Eh bien, encore un texte avec du contenu explicite.

Les enfants, ce récit ne vous est pas destiné. Je ne doute pas que vous ayez vu pire à la télévision ou sur internet, mais je me conforme aux règles du forum.

Pour ceux qui voudraient mêler le plaisir du son à celui de la lecture, voici la musique que j'écoutais pendant la rédaction de cette nouvelle :
https://www.youtube.com/watch?v=IEeEUPrIDao&spfreload=10C'est un texte totalement inédit que je n'ai posté sur aucun autre forum. Une exclusivité monde-ecriture !
Martin s’était installé au beau milieu d’un champ de maïs. Le ciel était parfaitement dégagé et à cette distance de la ville, aucune pollution lumineuse ne gênerait son observation. La lunette de son télescope dépassait de son sac à dos. Il allait s’en servir pour la première fois. Il n’avait jamais eu les moyens de s’en offrir un neuf, mais un passage à la brocante organisée par un collectif d’aide aux handicapés lui avait permis de dégotter ce petit bijou à un prix défiant toute concurrence. Il cala son trépied dans le sol meuble et y fixa la lunette. Il l’orienta en direction de Vénus pour effectuer la mise au point. La molette du focus était un peu grippée et Martin dut forcer pour la décoincer. Rien de grave, pensa-t-il. Tant qu’elle ne me reste pas dans la main. Après quelques tours, les contours arrondis de la plus féminine des planètes apparurent clairement dans l’œilleton. Il esquissa un sourire de satisfaction et consulta sa montre. Il était un peu plus de deux heures du matin. Les astronomes prévoyaient le gros du spectacle vers trois heures ce qui laissait à Martin le temps d’apprécier la brise vespérale, l’exquise fraîcheur nocturne si salutaire en ce mois d’août étouffant. Bien que totalement dissimulé par les épis, Martin se déplaçait en courbant l’échine de peur que le propriétaire du terrain ne l’en déloge à coup de carabine. Le vieux Maurice Poilon n’était pas réputé dans le village pour son affabilité et son physique ingrat n’arrangeait rien. Il était petit et fléchi sur lui-même. Une bosse saillait sous ses oripeaux et le faisait atrocement souffrir. Il vivait reclus dans sa modeste demeure avec ses deux chiens. Il n’en sortait que pour arroser ses plantations ou se réapprovisionner en tabac. Toutes sortes de rumeurs circulaient à son sujet ; des plus terrifiantes aux plus loufoques. Il se disait au village qu’il avait tué et dépecé un allemand pendant la guerre avant de se repaître de sa chair crue. D’autres affirmaient que le malheur s’abattait sur ceux qui s’en approchaient de trop près. Les parents s’en servaient pour menacer leurs enfants désobéissants : « si tu n’es pas sage, je t’emmène chez Maurice Poilon ! » La méthode était efficace. Les marmots finissaient dare-dare leurs épinards et allaient au lit sans regimber. Martin n’accordait pas beaucoup de crédit à toutes ces fables. Poilon devait être un peu bourru comme bon nombre d’artisans de la terre, mais surtout victime de son désir de solitude. Dans une société où les gens postent des photos d’eux sur le net au moindre prétexte pour satisfaire un narcissisme bafoué par des années d’existence vaine, Maurice était un paria. Autrefois, refuser de s’exposer était la marque d’une grande sagesse. Mais cette attitude jugée antisociale par les nouvelles normes imposées par une nomenklatura sans visage suscitait désormais de la défiance. Un homme isolé éveillait les fantasmes les plus morbides.
Bientôt trois heures. L’astronome en herbe s’étira et se plaça derrière son télescope. Il n’avait aucune idée d’où il devait regarder. Les scientifiques annonçaient une véritable pluie d’étoiles filantes. Martin espérait au moins en voir une. Il baladait lentement son instrument sur cette immense toile bleu marine constellée de grains de sel. Tout était calme. Les cigales s’étaient arrêtées de chanter et le bruissement des feuilles des épis qui se frottent les unes aux autres sous l’action de la brise s’était tu aussi. Martin n’y prêta pas attention, pourtant c’était un signe qui ne trompait pas. Le silence s’impose toujours devant l’autorité. Non loin de Cassiopée, il remarqua quelque chose d’inhabituel, un astre avec un aspect étrange. Il brillait bien plus fort que les autres et semblait grossir un peu plus chaque seconde. Il était si éblouissant que Martin dut se retirer de l’œilleton et se frotter la paupière énergiquement pour recouvrer la vue. Comme il relevait la tête, l’étoile s’était encore approchée. Elle semait sur son sillage une trainée blanchâtre rectiligne. Martin était subjugué. Il se savait être le témoin privilégié de quelque chose d’exceptionnel, mais en ignorait les tenants et les aboutissants. Quand il réalisa que l’objet allait s’écraser à quelques mètres de lui dans le champ de maïs, il était trop tard. Une terrible explosion accompagnée presque instantanément d’une onde de choc glaciale le projeta en arrière. Son dos heurta une pierre. Un éclair traversa son corps du rachis au coccyx et lui coupa la respiration. Des images de lui en fauteuil roulant défilèrent devant ses yeux. Il se sentit perdre connaissance, mais au lieu de ça, sans trop savoir comment, il se redressa et tituba en direction de l’endroit où l’objet était tombé. C’était comme si ses jambes se mouvaient par leur propre volonté sans passer par le circuit neurologique habituel. Chacun de ses pas faisait craquer le givre sous ses pieds. Plus il marchait vers la Chose, plus ses douleurs s’apaisaient jusqu’à ce qu’il n’en restât plus rien.
Le cratère mesurait une quinzaine de mètres de diamètre. En son centre et à travers la poussière qui retombait mollement, Martin parvenait à discerner une forme vague très lumineuse. Dans l’air se propageait une forte odeur de pop-corn – malgré le froid hivernal qui s’était abattu après la chute de ce corps céleste, le choc provoqué par sa collision avec le sol avait dégagé une brève, mais intense chaleur qui avait embrasé les épis alentour.
Il ne l’avait même pas entendu venir, mais Maurice Poilon était à ses côtés. Le fusil à ses pieds. Le vieil hirsute se tenait parfaitement droit et semblait en transe. Il se tourna lentement vers Martin. Sur son visage se peignait la béatitude. Il lui dit dans un murmure : « Je ne suis plus bossu. »
Tous deux restèrent comme deux ronds de flan pendant une éternité quand la Chose se mit à bouger. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils voyaient. On eut dit une sorte de cocon recouvert de plumes. Soudain, l’Être se propulsa dans les airs comme une ogive et déploya ses ailes. Un souffle doux caressa le visage des deux hommes. La créature avait forme humaine, mais son corps était sculpté dans le marbre. Ses yeux étaient dépourvus d’iris, blancs et diffusant une aveuglante lumière. Ses traits n’étaient ni masculins ni féminins et elle n’avait pas de sexe visible. Les deux témoins tombèrent à genoux malgré eux. Elle posa son regard sur eux et ils détournèrent le leur, éblouis. Elle prononça quelques mots dans une langue inconnue. Sa voix cristalline était un chant à elle seule. « Regardez-moi », fit-elle, enfin, dans un langage compréhensible.
Ils obéirent.
La créature sourit imperceptiblement. La lueur émanant de ses yeux s’était atténuée.
« M’offririez-vous l’hospitalité ? » demanda-t-elle le plus naturellement du monde.
Les deux hommes se regardèrent, ahuris.
Martin et Maurice étaient assis et contemplaient la créature qui flottait dans les airs, en tailleur. Elle tenait un verre d’eau dans sa main droite.
« Ce récipient est inutile. »
Elle renversa le contenu sur sa paume. La coulée en arc de cercle se changea aussitôt en une bulle d’eau en lévitation semblable à une boule de cristal. L’ange la porta à sa bouche et s’en délecta.
« Ainsi, les anges aussi ont besoin de boire, se risqua Martin.
— L’eau est le substrat de toute forme de vie, que celle-ci soit terrestre ou extraterrestre, répondit-il avec sobriété.
— Extraterrestre ? Vous voulez dire « divine » ?
— Extraterrestre est le terme qui convient. Nous sommes tous d’essence divine. Vous, moi, les animaux et les innombrables civilisations qui vivons dans l’Univers. L’eau qui nous compose est le sang de notre Créateur. Dieu était un inventeur compulsif, il n’a cessé de créer jusqu’à son dernier souffle.
— Dieu est mort ! firent les deux hommes en chœur.
— Hélas, oui. J’ai assisté à sa mort. L’Être d’une beauté inégalée que j’avais connu jadis ne ressemblait plus qu’à un vieillard exsangue. Même un être immortel peut succomber quand son corps n’est plus correctement irrigué par le fluide le plus important qui le compose. À chaque nouvelle création, Dieu s’affaiblissait un peu plus. Depuis l’aube des temps, Il s’ouvrait les veines chaque jour pour tenter de confectionner l’être le plus parfait qui soit. Il pensait avoir touché au but en nous donnant la vie, mais déchanta quand le renégat Lucifer s’est révolté, précipitant dans la damnation bon nombre de mes frères. Sans qu’il ne sache pourquoi ni comment, ses créatures développaient invariablement des sentiments néfastes tels que la colère, l’envie ou l’orgueil. La cruauté et la haine germaient en chacune d’elles sans qu’aucune de ces graines n’ait été plantée. Cependant, une espèce a surpassé toutes les autres dans ces domaines.
— Laquelle ? demanda naïvement Maurice.
— La vôtre. Dieu avait honte de vous et a longtemps regretté d’avoir gaspillé son Précieux Sang pour vous mettre au monde. »
L’ange était très calme, mais son expression avait changé. Son front était plissé et ses yeux plus noirs, comme s’il fronçait les sourcils qu’il n’avait pas.
« Sous bien des aspects, vous égalez les crimes perpétrés par Satan lui-même. Votre mythologie dépeint le prince des ténèbres comme une entité dépourvue de tout sens moral, dont le mal est le seul leitmotiv ; vous lui avez donné les traits immondes d’un bouc cornu sans même vous rendre compte qu’en vous scrutant attentivement dans un miroir, vous verriez en chacun de vous le modèle qui a servi à le personnifier. Satan est un être sans foi ni loi, mais vous ne valez pas mieux. »
L’ange déplia les jambes et posa les pieds à terre pour la première fois. Sa contenance avait quelque chose de grandiose.
« Pourquoi y nous a pas tués si on est si terrib’ que ça ? interrogea le paysan.
— Que croyez-vous que sont les raz-de-marée, les tremblements de terre, les tornades et autres éruptions volcaniques ? » Il marqua une pause. « Ce sont les velléités de destruction du Seigneur. Il n’a jamais pu aller au bout de cette entreprise. Dieu n’avait pas pour vocation d’être un exterminateur.
— Pourquoi êtes-vous là ? Allez-vous nous remettre dans le droit chemin ? Nous montrer la lumière ? »
En un éclair, l’ange s’approcha à quelques centimètres du visage de Martin.
« Il est trop tard pour cela. »
Il posa son index sur sa poitrine. Martin se changea en flocons de neige qu’un souffle dispersa aux quatre coins de la pièce sous le regard horrifié de Maurice Poilon.
Au même moment, des myriades de points éclatants mouchetaient le ciel. La voûte céleste s’embrasait de lumière.
Mes enfants, approchez et écoutez votre Père moribond. Les Hommes n’ont pas su tirer parti du don de la vie. Chaque jour depuis leur naissance, je les ai vus dévier des inclinations altruistes que je leur avais insufflées. Leur âme est entachée par les crimes innombrables qu’ils ont commis en mon nom, alors même que je n’attendais rien d’eux qui pût les conduire à occire un semblable. J’ai cru, à tort, qu’ils s’amélioreraient ; que les erreurs du passé leur permettraient de progresser et de parvenir à un degré de civilisation au-delà de toutes celles que j’avais pu observer jusqu’alors. Malheureusement, les humains n’ont jamais rien compris. Le temps est venu pour eux de payer pour leur errance. Descendez sur Terre et semez la terreur dans leurs cœurs impies ! Marchez sur leurs cadavres chauds et détruisez leurs citadelles ! L’heure du Jugement Dernier est arrivée…Le haut commandement divin avait installé son quartier général sur le sommet de l’Himalaya.
Au milieu des neiges vierges et éternelles s’élevait un édifice gigantesque ; un dôme surpassant par sa grandeur, sa magnificence et sa perfection toutes les constructions érigées par la main de l’Homme. Au-devant, des centaines de colonnes de marbre de style corinthien supportaient un auvent surmonté d’une corniche ornementale. Sur les flancs, des tourelles cylindriques dominaient la vaste étendue poudreuse. À l’intérieur du monument, un lanternon éclairait la coupole crènelée et le rayon de lumière filtré par l’opercule dardait le trône d’or au centre de la salle.
L’Archange Gabriel y siégeait, entouré de ses généraux ; les Archanges Michel et Raphaël. Ils toisaient de leur estrade les cinquante chefs d’armées alignés devant eux.
« Mes frères. » L’écho de ses paroles se répercuta à des kilomètres à la ronde. « Nous vous avons réunis pour vous faire part d’une nouvelle de la plus haute importance. Les humains opposent une résistance à laquelle nous ne nous attendions pas. Nous avons péché par notre vanité. Nous sommes moins nombreux, mais nous imaginions que nos pouvoirs supérieurs suffiraient à terrasser cette basse engeance, que nous remporterions le combat sans essuyer de pertes. Le constat est bien plus amer. Notre immortalité n’était qu’hypothétique. Certes, nous ne pouvons pas mourir de vieillesse, mais les blessures infligées à nos enveloppes peuvent nous être fatales. Nous ne sommes pas aussi fragiles que les humains, mais pas invulnérables non plus comme nous l’avons toujours pensé. Trois mille des nôtres l’ont appris à leurs dépens. De plus, notre foi indéfectible en notre Père entrave notre action. Nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas retirer la vie des personnes à l’intérieur d’un lieu de culte. Les humains l’ont compris et se terrent comme des rats dans les églises, les synagogues et les mosquées. Ceux d’entre nous qui ont voulu transgresser cette règle ont perdu leurs pouvoirs et sont devenus humains à leur tour. Les crucifix n’ont aucun effet sur nous – ce ne sont que des icônes et la parole du Tout-Puissant les prohibe –, mais un lieu saint reste un lieu saint. Nous nous sommes donc trouvés face à un dilemme : comment satisfaire la dernière volonté de notre Créateur si nous ne pouvons pas approcher nos ennemis ? » Gabriel ouvrit les bras, les paumes tournées vers le ciel jouant le désarroi. « Michel, Raphaël et moi avons longuement débattu et avons pris une décision douloureuse. Il nous faut plus de légions. Des légions que rien n’arrêtera, ni le seuil sacré d’un lieu de culte ni la pitié. »
Un murmure s’éleva dans l’assistance.
« Entre donc ! » ordonna Gabriel.
Un bruit sourd tonna dans l’enceinte. Le bois précieux de l’immense porte principale s’ébranlait. Les deux battants s’écartèrent lentement et révélèrent en leur centre une silhouette sombre fumante.
Sur les visages angéliques se peignit l’effroi.
L’ombre avachie avança. Des lambeaux de peau carbonisés se décollaient de son corps laissant apparaître ses muscles rouges à vif, palpitants sous l’effort. Par moment, ces mêmes lambeaux se détachaient et continuaient à cuire à même le sol comme de vulgaires morceaux de viande sur un grill. Il ne restait de ses ailes qu’une charpente osseuse qui s’agitait comme les pattes d’un insecte.
Tous les anges se massèrent devant les Archanges pour les protéger.
« Arrière, Satan ! s’écria Osael en pointant sa lance d’ivoire.
— C’est toujours un plaisir de revoir la famille », répondit Satan avec malice. Son sourire lugubre écharpa sa figure calcinée. « Vous n’avez pas pris une ride.
— Allons, tempéra Gabriel, baissez vos armes. Satan est notre invité. »
Une vague d’indignation traversa l’assemblée.
« Un invité ? Ce renégat ! s’offusqua Manaim.
— Apostat ! clamèrent les autres en chœur.
— Tout de suite les grands mots, s’amusa Satan. Explique-leur Gabriel. » Il balaya l’air avec dédain.
« Nous avons conclu un marché.
— Quel genre de marché ? demanda Zarachiel.
— Satan met ses légions à notre disposition. En contrepartie, nous lui laissons la Terre une fois les humains éradiqués.
— Blasphème ! s’indigna Kyriel. Dieu n’aurait jamais permis une chose pareille !
— Ne serait-ce pas un blasphème bien plus grand de ne pas accéder à sa dernière volonté ? répliqua Gabriel. Les créatures de l’Enfer ont abjuré la foi en notre Seigneur, aucune enceinte sacrée ne pourra les bloquer.
— C’est un pari risqué, pensa Ephrael. Qu’est-ce qui nous prouve qu’il ne se retournera pas contre nous ? »
L’ange venait d’employer la télépathie pour s’adresser à ses aînés et ses camarades ; Satan n’ayant plus cette faculté depuis son bannissement de l’Éther.
« Nous y avons réfléchi, certifia Michel sur le même mode de communication. Regarde-le, te semble-t-il dangereux ? Il peut à peine soutenir sa carcasse. Nous sommes plus nombreux et ils ne sont pas en état de combattre une armée céleste. Nous pourrions les écraser au premier faux pas.
— Vous n’allez quand même pas leur laisser la Terre !
— Que sera la Terre après leur passage ? dit Raphaël. Un charnier puant, rien de plus. Plus rien ne poussera sur les sols gorgés de sang. Ils quitteront un enfer pour un autre. Nous avons tout à gagner avec ce pacte.
— Un pacte avec le diable ! s’exclama Senachar à voix haute. Ne comptez pas sur moi pour approuver cette infamie !
— Sur moi non plus ! fit Morael.
— Et sur moi non plus ! »
Chacun leur tour, tous les anges désapprouvèrent.
« Nous ne vous demandons pas votre avis, dit Gabriel avec autorité. L’accord est signé. Satan sera notre allié pendant toute la durée de cette guerre et ensuite, la Terre sera son nouveau royaume. Ainsi soit-il ! »
Un petit groupe de rescapés débattait dans la nef de la cathédrale Sainte-Marie. Des personnes de toutes confessions, de tous âges, de toutes situations sociales s’y réfugiaient depuis déjà une semaine. La survie s’organisait peu à peu, mais la question alimentaire hantait tous les esprits. Au premier jour, Monseigneur de Vilmort avait évoqué l’annexe qui jouxtait la cathédrale où était entreposée une importante réserve de nourriture – peu avant le début du massacre, le cardinal Andreani avait programmé une visite et l’évêque avait prévu pour cet événement un déluge de victuailles –, mais pour l’atteindre il fallait traverser le parvis au-dessus duquel les anges patrouillaient comme des rapaces. Tous les jours, des hommes se faisaient tuer en prenant part à cette mission.
« Qu’est-ce qu’on va faire si personne ne se désigne ? Il faudrait au moins dix personnes pour ramener une quantité suffisante. Cinq pour faire diversion et cinq pour entrer dans les cuisines.
— Tu pourrais y aller, toi, répondit Serge Dubois avec morgue.
— Si je n’avais pas ma fille, j’irais, rétorqua Claire Mondolino. En plus, je suis une femme. »
Elle prononça cette phrase comme s’il s’agissait d’un argument irréfutable.
« Vous nous bassinez à longueur de temps avec l’égalité des sexes, mais c’est pas valable pour les emmerdes. C’est ce que t’es en train de dire ?
— Mes enfants, intervint l’évêque, l’heure n’est pas aux chamailleries. Nous n’avons rien dans l’estomac depuis deux jours. À titre personnel je pense pouvoir tenir encore un peu, mais il y a des bambins ici. Nous devons penser à eux en priorité.
— Je suis d’accord, approuva Claire.
— Tu m’étonnes, marmotta Serge.
— Pourquoi est-ce qu’on ne sortirait pas en brandissant des crucifix », proposa Robert Simon.
Robert avait rejoint le groupe la veille. Pourchassé par un escadron séraphique, il ne devait son salut qu’au talent de tireur de Maurice Poilon. Il avait réussi à tenir les créatures à l’écart le temps que Robert se mette à l’abri, mais avait fini par manquer de cartouches. Un ange avait fondu sur lui comme un aigle, l’avait entrainé dans les hauteurs et l’avait lâché. Le paysan s’était fracassé sur des rochers.
« On a déjà essayé, dit Serge. Ça leur fait autant d’effet que si on leur pissait dessus.
— Pas de ça ici, mon fils !
— Je suis pas votre fils. D’ailleurs, je vois pas pourquoi je devrais écouter vos prêches. Ce serait à vous d’y aller. Si les hommes d’Église sont les représentants de Dieu sur Terre, ces machins volants ne devraient pas vous attaquer. Ce sont bien des anges, n’est-ce pas ? »
L’évêque fit un pas en arrière, outré que la simple idée qu’il puisse risquer sa vie pour les autres lui ait effleuré l’esprit.
« Je suis responsable de la cathédrale, il est de mon devoir de rester ici !
— On a les miquettes, monseigneur ? »
Serge employa le titre avec ironie.
— Maman, viens voir ce qu’on a trouvé ! »
C’était Elsa, la petite fille de Claire qui appelait depuis l’autel. Elle et quelques camarades observaient avec insistance le tabernacle.
« Pas tout de suite, ma chérie. Les grandes personnes doivent parler.
— Si on tirait à la courte paille ? proposa Robert.
— Je suis pas assez fou pour mettre ma vie entre les mains du hasard, fit Serge.
— Maman ! insista la fillette.
— Bon, se résigna Claire. J’arrive, mais gare à toi si c’est une blague. »
Claire traversa le vaisseau central.
D’autres survivants étaient là, mais n’avaient pas pris part au conciliabule. Certains dormaient, d’autres discutaient de sujets divers et variés, mais certainement pas de ce qui se passait dehors ; il y avait même une femme qui changeait son bébé.
Dans le transept, une vieillarde s’était enfermée dans le confessionnal. À défaut de prêtre, elle livrait ses péchés directement à Dieu. En s’approchant, on pouvait clairement entendre des bribes de supplication. « Pardonnez-moi, Seigneur » revenant comme une litanie.
En arrivant à l’autel, Claire trouva sa fille et les autres enfants totalement apeurés. Ceux qui en avaient serraient leurs doudous contre leurs poitrines, mais aucun n’avait l’air de vouloir ou de pouvoir s’enfuir. Ils étaient comme sidérés par l’objet consacré.
« Y a des trucs qui bougent là-dedans, maman.
— Mais non, qu’est-ce vous allez inven… »
Un bourdonnement inquiétant sortit du tabernacle.
« Ah, tu vois ! T’as entendu ? Hein, t’as entendu, dis ?
— Monseigneur ? » appela Claire. L’écho porta sa voix jusqu’à la nef. « Vous pourriez venir s’il vous plaît ? »
L’évêque arriva, suivi de Serge et Robert.
« Il y a bruit étrange à l’intérieur de ce… réceptacle. »
Claire étant athée, elle ne connaissait pas les termes techniques pour désigner les objets de culte.
« Je vois une serrure, est-ce que vous auriez la clé pour que nous sachions de quoi il s’agit ? Il n’y a certainement pas lieu de s’inquiéter, mais les enfants sont terrorisés. Ça les rassurera de voir que ce n’était rien du tout. »
Et moi aussi, pensa-t-elle.
Sans un mot, l’évêque retira la clé qui pendait autour de son cou et lui tendit.
Claire se sentit soudain désemparée. Elle avait espéré qu’un des hommes se proposerait pour ouvrir le tabernacle. Elle supplia du regard, mais tous restèrent de marbre, faisant mine de ne pas comprendre ou ne comprenant tout simplement pas.
Finalement, elle prit son courage à deux mains.
La clé tourna facilement.
Il y eut un déclic sec.
Claire entrouvrit la petite porte et une dizaine de grosses mouches noires surgirent de l’interstice en vrombissant ostensiblement. Le ciboire grouillait d’insectes qui, par leur nombre qui ne cessait de croître, étaient parvenus à renverser le couvercle.
Tous eurent un mouvement de recul et Elsa s’agrippa si fort à sa mère qu’elle lui griffa l’arrière de la cuisse.
Après un silence, Serge Dubois éclata de rire.
« Tout ce flan pour des foutues mouches ? Visiblement, elles ont adoré vos hosties, monseigneur. C’est une vraie partouze là-dedans !
— Beurk, c’est dégueulasse, lâcha un gamin qui s’était hissé sur la pointe des pieds pour regarder à l’intérieur. »
Rassurée, Claire rit à son tour et se fut au tour de Robert et des enfants. Seul l’évêque était devenu pâle. Il recula en chancelant.
« Ça ne va pas ? s’enquit Claire.
— Éloignez-vous du ciboire !
— Eh, du calme, vieux. » Serge lui posa une main sur l’épaule. « C’est que des mouches.
— Oh non, pitié mon dieu ! »
L’évêque était tombé à genoux.
« Il perd la boule, ma parole.
— Priez, adjura-t-il, priez tant que vous le pouvez encore !
— Vous faites peur aux enfants.
— Mais vous ne comprenez pas ! Ces mouches annoncent un grand malheur ! Elles annoncent la venue de… »
Avant qu’il puisse terminer sa phrase, les vitraux explosèrent projetant des débris colorés aux quatre coins de la cathédrale. La pluie de verre blessa sérieusement plusieurs personnes et tua le nourrisson qui était dans le bras de sa mère, un éclat se fichant dans son dos. Claire, en voulant protéger sa fille avait reçu un tesson propulsé à grande vitesse. Elle tomba à la renverse, à moitié décapitée. Le sang giclant de sa gorge macula les idoles sur l’autel. L’effort fut vain ; la fillette s’écroula sur elle, l’échine ouverte sur toute la longueur. Un autre enfant hurlait en tentant désespérément de garder ses viscères à l’intérieur de son ventre. Un bambin d’à peine quatre ans, projeté par le souffle de la déflagration, s’était empalé sur un candélabre. Robert était couché sur le sol, vivant, mais avec une profonde entaille sur l’abdomen qui régurgitait de l’hémoglobine à gros bouillons. Serge et l’évêque s’en étaient tirés à bon compte et souffraient d’écorchures sans gravité.
Aucun d’eux n’eut le temps de faire cet inventaire, car tout de suite après l’explosion une nuée opaque s’engouffra dans le lieu saint. Des millions de grosses mouches noires agglutinées les unes aux autres tourbillonnaient, suivant une procession qui n’avait rien de naturel. Elles recouvrirent intégralement les fresques bibliques sur le plafond, avant de se rejoindre en un même point, au centre de la cathédrale, et de former une silhouette massive et monstrueuse.
« Mon Dieu ! s’écria Serge, étonné lui-même d’employer cette formule. Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Belzébuth, seigneur des Mouches », murmura l’évêque en claquant des dents.
« Tu voulais me parler seul à seul, Satan ? »
Gabriel n’avait pas quitté son trône d’or, mais Michel et Raphaël s’étaient retirés.
Depuis qu’il avait été tiré de l’Enfer, Satan paraissait moins amoché qu’à son arrivée. Un fin duvet de plume repoussait sur ses ailes. Les brûlures sur son corps commençaient à cicatriser et formaient des croûtes fuligineuses.
Gabriel n’y prêta aucune attention.
« J’ai rempli ma part du contrat, la Terre me revient de droit.
— Et tu l’auras sitôt que nous serons certains qu’il n’y a plus un seul être humain de vivant. N’as-tu pas confiance ?
— Je me méfie des créatures qui acceptent docilement qu’un de leur frère soit envoyé dans la géhenne.
— Ne commence pas avec ça. Tu as renié Dieu, tu méritais ce qui t’est arrivé.
— Nul ne mérite un tel châtiment.
— Penses-tu que celui que tu as infligé aux Hommes est moins douloureux ? On m’a rapporté que tes hordes ont commis les pires atrocités. Ils ont déchiqueté, écartelé, démembré, dépecé. C’est proprement abject et si ce n’était pas la volonté de Dieu, je t’aurais châtié de ma main.
— Je n’ai agi que sur vos ordres. Quant à savoir si leur supplice a été moins douloureux que le mien, la réponse est oui. Infiniment, oui ! Le leur n’a duré qu’une poignée de secondes, quand je subis le mien depuis l’éternité. »
Une lueur orangée traversa son regard.
Gabriel se réajusta sur son trône.
« N’en parlons plus, Dieu est mort et ce supplice avec lui. Fais ce qu’il te plaira de la Terre, mais ne t’avise jamais d’en vouloir plus. Nous garderons un œil sur toi.
— Ainsi, tu es le nouveau Dieu ?
— Je vais parachever l’œuvre de Dieu, ça ne fait pas de moi son égal. D’autres espèces plus méritantes que celle des Hommes ont encore foi en lui, nous ne pouvons pas les abandonner. »
Satan arbora un rictus et marcha en direction de Gabriel. Une dizaine de mètres les séparait.
« Qu’est-ce qui m’empêcherait de réunir mes légions et de prendre l’Éther, maintenant que Dieu n’est plus là pour surveiller mes moindres faits et gestes ? Tu le remplaces peut-être, mais tu n’as pas ses pouvoirs. J’adorerais remettre les pieds dans la demeure des Anges.
— N’y pense même pas. Nous sommes beaucoup plus nombreux que vous, nous pourrions écraser tes légions sans aucun mal. Prends ce que nous te donnons, ne te montre pas trop gourmand. C’est un vice.
— Tu sembles oublier une chose primordiale.
— Éclaire-moi.
— Dieu ne vous pas créés pour souffrir ni même faire la guerre. Vous ne pouvez pas vieillir, mais Papa n’a pas jugé nécessaire de gaspiller plus de sang pour vous donner une faculté qui ne vous servirait jamais, à l’abri dans votre Paradis. »
Satan était au pied des marches de l’estrade.
« Explique-toi, je ne comprends rien.
— Comment pourrions-nous endurer la torture éternelle si nous étions aussi fragiles que vous ? »
Soudain, Gabriel comprit et s’extirpa de son trône dans un bruissement d’ailes, mais Satan l’attrapa avec la célérité sournoise d’un prédateur et enfonça son poing ardent dans la chair de son ventre en vrillant.
« Nos corps se régénèrent immuablement, pas le vôtre. »
Pour la première fois, Gabriel ressentit la douleur. Son visage se crispa dans une expression de souffrance intolérable. Satan le brûlait de l’intérieur.
« Dans la géhenne, nous n’étions rien. Mais ici, hors du brasier infernal, nous sommes invulnérables ! Rien ni personne ne pourra nous empêcher de conquérir l’Éther et chaque monde de cet univers. »
La flamme dans l’abdomen de Gabriel remonta dans son plexus, son cou, sa tête. La peau de L’Archange devint cramoisie avant de noircir. Des nervures rougeoyantes striaient son visage charbonneux et craquelé comme des coulées de lave en fusion dans un réseau de magma séché.
Après un instant pour Satan et une éternité pour Gabriel, ce dernier s’écroula. Le prince des ténèbres considéra sa dépouille avec mépris et s’assit sur le trône. Il prit une pose de monarque et déclara avec solennité :
« Dieu hait le diable, mais Dieu est le diable. »