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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La réunion des parcours

Auteur Sujet: La réunion des parcours  (Lu 1209 fois)

Hors ligne kosmos

  • Tabellion
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La réunion des parcours
« le: 01 Février 2015 à 17:19:09 »

           Assis autour de la table qui donnait sur la ruelle, Suwanee et moi écoutions les histoires de Koi. Elle racontait sa rencontre avec un jeune Chinois qui l'attendait aujourd'hui à Hong Kong, parlait de ses espoirs de réunir assez d'argent pour pouvoir le retrouver là-bas et payer ses propres études, et expliquait comment elle lui avait caché ce qu'elle faisait aujourd’hui pour qu'ils puissent fonder un jour une famille comme les autres, une famille bien rangée et avec de l'argent, un jardin, des enfants qui rentrent le soir de l'école... C'était une histoire que Suwanee avait entendu ailleurs et trop souvent, et elle orienta le sujet de la conversation sur un avenir beaucoup plus proche: la soirée qui allait bientôt commencer. Le programme s’était répété presque sans faille depuis plusieurs semaines. Nous sortions jusqu'à deux heures du matin et, à cette heure charnière, Suwanee, Koi et ses amies me proposaient gentiment de m'en retourner à la pension, afin de ne pas être distraites dans une journée de travail qui ne ferait que débuter.

C'était ma tournée, car mon départ était proche. Nous étions assis autour d’un bar extérieur perdu au milieu d'autres bars, avec de hauts tabourets, une table minuscule, comme un kiosque au milieu d'un marché. La conversation ne différait pas tellement de celles que nous tenions d'habitude à la pension. Des anecdotes sur la vie à Patong, des réflexions sur les passants: «Oh, oui, pour lui ce sera gratuit sans problème! Eh, on dirait qu'il t'a à l'œil ce papillon!», ou bien «Ah, tiens, regarde-la celle-là. Figure-toi que la dernière fois, avec un client...»
Ces commérages me ramenaient inévitablement dans le passé, car en étant exclu, je m’en éloignais pour me perdre dans la cohue de mes songes. Et là, je revoyais le visage de Kala Chandra, composé de la fusion confuse des lumières, des serveuses et des passants, qui pigmentaient Patong du teint ambré de sa peau. Ma vision se brouillait. Je cherchais alors instinctivement ses yeux dans la foule, avec l’espoir ridicule d’y rencontrer les siens, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparaient.

«Kala...» La sonorité de son nom, que je croyais enfouie à jamais dans les recoins d'une région séquestrée par les montagnes, échappa de ma bouche. Un  regard venait de me sortir de ma torpeur. Oui, c’était bien le sien, ce même regard intense qui me perturbait encore, et qui avait cristallisé, avec le temps, l’essence même de Kala Chandra, de ce que j’aurais voulu vivre avec elle. J’allai me lever quand je réalisai mon erreur. La jeune femme que je dévisageais maintenant depuis plusieurs secondes sans dire un mot me fit un sourire un peu gêné et disparut avant que je pus m’expliquer.

J'avais mal dormi, et la volubilité excessive de Koi, réfrénée seulement par les quelques réflexions moqueuses de Suwanee, m'empêchait de me reposer tranquillement sur ma chaise. Ou peut-être n'était-ce que la chaleur moite de l'après-midi. J'étais perdu dans des pensées qui ne menaient nulle part. Kala Chandra, les yeux d'une autre... Suwanee me prit par l'épaule. «Regarde le japonais, là-bas. Lui et moi, hier...» et elle joignit ses indexes en faisant ressortir ses lèvres. Koi frappa sa main contre son front, en lâchant un «...et c'est reparti!» de découragement. Suwanee reprit: «Deux mille bahts en une seule nuit, et dans la suite la plus haute de Patong!» Elle me montra du doigt l'hôtel qui surplombait la ville, puis enchaîna: «Mais tu sais, une fois, avec un Suédois, on a fait ziggi-ziggi pendant une semaine, et je ne lui ai pas demandé un baht, parce que c'était un très bon ami...
- Ça recommence, entrecoupa Koi.
- ...Comme toi. Tu sais, si tu veux...
- Il ne veut pas!»
- Pourtant nous au moins on sait comment vous faire jouir, vous les hommes, on était faites comme vous avant… Avant d’avoir ce corps parfait que tu as devant les yeux ! »
Ses cils, ses seins, sa gorge lisse... Son corps était une œuvre d'art, ou de science peut-être, qu'il fallait entretenir méticuleusement et sans relâche; un rêve qui l'avait suivi depuis qu'elle était un tout jeune garçon. Et pour financer ses éternelles opérations, ses éternels implants d'hormones, la prostitution était une solution efficace.

Les histoires et les destins de ces gens qui m'entouraient se ressemblaient et se répétaient. Patong, pour elles ou pour eux (le sexe n'avait pas d'importance), était un lieu de passage, une épreuve qu'il fallait réussir pour pouvoir aspirer à cette vie meilleure qu'ils avaient entrevue au détour d'une ruelle, d'une hutte fébrilement bâtie, ou d'une rizière qui les embourbait jusqu'à la taille; un voyage dans un monde frivole et dénué de toute valeur morale pour atteindre un monde au contraire idéal: la famille, l'amour, la vie simple de tous les jours... Ils se sustentaient d'espoir en jouant un argent gagné sans plaisir dans des sempiternelles parties de cartes. Et là, ils s'embourbaient parfois plus profondément encore que dans les rizières. Ils goûtaient au luxe, comme on goûte et on s'accommode à la vie facile; quelques heures de travail pour plusieurs mois de salaire...
Nos routes, aux parcours très différents, s’étaient rencontrées à un moment dans le temps, et j’avais pu partager un morceau de leur existence, mais je n’aurais pu dire avec certitude si leurs rêves allaient se réaliser. Toutes ces vies allaient continuer sans moi, et leurs destins garderaient leurs secrets, maintenant que je m’apprêtais à quitter Patong.

Pour célébrer ma dernière soirée, Suwannee réussit à nous convaincre de la rejoindre dans son club favori, le «delight district». Le «delight district» ne se situait pas très loin du bar où nous avions l'habitude de nous rendre, était à l'extérieur lui aussi, mais attirait une foule bien plus nombreuse. Les tables faisaient un grand cercle au milieu duquel étaient dressés des poteaux qui servaient de symboles phalliques à des danseuses reptiles. La moitié d'entre elles n'avaient pas toujours été des femmes, et toutes étaient des amies proches de Suwanee, des membres de sa bande, de son sang même, puisque qu'elles étaient sa famille la plus proche.
Quand nous arrivâmes, Suwanee se jeta sur un des poteaux encore libres, comme on se jetterait dans les bras d'un vieil ami, et entreprit une danse qui attira les passants de façon magnétique. Suwanee leur lança un défi, tout en se découvrant: «Regardez ma chatte, elle est plus belle qu’une vraie! Et elle mène droit au septième ciel ! »
Plus tard dans la soirée, je me laissai convaincre de monter sur l'estrade à mon tour, pour remplacer la reine finalement lasse de régner. Je m'engageai malhabilement, faisant mine de perdre l'équilibre, pour avoir l'air plus saoul que je ne l'étais en réalité, pris de vergogne devant le poteau qui me scrutait froidement. Puis je m'enhardis un peu, et à force d’encouragements, j'amorçai un mouvement de va-et-vient avec le poteau qui, à ma plus grande surprise, me le rendit avec une chaleur voluptueuse… jusqu’à ce qu’il se détache soudainement comme une maîtresse trahie. C'est que le regard de Kala Chandra s’était à nouveau posé sur moi.

Je passai d'une ivresse à une autre, d'un délire hallucinatoire à une tendre rêverie. Je m'avançai vers celle qui avait rompu un charme afin de m'envoûter plus encore, et je l’embrassai avec une hardiesse qui me surprend encore aujourd'hui lorsque je recolle ces scènes du passé. Cette fois-ci ce n'était plus mon imagination qui me faisait sentir ces bras autour de mon corps, cette chaleur humaine, aimée et aimante, qui me transportait dans une ivresse plus douce que la douceur des plus doux alcools. Ce n'était pas Kala Chandra non plus, mais je le savais. «Mekhala.» Oui, il me semblait que nous nous connaissions déjà, et j'aurais pu lui lancer la fameuse tirade du «déjà vus quelque part?» si je n'avais pas tenu à ce que nous ne disions mot, pour préserver quelque temps encore le charme de notre rencontre. Nous quittâmes la bande d'amis qui hésitaient entre de tristes signes d’adieux ou des clins d'œil complices.

A la sortie d'une sombre allée, la plage nous recueillit affectueusement. Passage transitoire entre l'extravagance des hommes et le calme de la mer, elle servait de frontière entre les deux mondes, laissant apercevoir d'un côté le désordre des commerces en tout genre et, de l'autre, la tranquillité du bleu marin. C'est là que nos yeux se dirigèrent. Je tendis la main à Mekhala, et nous nous étendîmes sur le sable, partageant rires et baisers comme une collation de campagne. Elle me demanda de l'amener dans ma chambre, je lui montrai la voûte étoilée et les murs de l'horizon. Elle réclama un coussin, je lui tendis la paume de ma main. Elle voulut un drap, je me couchai sur son ventre, me prétendant poète moins pour l’impressionner que pour éviter qu’elle ne découvre le dortoir miteux et nauséabond que je louais dans la pension.
Et la lune berça, d'une lueur tendre, notre union, ou plutôt, notre réunion, tant le plaisir éprouvé était pour moi un plaisir retrouvé, que j’aurais voulu préserver longuement encore.

Mais à l’aube nous devions partir tous les deux, pour deux destinations opposées. Je la ramenai jusqu'à ses amies qui l'attendaient déjà, entassées les unes sur les autres, dans une Jeep à destination de l’aéroport.
Kala Chandra aussi était partie en Jeep, elle aussi m’avait laissé son adresse et j’avais cru un moment que nos deux mondes si différents pourraient peut-être se fondre en un... En vain. Qu’allais-je faire maintenant ?

Plus tard dans la journée je partis pour Hua Hin. Presque mille kilomètres, une quinzaine d'heures pour réfléchir à un acte qui s'accomplissait déjà. J’essayais de comprendre ce qui me poussait vers Mekhala: La plaie toujours vivace d'un amour manqué, ou l'onguent qui l'avait refermée?  J'ignorais si j'oubliais ou si je retrouvais Kala Chandra dans ses yeux. Si c'était Kala Chandra que je partais rejoindre à Hua Hin, je sentais que le charme ne durerait pas, qu'il finirait immanquablement par s'étioler, s'effriter, comme une statue de sable laissée au vent. Comment pouvais-je d’ailleurs me décider si vite à chambouler un voyage pour une femme que je n'avais connu qu'une seule nuit? Peut-être était-ce parce que ce regard, qui coexistait dans les yeux de Kala Chandra et de Mekhala, avait une emprise unique sur mon être, et son existence était si rare... Si rare que d'en être foudroyé en deux occasions m'avait fait perdre l'esprit. Et le reste d'instincts que la foudre avait bien voulu me laisser me guidait d'une façon que je ne pouvais encore appréhender.
Au final, tous ces questionnements n’avaient plus d’importance, puisque j'étais déjà en route, et que mon parcours suivait maintenant le sien.

« Modifié: 05 Février 2015 à 11:55:20 par kosmos »

Hors ligne kosmos

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : La réunion des parcours
« Réponse #1 le: 05 Février 2015 à 11:58:02 »
2eme version de "l'amour retrouve", mais je ne trouve toujours pas de titre approprie... des suggestions?
« Modifié: 05 Février 2015 à 12:01:02 par kosmos »

Hors ligne Baptiste

  • Palimpseste Astral
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  • Pingouin de Patagonie
    • Rêves de comptoir
Re : La réunion des parcours
« Réponse #2 le: 05 Février 2015 à 12:36:45 »
Salut Salut

J'aurais voulu faire des remarques au fil de la lecture mais j'en ai pas trouvé. J'ai beaucoup aimé, et j'ai pas grand chose à en dire; Le personnage de Suwanee est assez fascinant je trouve.
Cela dit, j'ai l'impression de lire un extrait de quelque chose de plus grand. Sans doute parce que on ne sait pas torp qui est ce narrateur (trice peut être, mais si c'est le cas y a plein d'accord au féminin qui ont sauté). De même la chute manque de piquant si je puis dire.
Sinon l'écriture est fluide, très chouette, très agréable.
Et je n'ai pas de suggestion de titre, désolé

Bref merci pour ce texte

Hors ligne kosmos

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : La réunion des parcours
« Réponse #3 le: 06 Février 2015 à 20:30:28 »
Slaut Baptiste,

Merci beaucoup pour ta lecture. Ce texte est en fait la suite de "L'ours en Peluche" et precede "Un parfum retrouve".

C'etait une ebauche de roman que j'avait faite il y a longtemps et j'essaye de la transformer en un recueil de nouvelles, en transformant chaque chapitre, si possible, en une nouvelle a part entiere.

Bon je vais essayer de me creuser un peu plus la tete sur le titre alors...

Francis.

 


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