J'avais expliqué à Yoma que son texte me touchait beaucoup ("c'est une fille"), et que son beau texte me conduirait à mettre en forme... Celui-là.
Ma femme et moi n’avons pas eu la chance de procréer ; mauvais terrain, mauvaises graines, ajoutez à cela stress et alcool, assistance médicale à géométrie variable et mauvais choix : Juliette, Aurélie, Arthur ou Antoine n’avaient aucune chance de naître.
L’adoption ? Les méandres administratifs du Conseil Général, les attentes sirupeuses des psychologues, les délais interminables des procédures, ont eu raison de nos dernières velléité. Et nous avons rejoint la cohorte sans voix des couples sans enfants.
On peut vivre sans. Et y trouver des avantages, en prime. Pas de corvée de couches, de recherche de la nounou idéale, d’une crèche disposant encore d’une place libre, pas d’angoisse chez le médecin pédiatre ou aux urgences pour le moindre caca trop mou, des pleurs trop fréquents, trois boutons rouges sur les fesses...
Mais un vide immense dans le corps, dans le cœur, dans l’âme. Un vide gros comme le Ritz. Un vide qui ne se remplit jamais, comme on pourrait le penser ; trente ans après il est toujours là, en moi, en nous.
Un jour de printemps, alors que nos projets d’adoption s’étiolaient en opposition aux bourgeons qui commençaient à éclore, une amie proche nouvellement arrivée dans la région nous a appelés.
« Georges ? C’est Angelina. J’ai un gros problème. Je suis enceinte de ce connard de Denzel et... Je ne peux le garder, je veux avorter.
« Oui, je te comprends. Tu as besoin de nous ?
« Tu pourrais passer me chercher jeudi à 14 heures, puis me ramener chez moi un peu plus tard ? Ils préfèrent que je ne conduise pas après.
« Compte sur moi. Je serai là.
La salle d’attente de la clinique spécialisée en accouchements (et donc aussi en avortements, avais-je compris), était en majorité remplie de couples, les femmes étant à divers stades de grossesse ; il y avait malgré tout quelques femmes seules qui portaient leur gravidité avec une béatitude céleste.
Après l’opération, j’ai eu droit aux conseils avisés d’une infirmière qui me prenait pour le compagnon d’Angelina. J’avais envie de lui hurler :
Non, ce n’est pas ma femme, juste une amie ! Jamais je n’aurais voulu avorter... Et merde...
Je me suis garé devant la porte d’Angelina et elle s’est tournée vers moi pour m’embrasser sur la joue, me décochant un sourire d’une tristesse infinie.
— Merci, Georges, merci infiniment. Je sais que votre couple a des difficultés pour avoir un enfant, et moi... Je t’ai infligé cette épreuve.
— Angie, c’est à ça que servent les amis. Si la vie était facile, ça se saurait.
Puis je suis rentré chez moi, chez nous. Et j’ai bu.