Sarah,
Là où je suis, tout est blanc : la cime des arbres que la neige a recouverte, le sol glacé, le ciel nuageux, les toits du village. Ce paysage m'évoque le paradis blanc que chantait Michel Berger, ou bien le légendaire jardin du père Noël. Tout semble pur parce qu'aucun bruit ne vient contester l'endroit, le silence n'est perturbé que par les cris amoureux des couples d'oiseaux ou par le clocher de l'église qui nous rappelle que le temps passe. Il paraît impoli d'écouter de la musique ici. Mais ce n'est pas un problème, les montagnes alentour m'apaisent quand mes souvenirs me ramènent à toi.
J'ai pris un crayon pour t'écrire, chose que je n'avais plus faite depuis les bancs de l'école. Au fil des mots, ma calligraphie se stabilise, je signerai d'un coup de stylo impeccable le bas de cette lettre. Contre toute attente, je ne me sens pas seul depuis que je suis arrivé. La nature m'invite à négliger l'introspection, et je me plie à ce conseil qui me fait tant de bien. J'aimerais tes mots, une caresse de toi. Le climat est très froid, pourtant je parviens encore à rêver ton corps. Je ne perds pas l'espoir de te voir me rejoindre.
Ma rotule s'est brisée la semaine dernière lors d'une chute en ski. Je n'ai pas souffert longtemps, les secours sont intervenus rapidement, et les mots de Philippe plus encore : « Pleure pas de ton genou pété, vaut mieux ça que le cœur baisé ». Ne crois pas cet homme vulgaire et idiot, c'est un grand de ce monde, à la parole légère mais aux sentiments très forts. Je me demande parfois si la solution n'était pas dans l'ignorance du mal, de toutes ces lectures qui m'ont inventé une maladie. Il n'a rien lu d'autre que les guides de haute montagne et semble s'en tirer à merveille. Il n'a pas pleuré en tenant « les fleurs du mal » parce que certains passages faisaient écho à son état d'esprit. Il rit quand j'évoque Zola, Voltaire et Hugo parce qu'il les imagine sur une luge ; il les décrédibilise à sa façon et ne donne pas de poids à leurs mots ravageurs.
Personne ici n'a connaissance de mon état. Pour eux je suis ce parisien qui a tout claqué pour venir vivre à l'air pur. « Une bonne prise de conscience », comme le dit Philippe. Ils n'ont pas tout à fait tort, et mon bien-être accroît leur raison. Ma seule souffrance est le manque de toi, et pour la première fois de ma vie, je ne cherche pas mille livres qui décrivent cette sensation désagréable. Je me laisse aller, au gré des constatations que je tire de ce manque, à l'ignorance de son évolution. Il me ronge pourtant bel et bien, si bien que j'aperçois parfois ton visage dessiné dans la neige, comme un enfant qui cherche sa maman disparue. Et le doux écho de ta voix que me renvoie les montagnes...
Je diminue les doses jour après jour, malgré les crises que cela engendre de temps à autre. Celle de hier soir a été particulièrement redoutable : je revenais exténué de mon séjour à l'hôpital de Lyon, Philippe m'attendait à l'entrée du village. Durant trois heures, mes larmes sont tombées au creux de sa main. Je voyais en cette image toute la bravoure qu'il avait à récupérer ma douleur, à l'empêcher de toucher terre. Ce matin, j'ai fuis mes draps trempés de ma sueur et de mes larmes dans un esprit adolescent : j'avais un lit d'adulte rempli de doudous. Mais ce qui manque le plus à ce lit, comme à tout ce que je touche : c'est toi.
Libère-toi de tes chaînes, pardonne la maladie et reviens nous aimer comme avant. Ce n'est que pour toi que je me bats, Sarah. Un peu de solennité en cette fin, car mon écriture s'affirme enfin. Mon corps se déchire du manque de ta douceur. Il ne manque qu'un soleil dans ce paysage glacial.
Mathias