Comme je ne peux concevoir de critiquer sans l'être moi-même, je vous soumets un premier texte. Pour la petite anecdote, j'ai écrit ce conte spécialement pour une petite fille de ma connaissance qui refusait de se déplacer autrement que sur le dos de son père. Elle aime marcher, maintenant.

Il était une fois une princesse paresseuse qui prit dès son plus jeune âge la fâcheuse habitude de se faire porter plutôt que de marcher. Le préposé aux déplacements était un domestique d’allure frêle désigné par la princesse elle-même quand elle fut en âge de prononcer ses premiers mots.
Dorleac était ravi de déférer aux désirs de l’enfant de son roi bien aimé, aussi remerciait-il chaque soir le Créateur d’être honoré de la sorte.
Marguerite était une fillette pleine de vie comme toutes les fillettes qui ont eu l’heur de naître dans une famille de sang bleu où « peste » et « choléra » sont des termes aussi peu évocateurs que « pauvreté » et « vicissitude ».
À califourchon sur le dos du laquais, elle s’imaginait chevauchant un destrier blanc, allant au-devant d’aventures que seul un esprit infantile peut concevoir.
— Allez, hue Dorleac ! Hue !
— Oui, princesse.
— Tu es un cheval, idiot. Tu ne peux pas parler.
— Oui, princesse. Désolé, princesse.
Au fil des ans, comme l’exigent les lois de la nature, la princesse grandissait et prenait du poids.
Quand Dorleac se présentait au pied de son lit pour de sa couche à son échine la transporter, une douleur sourde le poignait dans les lombaires. Il ne se délestait de son fardeau qu’au crépuscule, à l’heure où la bien née rendait hommage aux talents de Morphée en sombrant dans un sommeil de plomb.
Le pauvre domestique, lui, tourmenté par ses maux ne trouvait de repos qu’en de rares occasions et bien qu’il fût en droit de s’en plaindre à son roi, qui magnanime dans l’âme eût approuvé sa requête, il n’en fit jamais rien pour ne point froisser celle qui d’un mot babillé l’avait changé en selle.
À l’heure des repas, la table étant trop haute pour qu’un homme à quatre pattes pût la porter jusqu’à son assiette, la princesse consentait à s’asseoir sur une chaise.
Dorleac, témoin silencieux de sa sustentation se disait alors : « pourvu qu’elle ne s’empiffre pas trop ».
Mais la princesse avait pour estomac un tonneau sans fond, de celui que les Danaïdes ne parvinrent jamais à remplir. Elle se gavait à l’envi, concurrençant son père notoirement reconnu par-delà les royaumes comme étant un insatiable glouton. De poulardes, dindons ou faisans confits, elle n’avait jamais assez. Si bien qu’à seulement dix ans, la princesse pesait deux cents livres.
Un matin, elle décida de se promener dans les jardins attenants au château. La descente des pentus degrés de pierre causa bien du tracas au loyal domestique qui à chaque marche sentait ses jambes défaillir. Malgré tout, il parvint à l’emmener à destination.
— Quelle journée magnifique, tu ne trouves pas Dorleac ?
— Oh oui, princesse.
— Tu es un cheval, idiot. Tu ne peux pas parler.
— Oui, princesse. Désolé, princesse.
— Tu es très bête, mais je t’aime bien. Que dirais-tu de t’aventurer un peu plus loin ? Dans la forêt, par exemple.
— Mais princesse, votre père vous l’a défendue.
— Tais-toi, crétin de canasson. Un cheval obéit et ne parle pas.
— Oui, princesse. Désolé, princesse.
Ainsi, la princesse et sa monture pénétrèrent dans la sombre forêt qui depuis des siècles alimentait nombre de légendes.
— Crois-tu aux sorcières, Dorleac ?
Le domestique resta silencieux.
— Je t’ai posé une question, espèce de carcan !
De nouveau, un silence.
— Parle, cheval. Je t’y autorise.
— Oui, j’y crois, princesse.
— Crois-tu aux dragons ?
— Oui, princesse.
— Crois-tu que je serai reine un jour ?
— Bien sûr, princesse.
— Pourquoi ?
— Eh bien, parce que c’est votre destinée.
— Et la tienne est de me servir de cheval jusqu’à ma mort. N’est-ce pas ?
— C’est cela.
— Moi je pense que je ne mourrai jamais.
— Tout le monde meurt, princesse, même les rois et les reines.
— Certes, mais nos noms entrent dans l’histoire et font perdurer notre mémoire pour des siècles et des siècles. Ainsi, même si mon enveloppe n’est plus, ma renommée traversera les âges. Je suis éternelle.
— C’est juste, princesse.
— Je veux que l’on se souvienne de moi comme de la plus grande reine de tous les temps.
Le terrain dans lequel s’était engagé Dorleac était particulièrement boueux. Ses pieds s’enfonçaient dans la fange et il lui fallait fournir un colossal effort pour s’en dépêtrer.
— Qu’en penses-tu, cheval ?
— Je suis fatigué, princesse, reconnut-il à bout de souffle. Pourrait-on s’arrêter quelques instants ?
— Comment ! Déjà ! Mais nous ne marchons que depuis deux heures. Tu es bien faible.
— Oui, princesse. Je vous en supplie, mes jambes me font terriblement souffrir.
— Tu t’arrêteras quand je te le dirai, cheval ! Continue et au trot !
Puisant dans ses dernières ressources, Dorleac parcourut une dizaine de mètres avant de s’effondrer.
Un craquement sec se fit entendre.
Dans la chute, le poids de l’enfant lui avait brisé la colonne vertébrale.
— Eh bien, cheval, relève-toi ! dit-elle en tirant sur sa tignasse comme sur une bride. Allez, debout vieille carne ! Pourquoi tu n’obéis pas ?
Devant son absence de réaction, la princesse se mit à paniquer et à appeler à l’aide. Mais qui l’entendrait dans les tréfonds de cette forêt hostile ?
Elle resta ainsi, assise sur la dépouille de son laquais, hurlant et gesticulant pendant de longues heures, attendant l’arrivée providentielle de son père ou de ses gens. Mais nulle âme ne se présenta.
Quand la nuit commença à tomber, les oiseaux cessèrent de chanter. La brise qui en journée faisait bruire les feuillages se dissipa soudainement cédant sa place au silence.
La princesse tenta alors de faire quelque chose qu’elle n’avait plus fait depuis de nombreuses années : marcher. Elle qui avait eu la fortune de naître sans infirmité, mais qui par paresse avait délaissé cette aptitude, se trouva fort dépourvue quand elle constata que son don dédaigné, par manque d’exercice, s’était atrophié.
Incapable de remuer ses orteils ou de plier le genou, ses membres inférieurs n’étaient plus que viande froide.
Tenaillée par la peur dans ce lieu inconnu où le noir est plus noir que la pointe d’une plume sortant d’un encrier, elle se mit à ramper dans cette boue puante profondément marquée par les pas de son centaure.
Ses habits de brocart et de dentelles brodées étaient souillés par la terre qu’elle ne voulait fouler. Ses jupons s’emplissant d’une fange méphitique entravaient ses mouvements.
La vision pathétique de cet être en détresse des Hommes, seulement, peut attendrir le cœur, car dans les yeux des loups affamés par l’hiver, la princesse dodue n’était qu’une proie de choix.
La meute s’approcha d’un pas aérien semblant ne toucher terre que pour laisser sa marque.
Dans les ténèbres, la fillette apeurée de ses sauvages assassins ne vit que les crocs blancs.
Plus tard, de la princesse fainéante, on ne trouva que les jambes et aujourd’hui encore, et ce depuis des siècles et des siècles, l’on raconte aux enfants cette histoire ubuesque qui fit d’une reine en devenir, une éternelle crétine.