Nico caressa le volant de la
Ford Mustang du bout des doigts. Le contact du cuir artificiel était apaisant. Il observa la silhouette chromée du cheval lancé au galop et interpréta dans l’emblème de la marque américaine un symbole auquel il pouvait s’identifier.
Son regard se posa sur la montre qu’il portait au poignet. Sept heures. L’horloge de la
Mustang indiquait treize heures. Il fronça les sourcils. Était-il sept heures du soir ou du matin en France ?
Il sortit de la voiture. Plus encore que le décalage horaire, la différence de température lui donnait un léger vertige. La veille, il déambulait au centre de Paris par zéro degré. Aujourd’hui, il se trouvait sur un parking de Floride bordé de palmiers, dans une chaleur presque estivale. Il prit une profonde inspiration, comme pour s’imprégner de l’odeur iodée de l’océan.
Il traversa le parking jusqu’au
Corner Cafe, aux slogans pleins de points d’exclamation (
Good food ! Good times ! You can’t beat the Corner’s meat !) Sitôt entré, il se trouva plongé dans l’univers de ces restaurants trop climatisés qui, aux Etats-Unis, semblent occuper chaque coin de rue. Le décor était convenu : une rangée de tables rectangulaires le long des baies vitrées, séparées par des banquettes en vinyle rouge, aux sièges dodus invitant à s’y vautrer le temps d’un repas ; le bar en zinc et ses tabourets aux pieds rutilants, recouverts d’un coussin rond de même couleur que les banquettes ; le sol couvert de grandes catelles noires et blanches évoquant un échiquier.
Nico avait l’impression d’entrer dans une série américaine. Tout dans le restaurant lui était familier, mais par écran interposé. La scène exprimait la banalité d’un décor de fiction, pourtant l’expérience de cette réalité lui apparaissait délicieusement exotique. Dans les séries, beaucoup de situations extraordinaires débutent au sein de
diners très ordinaires.
Pour l’instant, Nico préférait rester en retrait, ne promouvoir son rôle de spectateur qu’à celui de simple figurant. Il s’approcha d’une table inoccupée et s’assit sur la banquette écarlate. La lumière de la lampe en surplomb faisait briller le tissu laqué comme une pomme d’amour dans la vitrine d’un confiseur.
(Image 1) Une serveuse vêtue d’une mini-jupe noire et d’un t-shirt de même couleur, estampillé de l’emblème du
Corner Cafe, s’approcha de sa table en souriant :
‒
Hi there! lança-t-elle avant de poser une question qu’il ne comprit pas. L’anglais qu’il avait appris lors d’un séjour en Angleterre se heurtait à l’accent de la Floride.
‒
Pardon me?La serveuse arqua un sourcil d’une façon qui ne le laissa pas indifférent.
‒
Do you want water with or without ice?‒ Hum…
Sure. With ice…Il eut à peine le temps de déchiffrer le prénom inscrit sur son badge avant qu’elle ne reparte derrière le bar. Elle s’appelait
Amber. Il s’empara du menu mais ne lui accorda qu’un œil distrait. Il ne pouvait s’empêcher d’observer le spectacle fascinant d’une journée ordinaire au cœur d’une petite ville du sud des Etats-Unis. Paris lui semblait si loin. Il l’avait quittée sur un coup de tête, un coup de
blues, un peu des deux...
Elle posa devant lui un verre en plastique rempli de gros glaçons.
‒
You ready to order?‒
Yes. I’ll have a… bacon cheeseburger.‒
Would you like fries with that?‒
Sure…Il aimait bien son sourire et la manière dont elle le regardait, vaguement intriguée. Son accent, sans doute. Elle ne ressemblait pas aux actrices jouant les serveuses, mais cela n’empêchait pas Nico de la trouver jolie, avec ses yeux clairs et ses cheveux sombres noués en queue de cheval. Il la suivit du regard alors qu’elle se dirigeait vers la cuisine.
Les amours et le travail de Nico avaient suivi des trajectoires parallèles et opposées. Son amour l’avait quitté en expliquant qu’il était bien pour elle, mais qu’elle ne l’aimait pas. Il venait de quitter son travail en sachant qu’il était bon pour lui, mais qu’il n’en voulait plus. L’une l’avait laissé le cœur en miettes et la tête pleine de souvenirs. L’autre avec une certaine aisance financière et l’impression d’avoir perdu son temps.
Le
Corner Cafe se vida peu à peu d’une clientèle retournant à ses occupations. Nico, personne ne l’attendait plus nulle part. Amber réapparut avec son
bacon cheeseburger.
‒
Here you go! dit-elle en posant l’assiette devant lui.
Elle fit mine de s’éloigner, hésita puis se retourna pour lui demander :
‒
Where’re you from?‒ Hum… Paris, France.
‒
Paris? Wow! What brings you over here?‒
Actually… I am not sure myself.Elle dut lire sur son visage un doute que lui-même ne savait pas interpréter, car son sourire s’estompa :
‒
I see, dit-elle en hochant la tête.
You be careful, though. You know you can’t take…Il ne comprit pas la fin de sa phrase, mais elle repartit avant qu’il n’ait le temps de la faire répéter. Il mangea sans se presser.
Sa montre indiquait quatorze heures passées et le
diner était vide lorsqu’Amber vint récupérer les reliefs de son repas. Nico se sentait prêt à passer du rôle de figurant à celui d’acteur.
‒
Anything interesting to do around here?‒
Not much… There is the State Fair down Southern Boulevard… You know, ajouta-t-elle face au regard interrogateur de Nico,
at the fairgrounds. It’s pretty nice at night.Fairgrounds, pensa-t-il. Une fête foraine ? Il imaginait bien une scène de son propre film dans le décor d’un champ de foire. Mais pas seul.
‒
You… Would you like to show me around? I mean… When you’re done here… If you don’t…Amber le dévisagea quelques instants qui lui semblèrent une éternité.
‒
Sure. Why not? répondit-elle enfin avec un rire léger.
You can tell me all about Paris, then.Lorsque Nico sortit du
Corner Cafe, le soleil lui semblait plus éclatant, le ciel plus bleu et les Etats-Unis merveilleux.
(Image 2)Il y avait des années que Nico n’avait plus mis les pieds dans une fête foraine. Si certaines attractions, la grande roue en particulier, lui rappelaient des souvenirs de Paris, d’autres n’existaient pas en Europe et donnaient à la fête une coloration typiquement américaine. Il se sentit à nouveau happé dans un décor de cinéma. Ce soir-là, pourtant, il partageait la vedette avec une actrice locale, qui donnait au scénario une profondeur nouvelle et l’espoir d’un dénouement imprévu.
Dans le tumulte du champ de foire, Nico avait de la peine à saisir tout ce qu’Amber lui disait. Il se contentait d’écouter son rire argentin et de contempler l’éclat des lumières se reflétant dans ses yeux clairs. Elle n’arborait plus le sourire professionnel de la serveuse du
Corner Cafe, mais celui d’une fille souhaitant mordre la vie à pleines dents. Ils se faisaient penser à Julie Delpy et Ethan Hawke dans
Before Sunrise. Forcément, il l’avait embrassée une première fois au sommet de la grande roue. Elle n’avait pas refusé son baiser.
De retour sur terre, elle l’avait mené par la main vers une de ces roulottes colorées où l’on vendait de la crème glacée et des
milk shakes.
(Image 3) ‒
You ever had a root beer float? demanda-t-elle en effleurant son oreille du bout des lèvres pour couvrir la musique des haut-parleurs montés sur la roulotte. Sans attendre de réponse, elle glissa quelques mots au forain qui hocha la tête puis remplit deux gobelets de glace vanille qu’il inonda de
A&W sous les yeux incrédules de Nico.
‒
That’s a float, conclut-elle en lui tendant un des gobelets.
Ils se promenèrent sans but parmi les attractions.
‒
Where’re you staying?‒
I rented a room… The Parkview Motor Lodge, on Dixie Highway. Why do you ask?Elle lui sourit sans répondre, puis se dressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Sa bouche avait le goût sucré de la vanille et du soda.
‒
You… You wanna see it?Elle arqua un sourcil comme elle l’avait fait au
Corner Cafe, de cette manière qu’il trouvait délicieusement raffinée.
‒
Why not?(Image 4) Amber était assise nue sur le bord du lit, les bras levés et les mains derrière la nuque, dans une pose sensuelle et détendue. La lumière de la lampe de chevet sculptait l’ombre éphémère de son corps sur les draps blancs. Leur étreinte avait été un jeu de contrastes : timide puis passionnée, tantôt douce, tantôt fougueuse, exploratoire et voluptueuse.
Nico l’admira avant de s’allonger à ses côtés. Il aurait voulu lui dire ce qu’il ressentait auprès d’elle, lui expliquer qu’elle avait chassé cette sensation de vide dans sa poitrine, un désert stérile préfigurant le néant et la mort. Ce soir, le vide s’était rempli de ses rires dans la lumière de la fête foraine, de ses caresses et de ses baisers parmi les ombres de la chambre d’hôtel. Il voulait exprimer tout cela à Amber, assise nue sur le bord du lit, mais il ne savait pas les mots.
‒
I love you, souffla-t-il sans trop savoir s’il s’agissait d’une déclaration ou d’une question.
Elle le dévisagea d’un air étonné, avant que son rire léger ne repousse le silence dans les coins de la pièce. Elle se saisit d’un coussin et le frappa sur la tête.
‒
No, I am serious… répliqua-t-il en faisant mine de se protéger.
Everything is… different with you…Elle inclina la tête et le fixa avec plus d’attention. Dans la pénombre, ses yeux avaient pris la teinte d’un ciel d’orage.
‒
You’re confused, Nico… It is not me you love. It is what you experience here for the first time. I am just part of the show. When the lights go off, I’ll be gone, too…‒
The lights will not go off. I really think… I love you.‒
Don’t say that, répondit-elle avec un air peiné qui le surpris.
We’re just… having fun.Il se redressa sur un coude.
‒
Is that what I am to you? Just a French boy to have fun with?Pour toute réponse, elle dessina de l’index un tracé indécis sur la poitrine de Nico et soupira. Elle se leva et gagna la salle de bain, en prononçant une phrase dont il ne saisit pas le début, mais qui se terminait pas :
‒
…roots in the ocean…‒
What did you say?Déjà la porte s’était refermée derrière elle. Il passa la main sur sa poitrine, là où se trouvaient auparavant les doigts d’Amber.
(Image 5) Lorsqu’il se réveilla le lendemain matin, elle était partie. Il se leva avec le secret espoir de trouver sur le miroir un message tracé au rouge à lèvres, comme dans les films. Mais le verre immaculé ne réfléchit que l’image d’un visage aux yeux cernés. Dans son esprit, les souvenirs colorés de la fête foraine ressemblaient déjà à l’illusion lointaine d’un monde rêvé. Il ne trouvait plus sur ses lèvres le goût du
root beer float.
Il se sentait frustré de ne pas avoir su lui expliquer ce qu’il ressentait, frustré de ne pas avoir compris ce qu’elle lui avait répondu. Il n’acceptait pas que l’obstacle des langues ait pu se mettre au travers des sentiments qu’il nourrissait à son égard. Il cherchait à se convaincre qu’elle avait fui par crainte, pas encore prête à assumer dans le regard de Nico le reflet de ses propres sentiments. Ou alors avait-elle saisi, au-delà de sa perception à lui, l’impossibilité d’un futur commun ?
Le
Parkview Motor Lodge n’était qu’à quelques centaines de mètres de l’océan.
The ocean, dernier mot de la phrase incomplète d’Amber. Il quitta le motel, monta dans la
Mustang et, après avoir effleuré du bout des doigts le cheval sauvage lancé au galop, prit la route d’
Emerald Beach.
Debout sur la plage, les cheveux ébouriffés par les bourrasques qui dessinaient les frises des vagues à la surface de l’eau, il eut l’impression que l’Atlantique lui soufflait le sens des formules qu’elle avait prononcées à plusieurs reprises, mais dont il n’avait saisi que des bribes :
you can’t take root in the ocean.
Nico écarquilla les yeux face à l’immensité des flots, comme s’il espérait deviner au-delà de l’horizon la lisière des terres de France, chez lui. On ne peut pas planter ses racines dans l’océan… Mais si ces racines sont ancrées profondément dans le sol de ses origines, les branches qui en sortent sont-elles capables de le traverser ?
Les vagues s’échouaient sur la plage et lui léchaient les pieds au rythme du flux et du reflux. Il les laissa faire quelques instants, puis rebroussa chemin d’un air décidé. Il monta dans la
Mustang, démarra en trombe et s’engagea sur Okeechobee Boulevard, en direction du
Corner Cafe.