Écrire ne s'improvise pas. Il y faut tout un rituel sans lequel les vannes sont fermées. Un embryon d'idée, une velléité de dire, quelque chose qui se dessine confusément et peine à sortir : l'accouchement s'annonce mal et les forceps n'y pourront rien changer. J'ai longtemps produit ce qui pourrait s'apparenter à de la logorrhée scripturale. Au moins éprouvais-je le plaisir de voir couler, s'écouler une profusion de mots que mes doigts frénétiques tapaient sur le clavier sans même avoir à solliciter mes méninges. Mais il y avait une condition sine qua non à cette production compulsive : je devais être avachie au fond de mon fauteuil club de cuir fauve qui m'engloutissait totalement. Fatalement, ce que je gagnais en vivacité d'esprit, je le perdais en tonicité musculaire. Les dégâts furent conséquents, au point de briser mon dos, propulser par un effet mécanique, mon bassin en avant, tout en, excusez l'expression, niquant mes rotules. Et voilà que survint le point de rupture. Le résultat fut qu' en faisant moins de sport qu'une limace, je me fêlai un ménisque.
- Êtes-vous tombée ? Avez-vous trébuché ? m'entendis-je demander
Mon fauteuil n'est pas bien haut, et je n'ai aucune souvenance d'une chute que j'aurais faite en me démenant sur le clavier à la manière hystérique d'un interprète de Chostakovitch. Non. Me serais-je agitée, que mon fondement serait resté ancré au fond de l'assise qui me phagocytait. Mon fauteuil est de ceux qui vous reçoivent traitreusement avec mollesse, procurant un bien-être illusoire. Mais s'en extirper demande une certaine pratique qui fait que mes invités, ayant repéré sa sournoiserie, l'évitent soigneusement.
Une prise de conscience de cette dramatique situation m'incita résolument à changer d'habitudes. L'ordinateur portable fut sagement installé, comme il se doit, sur un bureau, et mon postérieur dut se contenter d'une chaise au confort spartiate. Tout rentrait dans l'ordre : les os, les muscles et le dos, et le dos, les genoux, les genoux Ah ! Ne restait plus à ma tête d'alouette qu'à se mettre en branle et commander aux doigts impatients. Oui ! Eh bien non. Depuis que j'ai apporté un peu plus d'ergonomie à mes séances d'écriture, tout se passe comme si l'inspiration me boudait.
La conséquence positive de l'histoire, est que j'épargnerai désormais la patience de ceux que j'obligeais à lire mes fadaises. Or donc, c'est décidé, j'arrête d'écrire.