L E M A U V A I S P L O M B D E C A R A B I NE
Comme chaque jour depuis qu’il fut en âge d’avoir un nombril, et sans même qu’il ait pu y prendre part en curiosité, il se formait dans le nombril du petit Wadi une pelote grisâtre, à la manière d’un pois sombre et dur, d’une petite tête endormie qui lui faisait une tache sur la peau. Et chaque soir, à l’heure du bain, avant même qu’il ait pu faire tremper son pied dans l’eau chaude et savonneuse, la mère du petit garçon lui retirait ce « mauvais plomb de carabine » qu’elle jetait au fond du lavabo après avoir ouvert le robinet et murmuré ces quelques mots : « Ô mauvais plomb de carabine, tête nègre, graine de malheur, puisse ta course faire ton exile, loin au-delà du ventre de mon enfant et du cœur des villes, ne prenant corps ni racines, Ô démon du nombril, puisse ta course t’éloigner de la demeure de notre asile » Et dans un filet d’eau et de prière, chaque soir, le sort était conjuré, la petite boule noire s’éloignant par les ombres sous la maison, au plus grand soulagement de la mère de Wadi.
Un soir, le petit garçon demanda à sa mère ce qu’il lui arriverait si elle ne retirait pas la petite pelote de son nombril « Quelle drôle d’idée, lui répondit-elle, sais-tu que le mauvais plomb de carabine irait en grandissant dans ton nombril, et dès lors, se transformant de jour en jour en une grappe sombre, noircissant ton petit ventre que je chéris tant, devenant peu à peu quelqu’un, ou plutôt quelque chose, il s’y logerait comme un ami, en dormeur, en vérité comme une mauvaise dent, et ce jusqu’à ce qu’il prenne tout en toi-même, absolument tout, à commencer par ton nom et ta voix ! » A ces mots, le petit Wadi fit une grimace et tira sur sa chemise de nuit pour se cacher le ventre « Promet-moi, dit-il à sa mère en se jetant dans ses bras, promet-moi de toujours veiller à ce qu’il ne se cache rien dans mon nombril ! » La mère du petit garçon promit, et pour rassurer son enfant, elle entonna une nouvelle fois la formule pour conjurer le sort du mauvais plomb de carabine.