Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

03 Juillet 2026 à 21:18:42
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Canicule

Auteur Sujet: Canicule  (Lu 1243 fois)

Hors ligne La courgette Lejeune

  • Scribe
  • Messages: 60
  • Je déteste Halloween...
    • Circus Marcus
Canicule
« le: 07 Décembre 2015 à 21:26:00 »
Assis sur le banc à regarder le ciel bleu, Dimitri sent ma présence derrière lui.

"Quand est-ce qu'il va pleuvoir grand-père ?"

Je repense alors à la soixantaine d’années écoulées depuis la dernière pluie. C’était un jour de canicule, ils avaient même annoncé une trentaine de degré en Suisse. L’orage éclata en soirée, arrosant une dernière fois les champs de blé et de maïs, les vignobles, les potagers et les forêts. Une pluie intense. Tous les jours, j’aime à me rappeler ce moment. Je suis sur mon vélo et aucun abri en vue pour me protéger. Dans ce cas-là, il n’y a pas beaucoup de choix. Il faut mettre son imperméable et continuer. Les premières gouttes tombent sur le porte-carte et sur la veste. Les gouttes sont ensuite de plus en plus grosses et commencent à perler sur mon visage. Petit à petit, je me rends compte que l’imperméable ne l’est pas tant que ça. Mes avant-bras prennent l’humidité, un mélange de sueur et d’eau de pluie. Ils sont trempés. La pluie est alors au plus fort et les perles qui coulaient sur mon visage se sont transformées en un torrent continu. Je ne vois plus grand-chose. L’eau coule directement dans ma bouche. Ça me rafraîchit.

Dimitri n’a pas connu la pluie. Il n’a jamais pu goûter à l’eau de source. Elle n’a d’ailleurs pour lui jamais existé que dans les livres scolaires. Il ne connaît que l’eau issue des centrales de dessalement et son goût si… prononcé.

Pourtant, l’eau désalinisée ne devait servir qu’à l’agriculture. C’est ce qu’ils nous avaient dit au début, lorsque les politiques acceptèrent après plus d’une année sans pluie les conclusions des scientifiques du GIEC. Ceux-ci prévoyaient qu’il ne pleuvrait plus pour les prochaines années à venir. C’est lorsqu’ils l’ont annoncé dans les journaux que j’ai ressenti pour la première fois le besoin de me souvenir de ma dernière pluie. Ce fut le début d’une époque charnière très instable. Des prédicateurs annoncèrent la fin du monde, organisant des suicides collectifs. Mais de l’autre côté, les scientifiques et les ingénieurs inventèrent de nouveaux procédés. Tout d’abord, ils s’attaquèrent à l’agriculture en réduisant drastiquement sa consommation en eau grâce au développement des réseaux d’irrigation, mais surtout grâce à la chimie moléculaire. Ce n’était pas vraiment « bon » les premières années. Comparés aux produits bios d’avant, les produits dérivés de la « moléculture » étaient infects, mais c’étaient ce qu’il fallait manger si on voulait « sauver le Monde » à notre échelle. Tant que nous étions en vie, c’était ce qui nous permettrait de gagner un peu de temps dans l’espoir qu’il repleuve un jour. L’agriculture traditionnelle continua d’exister encore quelques années mais les fruits et légumes qui en étaient issus étaient simplement impayables pour la majorité d’entre nous. De toute façon, ce n’était plus très bien vu car celui qui en mangeait ne participait pas à l’effort collectif. Elle a ensuite été interdite. J’ai lu que quelques champs illégaux essayèrent de faire du trafic de fruits et légumes mais sans trop de réussite, car l’eau douce s’épuisant progressivement, elles ne purent tenir plus de trois ans.

La première fois que je me suis lavé au Karch’Air, je suis sorti de la douche avec de la peau en moins ! Une turbine qui accélère l’air. Les premiers modèles étaient très violents. Mais je savais qu’il fallait s’adapter car les douches à l’eau désalinisée étaient trop chères et je me doutais qu’elles seraient vite retirées du commerce. Le Karch’Air connut ensuite une croissance énorme. Nous voyions cette invention comme celle qui allait remplacer l’eau dans tous nos usages. Et de fait, même le transport était en mutation, je me rappelle avoir serré la main de Véronique un peu trop fort lors du premier voyage dans un de ces tubes, ceux-là même qui surchargent actuellement notre ciel.

A côté de ces avancées technologiques, il y eut aussi beaucoup de drames humanitaires. Des populations entières de migrants climatiques sont mortes assoiffées. Les responsables politiques nous le cachèrent pendant vingt ans grâce à l’élaboration d’un système de contrôle « citoyen » et par le cadenassement de la presse. Mais durant cette période, ce n’est pas loin de septante-cinq pourcent de la population mondiale qui périt dans d’atroces souffrances, bloquée aux frontières occidentales.

Entre temps, l’eau douce s’était complètement épuisée. Plus un seul lac n’était alimenté. Les rivières étaient aussi sèches que notre espoir de voir la pluie tomber. Les océans devinrent notre seule ressource en eau. C’est alors qu’arrivèrent les quotas. Bien sûr, les premiers à en souffrir furent les animaux. Les hauts responsables nous organisèrent des fêtes avec barbecues géants. De grandes tueries. Il était désormais hors de question que les animaux nous volent notre eau. Après tout, grâce à la moléculture, nous ne mourrions pas de faim disaient-ils. Ironiquement.

La pluie ne venait toujours pas et après les plantes, après les animaux, ils commencèrent à structurer notre descendance en fonction de notre indice social. Véronique et moi avons de la chance. Nous avons pu avoir un enfant, Paul, qui a lui aussi eu un enfant, Dimitri, qui selon les statistiques de l’indice social ne pourra sans doute pas être père. Encore faudra-t-il espérer qu’il puisse vivre et atteindre l’âge de procréation active. Car les quotas ne font que diminuer.

***

Je m’assois à côté de Dimitri et me mets également à scruter le ciel. De mes yeux coule une première larme, puis une seconde, de ce si précieux liquide. Je deviens trop vieux et n’aurai bientôt plus accès à l’eau. Mon indice social se rapproche de zéro. Je devrai alors partir, comme ils disent.

"Demain. Demain nous reviendrons pour voir si le ciel sera moins bleu."
La rose n’apporte que le vent, alors que la limace traîne sa salive.
www.circusmarcus.net <-- Ça, ce sont mes notes... de musique !

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 204
Re : Canicule
« Réponse #1 le: 08 Décembre 2015 à 19:41:19 »
Je n'ai pas grand-chose à dire au niveau du style etc. C'est bien écrit. Juste une remarque rapide :
Citer
J’ai lu que quelques champs illégaux essayèrent de faire du trafic de fruits et légumes mais sans trop de réussite, car l’eau douce s’épuisant progressivement, elles ne purent tenir plus de trois ans.
Ça reprend "les champs illégaux", non ? Donc "ils" plutôt.

J'ai une plus grande remarque sur le fond. Tu as fait le choix de te concentrer sur la rareté de l'eau pour résumer un avenir dramatique autour du changement climatique (c'est ma lecture en tout cas), mais l'image de l'absence de pluie à l'échelle mondiale est en elle-même très irréelle et, d'autant que je sache, très irréaliste (le changement climatique a augmenté les précipitations dans certaines régions, même s'il y a des sécheresses ailleurs). Du coup partir de cette image marquante, mais irréelle, presque poétique, d'un monde sans pluie puis dérouler un récit d'anticipation cynique et "réaliste" - j'y vois comme un clash fondamental. Les deux choses ne s'accordent pas parfaitement pour moi.
Je ne pense pas que ça soit problématique au point de rendre le texte mauvais (pas du tout) ; mais pour moi, ça diminue l'effet, la puissance du message qu'il veut faire passer.

Hors ligne Megadonut

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 176
    • Ma page perso
Re : Canicule
« Réponse #2 le: 09 Décembre 2015 à 12:29:24 »
Salut !
J'aime beaucoup le fond de ta pensée, nous faire réagir sur le réchauffement climatique, qu'il faut recycler... je trouve que c'est très important !
Ensuite, comme le dit barnacle, ton scénario est un peu fragile car il y aura toujours de l'eau sur terre, peut-être en moins grande quantité mais il y eu aura toujours...
Enfin, j'espère !
Bonne continuation à toi !
"Souviens-toi d'oublier"
Friedrich Nietzsche

"Dis-moi quels livres contient ta bibliothèque, et je te dirai qui tu es"
De moi ^^

Hors ligne La courgette Lejeune

  • Scribe
  • Messages: 60
  • Je déteste Halloween...
    • Circus Marcus
Re : Canicule
« Réponse #3 le: 09 Décembre 2015 à 14:37:01 »
Tout d'abord merci de vous être arrêtés sur mon texte  :P

Maintenant, j'avoue que j'ai un peu de mal à comprendre pourquoi vous tiquez sur le fait que je parte du principe qu'il ne pleut plus. Certes, c'est une idée de base irréelle mais c'est mon point de départ. Pour tout vous dire, l'idée m'est venue cet été durant la petite canicule de juin-juillet. Je voyageais à vélo et je me suis assis sur un banc à côté d'un gamin et de son grand-père quand ce gamin lui a posé cette question. J'ai trouvé ce moment super poétique et du coup je suis parti en vrille la-dessus. Donc, pour moi c'est clair, je n'avais pas envie d'écrire quelque chose de purement réaliste. L'idée était justement de décrire ce qui se pourrait se produire sur notre monde si tout d'un coup il arrêtait de pleuvoir avec comme point de vue (poétique) celui de l'enfant qui pose cette question à son grand-père.

Du coup partir de cette image marquante, mais irréelle, presque poétique, d'un monde sans pluie puis dérouler un récit d'anticipation cynique et "réaliste" - j'y vois comme un clash fondamental. Les deux choses ne s'accordent pas parfaitement pour moi.

Je t'avoue Barnacle que cette phrase me fait plutôt plaisir ! et Justement, je trouve que mêler réalité et poésie rend le texte plus fort. Mais bon, c'est une question de point de vue et de préférences j'imagine  ;)
La rose n’apporte que le vent, alors que la limace traîne sa salive.
www.circusmarcus.net <-- Ça, ce sont mes notes... de musique !

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 204
Re : Canicule
« Réponse #4 le: 09 Décembre 2015 à 20:43:21 »
Je suis tout à fait d'accord sur la théorie. C'est juste dans la pratique, faire que le mélange des genres crée une cohabitation tranquille ou un renforcement mutuel plutôt qu'un affaiblissement réciproque, ça peut être très difficile. Et pour moi (pour moi), dans ce texte-là, en partie parce qu'il est politique et que ça complique toujours les choses, ça tend plus vers l'affaiblissement, sans que ça aille jusqu'à s'annuler l'un l'autre non plus.
Après oui, c'est ultimement une question de préférence et de sensibilité vis-à-vis du bon dosage :)

Mercutio

  • Invité
Re : Canicule
« Réponse #5 le: 13 Décembre 2015 à 12:13:42 »
Hello!

J'aime l'idée. Sans aucun doute. Là ou j'ai trouver que ça n'allait pas, c'est dans ton style d'écriture. Pas en totalité, ne retourne pas ton bureau ou quoi ^^ - nous avons un style similaire pour te dire - juste une règle simple que j'ai apprise que je vais citer en anglais, et que vous devez connaitre, c'est le "SHOW, DON'T TELL".
Ton histoire est détaillé, recherché et facile à cerner mais c'est une histoire que tu nous raconte. Cependant, je n'ai pas envie que l'on me raconte l'histoire, j'ai envie de la voir. Je veux que quand je lis ton histoire, je puisse sentir la sècheresse au fond de ma gorge, imaginez le soleil tapant et sentir la sueur qui coule le long de ma peau déjà vidée  de son eau corporel. SHOW! Don't TELL!

Une fois quand dans tes écrits, tu nous fera ressentir l'émotion de tes personnages comme si on y était, rien ne t'arrêteras. Inspire toi de ce que tu vis tout les jours, et décris le comme si tu le voyais se faire maintenant! Les choses les plus banales font les plus belles réalités. 

Sinon, tes idées sont réfléchi et simple a comprendre (pas d'ajouts inutile) ce qui est très important dans la quête de garder son lecteur accroché!


Hors ligne JigoKu Kokoro

  • Prophète
  • Messages: 688
  • Quiche fourréé tapant n'importe quoi
Re : Canicule
« Réponse #6 le: 14 Décembre 2015 à 17:18:46 »
J'ai beaucoup aimé et j'ai pris beaucoup de plaisir à te lire. L'idée est super originale (ben oui j'y ai pas pensé moi même  :mrgreen: ) et le texte est bien écrit. J'aime ce mélange de constat posé un peu amer avec ses touches ironiques et humoristiques. Je ne m'attendais pas à la fin très triste qui m'a pris de court. J'aime bien être surpris  :)

Peut-être quelques tournures de phrases pour chipoter et dire un peu de mal de ton texte mais bon sans plus.  ::)

 Je rejoins Barnacle sur la notion de récit d'anticipation car finalement c'est un terme qui lui va comme un gant (si l'on connait un peu les récit d'anticipation de l'époque).

Du coup j'en voudrais plus  :P
Ningen soto, bakemono naka....
"L'amour et la haine sont les deux faces d'une même pièce qu'il est bien trop aisé de retourner..." - JK

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.017 secondes avec 16 requêtes.