur sa feuille « Notre corps est une prison ». Il pense comme un grand, comme un sage, comme celui qui a lu Camus, Camus et tous les autres. Et cette idée le contente.
Pourtant, il est manifestement en panne d'inspiration. Recours ultime, il met un écouteur dans l'une de ses oreilles. Seulement une, pour pouvoir entendre le monde de l'autre. Il laisse résonner en lui les voix de Wolf Larsen, Sarah Jaffe, et soudain celle de sa maman, qui lui rappelle l'heure tardive et insiste pour qu'il rentre de suite. La vieille femme est toujours sur son balcon. Elle a trouvé désagréable la vision de la dame dans son fauteuil. Elle n'est sans doute pas plus âgée qu'elle, cependant elle est obligée de se faire pousser par son fils pour profiter des bords de Loire. Alors, pour se prouver sa santé, elle a allumé une cigarette. Dans le même temps, pour se prouver son talent, le petit écrivain a écrit un poème, avant de dévaler l'escalier et de s'enfuir vers chez lui.
Dans la précipitation, le livre de Camus est tombé, entraînant dans sa chute le carnet du petit écrivain. La vieille femme vient ramasser les deux œuvres, et en sifflant quelques airs de « The Cinematic Orchestra » pour rajouter de la dramatique à son acte, elle retourne sur son balcon, se sert un verra de vin, et entame la lecture du carnet. Plus de dessins que de mots, plus de vide que de plein. Un prénom qui revient souvent, celui de Marie. Des milliers de maladresses, quelques fautes d'orthographe. Une larme versée, pour féliciter le petit écrivain. Une goutte de sueur, en souvenir d'Alger.