Chère bibliothèque,
Je t’ai longtemps délaissée à la faveur d’autres passe-temps. Puis un jour, tu m’as fait une déclaration que je n’ai su refuser. Tu m’as transmis, par le biais d’un professeur, une biographie. L’instituteur n’y croyait pas : quand les autres bambins aimaient à lire contes, histoires courtes et fantaisies, je m’accrochais à tes romans de voyage et les histoires de vie que seule toi pouvait me transmettre. La vie des autres. Voilà ce qui me passionnait et tu l’avais bien compris. Tu es devenue mon sanctuaire. Tu t’es rapidement emplie, à mes yeux, de multiples ouvrages auxquels les autres ne trouvaient que très peu d’intérêt.
Tu es aujourd’hui celle qui me connaît le mieux. Mieux que mes parents et mes frères, tu pourrais me décrire. Tu connais tout de moi et ce depuis si longtemps. Sans m’en rendre compte, je t’ai fourni toutes les pièces du puzzle que je suis.
Peu à peu tu as appris à me fournir, en toutes circonstances, le réconfort et le soutien dont j’avais tant besoin. D’aucuns me disaient distraite, rêveuse, pour toi je n’étais qu’une enfant, un peu différente certes, mais surtout curieuse et passionnée. D’autres me voyaient solitaire et détachée du reste du monde, mais tu savais combien j’aimais les gens, leur vie et toutes ces différences qu’il y avait entre nous.
Je t’ai été infidèle plus d’une fois et j’en suis désolée. Je me suis surprise à survoler certaines de tes semblables. Mais, dans le fond, elles n’avaient rien de ton génie et je revenais bien vite vers toi. Il me semble que tu t’en es rendu compte quelques fois. Tu me laissais alors seule comme si tu m’en avais voulu. Immanquablement, tu finissais par me pardonner et m’offrir une de ces perles littéraires dont seule toi a le secret.
Plus je vieillissais, plus tu me proposais de nouveaux genres. Jamais tu ne m’as déçue. Tu n’as jamais été subtile. Tu me submergeais de nouveaux écrits que je ne pouvais m’empêcher de t’emprunter. Et si j’avais l’audace de ne pas en lire un, tu le mettais en première ligne jusqu’à temps que j’essaie. J’avais beau me plaindre de ne pas en apprécier le genre tu ne faisais que t’enorgueillir. Tu te munissais alors d’une multitude de ces textes qui me repoussaient tant de prime abord, sur le seul critère du genre littéraire. Tu parvenais toujours à me faire comprendre combien j’avais tort.
Si quand j’étais une enfant, je ne m’intéressais qu’à tes récits les plus réalistes et pragmatiques, tu as bien vite réussi à me convaincre de m’en éloigner. La première fois, c’était avec cette charmante histoire d’un petit homme qui voyageait. Jusque-là, on ne voit pas bien ce qui diffère de mes habitudes. Tu ne t’en rappelles donc pas ? Ce petit homme s’appelait Tobie. Tobie Lolness. Cette aventure folle peut paraitre bien proche de ce qu’une enfant de neuf ans, d’à peine 1m20, ressent en évoluant dans notre vaste monde. Eh bien, j’en avais appris des choses en ce roman fantastique ; grâce à toi qui savait combien je me reconnaîtrais dans ce personnage merveilleux d’à peine un millimètre de haut.
Par la suite, tu n’as eu de cesse de me pousser vers l’inconnu bien que j’y sois réticente. Tu m’as poussée vers une boussole d’or à laquelle je pouvais poser n’importe quelle question, vers une armoire qui me menait dans un autre monde (toujours semblable au notre cependant), vers un jeune homme plus que normal qui était en fait l’Elu du monde magique. Tu ne m’as jamais jeté dans le grand flou sans me retenir. Dieu merci. Je pouvais toujours y reconnaitre une part de réalité. Jamais tu ne m’as jetée dans les griffes d’un vampire, de revenants ou une autre galaxie. Tu as bien essayé une ou deux fois mais tu me ramenais de toi-même vers notre bonne vieille planète.
Aujourd’hui encore je m’extasie de cette complicité entre nous. De nombreuses personnes sont venues à toi sans jamais te trouver autant d’intérêt que moi. Bien souvent, je me suis laissée attirée par d’autres pour ne leur trouver qu’un semblant de ton âme.
Il est temps que je te laisse derrière moi. Je dois partir et j’aimerais tant prendre avec moi toutes les merveilles que tu m’as apportées. Mais dans mon petit quinze mètres carrés je n’en aurais pas l’occasion. Tu me manqueras. Plus que les autres ne le penseront.
Grâce à toi j’ai toujours pu m’évader et rêver. Je pense que dans le fond, ils avaient raison : je suis une solitaire rêveuse. Mais j’en suis fière. C’est grâce à toi. Tu avais raison aussi, quelque part. Je suis curieuse de tout, surtout des gens (quand ils sont loin de moi encore plus). Mais cette curiosité tu es la seule qui a jamais su l‘assouvir et tu as tenu les rangs pendant si longtemps. J’aurai sûrement une de tes petites sœurs là-bas dans mon autre « chez moi ». Elle comblera peut-être une partie de mon intérêt pour le monde. Je l’espère.
Je reviendrai te voir aussi souvent que possible alors garde toujours sous le pied quelques-uns de tes secrets.
Bien à toi,
Une jeune adulte que tu as faite grandir mais qui rêve toujours de toi,
Abi.