Elle était née au mois d'août. C'était une enfant frêle. Elle n'avait pas été désirée.
Elle avait grandie entre une mère violente et un père caractériel.
Dès qu'elle en eut l'occasion, elle partit vers une nouvelle vie.
Elle voulait fuir le plus loin possible, oublier son enfance, se détacher de ses parents.
Elle pensait que les kilomètres entre eux effaceraient comme par magie le passé.
Elle prit la fuite, elle oublia, elle monta dans cette avion et s'installa dans un nouveau pays.
Un nouveau cadre de vie, de nouvelles expériences, des rencontres, une nouvelle vie.
Des bonheurs, des douleurs mais toujours à l'esprit la joie d'être loin d'eux, loin de leur emprise.
Un stage, un emploi, un cdi, la maladie, la rencontre de sa vie.
Cet homme au regard doux, aux gestes tendres et affectueux la fait revivre.
Des échanges, des regards langoureux, des caresses, des promesses, des projets
Le futur, l'union, la passion, le bébé
Ce nouvel être était sa deuxième chance. C'était l'amour inconditionnel, l'avenir.
Il était attendu tel le Messie, il allait sceller leur amour.
Il allait effacer le passé et lui permettre de revivre par procuration une autre enfance, une délivrance
Tout était prêt, la chambre, le berceau, la nacelle
Le jour J arriva, une chambre, du personnel, les douleurs de l'enfantement, l'expulsion.
Et soudain, il fit son apparition, l'enfant roi, le Messie, le bébé tant désiré
Ce petit être, fragile, à la peau douce, au corps parfait. Elle le regardait, elle l'admirait.
Il était là dans ses bras immobile, sans défense, beau, parfait, les yeux clos.
C'est sans un bruit et avec grâce et délicatesse que la sage femme vint prendre le petit ange.
Doucement elle prit l'enfant à sa mère.
Ce fut la seule et unique fois que mère et fils furent réunis.
Le petit garçon avait décidé de faire son apparition sur la scène de la vie mais avait refusé de jouer le premier acte.
La douleur, la rancœur, la colère, la tristesse furent grandes mais pas assez pour lui ôter l'envie de retenter l'aventure.
A 29 ans, le ventre à nouveau rond, elle rayonnait.
Cette fois c'est sûr ce serait différent, ce serait marrant, évident puisque la nature lui avait envoyé une petite.
Avec elle, elle voulait faire mieux, mieux qu'avec lui qui était parti. Mieux que sa propre mère qui jadis fut si méchante.
Lorsque l'enfant pointa son joli minois, elle se retrouva seule, perdue, désemparée.
C'était trop, elle était submergée
Trop de ressemblance, trop de répétition.
Cet enfant c'était elle au même âge. Voir son reflet de si près était déstabilisant.
Malgré elle, elle reproduisait les gestes empreints de violence du passé. Elle était sans cesse torturée par la perfection de la maternité.
Elle qui avait rêvée d'un nouveau départ, se retrouvait des années en arrière.
Ce face à face avec son mini double la ramenait à la petite fille qu'elle avait été et qu'elle avait mis tant de temps à oublier.
Consciente de ce qui se jouait, elle prit son courage à deux mains et avoua son impuissance.
Elle eut la chance de trouver une oreille bienveillante et attentive.
Elle regarda en face ce qu'elle avait trop de fois tenté de fuir et de taire.
Sa tristesse, sa peur, sa détresse. Elle n'avait pas pu être une enfant, elle n'avait pas pu goûter à la joie de l'innocence.
Toujours à guetter les coups, toujours à chercher une cachette pour tenter de se faire oublier.
Ce retour à soi était nécessaire et salutaire.
Regarder en arrière non pas pour vivre dans les regrets mais pour accueillir en toute conscience les blessures
Des blessures qui une fois dans la lumière n'auraient plus aucune emprise sur elle.
Lilitrose