J’avance mon poing ensanglanté sous le robinet pour examiner la lésion. Le filet de sang se dilue dans de l’eau, ruisselle sur la céramique blanche de la vasque puis disparait dans le siphon. J’observe la partie meurtrie ; une entaille coupe ma peau au niveau de l’articulation des phalanges, une vilaine plaie. Elle mettra sans doute une semaine pour se cicatriser. Je prends une rondelle de coton, l’imbibe de mon eau de toilette et l’applique sur la blessure. Le parfum éthéré et la douleur lancinante assaillent mes sens. Je panse tant bien que mal ma main ; puis je me tourne et regarde de travers le visage décomposé de mon ami.
Emporté par une colère subite, je viens de lui assener en pleine figure un terrible crochet. Il se tient devant moi tout pantelant, la face démolie.
‒ Tu n’es qu’un hypocrite ! Pendant toutes ces longues années, j’ai cru que tu étais un compagnon sincère ; un alter ego, sur lequel je pouvais compter ; un confident auquel j’avouais mes secrets. Je voyais en toi mon reflet, le mentor qui me conseillait. Je t’ouvrais mon cœur, pour épancher mes déboires. Mais, malheureusement tu t’es révélé perfide, sans cœur, un connard indifférent à ma sensibilité.
Je brandis mon poing bandé devant la figure fracassée et continue de bougonner.
Quoi ! mon discours t’étonne ? Mon indignation te surprend ? Tu continues à nier ton offense. Oui, là, je te retrouve, c’est tout à fait toi ; un comédien hors pair sans vergogne. Tout ce que je peux endurer glisse sur ta face impassible sans que tu éprouves la moindre émotion. D’ailleurs, je commence à douter que tu aies eu de l’affection pour moi. Tu me considères avec ton air médusé, tu feins d’être incompris ; va simulateur, caméléon.
Comment ? Tu exiges une explication ! Soit, la voici.
Hé bien hier, j’ai reçu une gifle, une épouvantable baffe, une de celles que peu d’hommes en reçoivent dans la vie. Que je l’aie reçue d’un athlète armé d’un fléau ne m’aurait pas autant secoué. J’en tremble encore ; l’impact continue à tétaniser mon corps. Tu m’entends, tête de crapaud! Hier donc, elle a fulminé contre moi : « je ne t’aime pas ». « Je ne t’aime pas ». Elle ne m’a jamais aimé. Tu te rends compte. Elle m’a dit ces terribles mots avec un ton tranchant sans sourciller. « Je ne ressens rien pour toi, rien de rien », des coups de poignards portés l’un après l’autre sans pitié ; elle charcutait de la viande avec un hachoir.
« Je ne t’aime pas ». Cette parole, cruelle, inhumaine, a résonné dans ma tête comme l’explosion d’un obus perforant. L’amour n’est pas, a-t-elle dit, automatique. Ce n’était pas parce que je l’aimais qu’elle devrait, elle aussi, m’aimer. Et moi qui pensais qu’il l'était automatique, qu’il suffisait d’aimer une fille pour qu’elle m’aimât. Moi qui croyais, en lui disant bonjour, qu’elle répondait en me jetant des baisers d’amour. Moi qui comprenais tout de travers ! Puis, pour m’achever, car elle percevait mon entêtement à s’accrocher à mon songe, mon obstination à s’agripper au mensonge, elle cria telle une enragée qu’elle aimait déjà un autre.
Ah ! c’en était fait de moi. Je serais incapable de te décrire la commotion de mon esprit, la détresse de mon âme, la misère de mon cœur et l’anéantissement de mes espérances. Tu ne peux pas imaginer, toi le flatteur, tout ce que cela veut dire. Toi qui m’as toujours poussé vers l’abîme, toi l’hypocrite qui me pressait de lui déclarer mon amour. Sur le coup, je ne pensais plus qu’au suicide tellement la déception me poussait au désespoir. Elle aimait un autre, tu m’entends. Un autre, différent de moi. Elle n’avait pour moi aucun sentiment, tout au plus un peu de sympathie. Elle a brisé mon cœur comme on brise un vulgaire tesson de verre. Et moi stupide gros béta, j’ai cru qu’elle m’adorait, qu’elle était folle de moi. Que son regard avouait en permanence la passion qu’elle ressentait à mon égard. Que son sourire était une preuve évidente d’admiration. Je me meurs, crois moi, je suis déjà mort. Une fièvre glaciale refroidit mon corps.
Je me trompais, je déraisonnais, je me fourvoyais. Ah ! si j’étais proche d’une falaise, je n’aurais pas hésité à me jeter. Et tout cela par ta faute, toi le fourbe, car au lieu de m’avertir, tu m’encourageais, tu me poussais dans le gouffre, tu m’enfonçais. Tu me cachais la vérité. Pourtant tu me connais, tu aurais pu me faire un signe pour m’éviter cette terrible humiliation. Peut être qu’au fond de toi, tu te réjouissais à l’avance du camouflet que je recevrais. Ah ! niais que j’étais ! Tu prétends être mon ami ? Pourquoi donc ne pas me prévenir du danger ? Pourquoi m’as-tu laissé confondre l’illusion avec la réalité. J’aurais dû comprendre très tôt que cette femme, belle comme elle est, n’était pas pour moi. Que je courrais un grave danger si je persistais à croire qu’elle m’aimait. Oh ! oui j’étais vraiment stupide. Seul un grand ami aurait pu m’éviter cette infamie.
Mais l’amitié, toi, tu ne sais pas ce que c’est. Pourquoi me donnes-tu toujours raison ? Tu crois me faire plaisir ? Hé bien non, tes réponses m’enlisent à chaque fois dans le bourbier de mon orgueil. Tu n’es qu’un mime sans scrupules. Un servile incapable de me contredire, voilà ce que tu es. Même lorsque tu ne dis pas un mot, ton silence est sournois, et tes yeux trahissent la satisfaction du vaniteux.
‒ Suis-je beau ?
‒ Tu ne manques pas de charme.
‒ Suis-je bien habillé ?
‒ Impeccable, tu es l’élégance même.
‒ Lui plairai-je ?
‒ Quelle question ! évidemment. Tu as du goût, ta manière, ta démarche, tes gestes sont d’une finesse qui séduirait n’importe quelle femme. Tu es cultivé et surtout, intelligent. En un mot tu es un homme admirable.
Intelligent ! laisses-moi rire. Voilà l’hypocrisie qui m’accable de sarcasmes. Se croire malin alors qu’on est superbement abruti. S’illusionner d’être futé alors qu’on est un pauvre âne bâté. Combien de fois tu m’as instillé ces doses de venin jusqu’à me tromper sur mon compte et me berner que j’étais sur le chemin du triomphe.
Jamais parole ne m’a fait autant de mal que le désaveu cinglant de celle que j’aime : « moi je ne t’aime pas. » Comment moi l’éduqué, le brillant, l’intelligent je n’ai pas pu prévoir cette réaction ? Recevoir un crachat en pleine figure est la preuve que je suis un ignorant, un rustre incapable de distinguer la délicatesse des regards, un mi-na-ble.
Oui j’ai envie de pleurer. La tristesse oppresse mon cœur. Par ta faute, je me meurs. Je ne souhaite à personne d’avoir un ami comme toi. L’amitié, non, tu ne sais pas ce que c’est ; tu ignores ce sentiment. Ton esprit, si tu en as un, ne peut formuler la moindre critique pour me montrer la vérité. Bien au contraire, et autant qu’il m’en souvient, tu m’a toujours poussé vers mes propres impulsions. Même lorsque j’avais tort, tu t’obstinais à me donner raison.
Pourtant, j’ai un peu de jugeote, du moins je m’imagine avoir un peu de cervelle pour me convaincre que tu es déloyal. Je dois donc me méfier, car en fin de compte je l’apprends à mes dépens tu es un traitre. Maintenant, je te l’avoue, la blessure d’une peau n’est rien comparée à celle d’un cœur. Je te dévisage avec la froideur d’un homme froissé ; et te crie en face ce qui me reste à faire. Je vais rompre notre relation et te briser en mille morceaux ô miroir de glace.