Parce qu'elle savait que le temps est mortel et que la vie en coulant trop souvent le gaspille, elle me disait d'ouvrir –pour voir- les yeux du cœur…
Pour moi seule, elle chuchotait les secrets essentiels, ceux qui tiennent tête au temps volage. Elle disait " ne vis pas ta vie en passant, emplis-toi de sentir, de toucher, de goûter… Jouis de ce qui fait jouir ; pleure de ce qui fait pleurer… Aime tout ce qu'il y a à aimer.
Et près d'elle les demains s'estompaient pour que ce jourd'hui vive. Et il vivait ce jour ! Plein de ces miettes de temps qui sont la vie : les fruits cueillis au jardin, le sourire du voisin qui passe, le seau d'eau qui grince au sortir du puits. Il vivait dans l'odeur forte des foins. Il vivait les matins de pluie. Il vivait dans le pain bis qui buvait les confitures. Il vivait même dans les paroles acerbes de ma tante qui trouvait que trois enfants ça abîme les peintures de la maison de campagne.
Près d'elle, il posait ses bottes de sept lieues, le temps, pour aller à petits pas.
Elle est partie il y a bien longtemps ma grand-mère mais ses paroles me tiennent chaud encore. Elles accompagnent mon regard sur les choses simples de la vie. Elles sont là, toujours, quand la vie me bouscule et, par leur douceur, m'indiquent le chemin lorsque je m'égare dans la colère, la peur, le doute, l'angoisse... Ce sont mes points d'ancrage, des valeurs auxquelles je crois et que de toute ma tendresse je cherche à transmettre à mes petits-enfants. A mon tour, je voudrais être passeur, relais, lien. Offrir ce que j'ai reçu. La tendresse en héritage ça aide à vivre je crois, même si c'est à chacun de tracer son chemin.