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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Kenrap [des moines et des montagnes]

Auteur Sujet: Kenrap [des moines et des montagnes]  (Lu 1013 fois)

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  • Troubadour
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    • Julien Usseglio - Poèmes, nouvelles et théâtre
Kenrap [des moines et des montagnes]
« le: 19 Novembre 2014 à 12:26:30 »
Jetsun Namgyel est assis en lotus. Ses longs doigts osseux, immobiles, sagement posés en cercle sur ses cuisses. Le vent des hauts-sommets se frotte contre son torse dénudé. Les flocons valsent, s'accrochent à sa fine barbe grise. Ses paupières au repos, il contemple depuis ses ténèbres. Il a le corps maigre ; ses côtes respirent à peine, elles se soulèvent d'une douceur papillon ; ses os sommeillent sous un voile de peau bronzée.
Jetsun, ton visage en papier coule de rides ; ton paysage est serein, calme. C'est l'hiver autour de toi, la neige se grave dans les plis d'un ancien rire sur ta bouche scellée.
- Sakya Trizin 1.
Jetsun ouvre les yeux à l'appel du murmure. Il voit, le ciel gris d'abord, puis les montagnes esquissées dans la brume lointaine, le noir des roches, la terrasse du monastère qui s'étend sur quelques mètres, et enfin, devant lui, un visage rond qui le contemple. La tête est chauve et la mâchoire tremblante. L'homme emmitouflé dans une toge orangée se tient à genoux, le buste inclinée vers le sol couvert de neige. Il murmure encore une fois :
- Sakya Trizin.
Jetsun referme les yeux. Un rapace tournoie dans ses pensées, un autre dans les nuages.
- Jetsun Namgyel. Je m'excuse de vous déranger lors de votre prière, poursuit l'homme incliné.
Jetsun, immobile, fait entendre sa voix grave, son eau de montagne.
- Je ne priais pas, Gorampa. Je me suis endormi. Un rêve d'enfant. Je filais dans le vent. Que me veux-tu, Gorampa?
- Sakya Trizin, Kenrap a disparu. Cela fait plusieurs heures que nous le cherchons. Une tempête se prépare, il est possible qu'il se soit perdu dans la montagne.
- Calme toi, Gorampa. Kenrap connaît bien la montagne.
- Il est jeune, c'est un enfant.
- Nos possibles nous échappent. Je ne pense pas que nous soyons en mesure de nous inquiéter.
Gorampa Nalanda reste face au visage du vieux Sakya Trizin aux paupières closes. Le vent souffle la neige en tourbillon de cristal, éparpillée sur les songes.
Gorampa, tes yeux poursuivent l'inquiétude. Tu ne crois plus au vieux sage qui rêve. Tes pensées sont pleines de Kenrap, pleines d'un souffle putride. La main de la Mort est ta hantise. C'est l'hiver autour de toi, tu le portes tel un manteau de gel. Ton inquiétude attend une réponse du maître Trizin. Ton inquiétude attendra encore, des années, sinon des heures.

*

Le vent gémit sous la porte, pousse sa plainte fantomatique. Le feu brûle au milieu de la pièce, il se trémousse, ondule, chante et palpite. Les bourrasques pénètrent l'intérieur du monastère en torrent aérien ; la chaleur se crispe, il n'en reste que fumée. Les airs grondent, et le foyer résiste. Le feu renaît dès que le souffle s'éloigne ; il s'accroche aux bûches, mange et remange ses propres braises. Et le vent réattaque.
Tous les moines sont réunis dans la grande salle. Ils sont plus de cinquante, debout ; et les plus vieux, assis sur des tabourets, ou en lotus sur le sol.
Gorampa Nalanda fait les cent pas. On le regarde. Les visages sont doucement inquiets. Gorampa doit retenir ses larmes. Il sait qu'il ne peut pas fondre ainsi, devant tout le monde. Ce n'est ni le lieu, ni le moment. Ce serait ridicule, enfantin, irrespectueux. Et pourtant.
La tempête fait rage dehors. Les airs transportent des kilos de neiges. Plus un oiseau dans le ciel. Une tempête terrible, pleine de cris des Dieux. Demain tout sera recouvert. L'orage se poursuit dans sa tête. Gorampa ne sais plus quoi faire de ses mains, de ses pieds, des mille pensées qui passent en fusées. L'ordre a été donné : interdit de sortir. Gorampa serait prêt, lui, à tout quitter, malgré les règles ; s'élancer dans la montagne, quitte à mourir. Mais le retrouver, à tout prix, essayer au moins de faire quelque chose. C'est encore possible de le sauver. Kenrap est comme un fils pour lui. L'enfant va avoir huit ans. Pourquoi donc? Pourquoi lui? Et eux? Pourquoi tous restent si calme? Comment peuvent-ils? L'un des leurs, le plus jeune, trépasse en extérieur. Et les moines semblent reposés, inquiets certes, mais d'une inquiétude détachée. Comme si cela ne les concernait pas. L'ordre est divin, il vient d'ailleurs, on n'y peut rien. Soit. Mais pourquoi ce calme? Ce calme? Ce calme qui engloutit Gorampa.
- Gorampa. Cesse de te tracasser.
Le vieux Jetsun garde ses yeux fermés. Son visage est serein, loin de tout.
- Sakya Trizin. Avec tout le respect que je vous dois, ne pouvons-nous pas partir avec quelques volontaires à la recherche de l'enfant?
Jetsun se contente d'un non de la tête, sans daigner ouvrir son regard.
Gorampa sent sa colère. Rien de plus mauvais que la colère contre un maître respecté.
Une main se pose sur son épaule. C'est celle de Sonam Chögyal, un frère robuste à l'ossature lourde et au visage bon.
- Écoute le Trizin, Gorampa. Tes états d'âme ne te mèneront nul part. Tu dois les contrôler. 
Gorampa baisse la tête. Il est coupable, il le sait. Peu importe. Les choses sont ainsi. Il pense à tout son amour pour l'enfant. Est-ce donc si mauvais de s'attacher à un élève?
- Ce n'est pas un enfant comme les autres, poursuivit Sonam Chögyal, il reviendra.
- Même les loups meurent parfois en montagne, intervint Senge Chogden, un jeune moine au regard bleu brillant.
Jetsun ouvre les yeux.
- La montagne épargne ceux qui doivent l'être. Kenrap est plus intelligent qu'un loup. Mes frères, je comprends vos tourments. Mais ce débat n'ira pas plus loin. L'heure est venue de goûter au sommeil. Regagnez vos cellules et priez pour l'enfant. Nous ne pouvons pas faire davantage.
Jetsun se lève. Ses yeux gris regardent au-delà des choses. Il passe sans toucher le sol, léger entre les corps de ses frères. Son esprit est déjà en d'autres lieux. Il est mort au milieu des vivants. Le monastère est un lieu mort. Il ne reconnaît plus le monde qui l'entoure.
Un à un, les moines se retirent en silence.
Seul demeure Gorampa, qui écoute le vent se plaindre tel un fantôme vainqueur, puis le feu qui s'éteint.

*

Gorampa, emmitouflé dans un tas de couvertures, pose sa main sur la porte. De la buée s'échappe de ses lèvres entrouvertes. Kenrap... Il frissonne par avance. Le froid est déjà installé dans sa poitrine, il le mord au niveau des mollets. Il adresse, en son fort intérieur, une prière. Peut-être murmure t-il un peu, sans s'en rendre compte. « Écarquillez-moi, grand, que mes racines s'élèvent... »
- Qu'est ce que tu fais?
Son cœur bondit, il se retourne. Ce n'est que Senge Chogden aux yeux bleus écarquillés. Gorampa se cache le visage.
- Rien.
- J'ai entendu du bruit, je suis venu voir. Je me doutais que tu partirais malgré les ordres. Moi, je ne trouves pas le sommeil.
   Senge observe le visage de son frère. Un instant, il se voit l'enlacer, réchauffer sa tristesse. Rien. Ils sont là, face à face, silencieux. Ils ne connaissent pas les gestes fraternels. Gorampa est profondément gêné, pris sur le fait ; sa cervelle bouillante, son cœur gorgé de sentiments et son âme paradoxale. Senge le rassure.
- Ne t'en fais pas, je ne dirais rien.
- Merci.
- Je vais venir avec toi. Seul, c'est du suicide. À deux, nous avons une chance de le retrouver.
- Tu n'as pas peur?
- Peur?
Senge fronce ses sourcils.
- Peur de quoi?
- De... De trahir.
En disant cela, Gorampa jette quelques regards furtifs autour de lui, puis vers le toit de pierres blanches. Désobéir aux ordres du Trizin équivaut à désobéir aux ordres divins. C'est s'engager sur un chemin extérieur au monastère. Pire qu'une trahison envers les Sakya, c'est une trahison envers soi-même.
Mais Senge! Senge! ton visage est bon et tes yeux bleus n'ont jamais vu que le printemps. Tu ne connais pas la dureté du rocher. Ton sang circule sans marée, ton corps est un pétale insoucieux. Senge, ta jeune naïveté aime se laisser guider au soin de ta douce moralité.
- Je ne trahis rien en t'aidant, Gorampa. Je ne crois pas à la toute puissance du Sakya Trizin. Je crois que Kenrap est dans la tempête. Je ne sais s'il est possible de le retrouver. Je crains que non. Mais je refuse de te laisser partir seul.
- Le Trizin est ailleurs. C'est pour cela qu'il est notre maître. Je crois profondément en lui. Mon esprit est partagé. Mon cœur me dit que Kenrap m'attend là-dehors.
Gorampa, les ongles de tes pieds sont déjà blocs de glaces.
- Laisse moi le temps de chercher de quoi me couvrir. Je te rejoins.
Et Senge disparaît dans les couloirs obscurs du monastère.
Gorampa Nalanda écoute la montagne qui s'ébranle sous le vent.
Il se demande si tout cela est bien raisonnable.

*

Du blanc, rien que du blanc à perte de vue, sous des kilos de noir de nuit ; une grande ombre sans lune ni étoile. Gorampa traîne ses pieds dans la neige, frigorifié. Le chemin borde les ravins. Il ne voit pas plus loin que son nez, devine à peine les spectres de roches coupantes. Le vent pousse les flocons dans ses oreilles, sur ses paupières de givre ; il fouette, griffe les joues, engloutit les lèvres. Senge est collé derrière son dos, tout tremblant sous ses couvertures.
- Faisons demi-tour Gorampa!
Il ne répond pas, il persiste. L'enfant doit être retrouvé.
C'est que du silence et du souffle autour d'eux. Cela fait déjà plus d'une heure qu'ils tournent autour du monastère, fouillant les recoins, les grottes et les cavités. Ils ont appelé son nom, « Kenrap! Kenrap! » ; ils ont appelé tant et tant que leurs voix se sont éteintes, coupées par les lames aériennes de cette montagne iceberg.
- Gorampa, ça ne sert à rien, rentrons!
- Rentre Senge, rentre si tu as froid. Moi je ne peux pas. Je dois le retrouver.
C'est inscrit au fond de son cœur, son âme ne peut plus renoncer. Rentrer équivaudrait à mourir de peine et de honte de lui-même.
Senge Chogden s'arrête. Il n'est pas fait pour cette folie là. Il attrape Gorampa par l'épaule. Ils se regardent, petits dans la grande tempête. Il veux le convaincre une dernière fois :
- Je vais m'en aller. Je ne peux pas te laisser là. Je ne le veux pas.
- Je ne te laisse pas le choix.
- Réfléchis Gorampa. Si tu meurs, à quoi cela aura t-il servi?
- Si je meurs, c'est que les Dieux n'ont aucune pitié.
- Ou que ta folie est trop grande pour eux.
- Ma folie? Quelle folie? Je veux me battre pour cet enfant! Je veux me battre car personne ne fait rien. Il faut bien que quelqu'un se batte pour quelque chose. C'est vous les fous sans cœur, les fous trop calme. Vous vous laissez faire, sans volonté. On vous prends des choses, on vous vole ce que vous aimez, jour après jour, et vous êtes sans force pour vous rebeller. Tous, vous êtes morts. Retourne prier pour l'enfant, moi j'agis.
- Tu es injuste.
- Peut-être.
- Regarde autour de toi! C'est toi le mort!
Gorampa répond à l'insulte, mais sa phrase se perd dans les hurlements du vent. Il retire la main fraternelle de son épaule. Et le voilà qui tourne le dos, s'éloigne dans les brumes emmêlées. Senge le laisse partir, impuissant. Senge se sent triste, si triste. Incapable de sauver, ni l'enfant, ni son ami. Les Dieux sont parfois cruels, se dit-il. Gorampa n'est plus qu'un point sombre. Il disparaît dans la nuit, dans la neige.
Gorampa Nalanda marche encore. Il n'a plus son orientation. La nuit semble s'éclaircir, elle blanchit. Il doit s'enfoncer, encore, toujours plus loin. Il doit percer le givre, vaincre la montagne. S'il n'a pas la force, il a la volonté. Au bout, tout au bout, là sera l'enfant. Il le sait. Il le sent. C'est inscrit dans son sang. Au bout, tout au bout, au bout du monde, là où s'arrête la montagne, la tempête, le vent et la neige.
Le sol s'illumine, les roches scintillent, et Gorampa marche, seul. Le vent lui arrache ses couvertures, unes à unes. Il ne sent plus le froid, il ne sent plus son corps. Il ne sait plus s'il marche, ou s'il est assis.
Sa main tâte les roches. Sa main glisse sur une fourrure. Il fait face à une gueule béante, une gueule de loup blanc, une gueule pleine de croc et de bave. La langue rouge lui lèche le visage. Il remercie, continue son chemin.
Tout brille, tout valse en flash incessant, aveugle.
Tout ce blanc... Où est t-il donc? Arrivé, enfin?
Oui. Là, il le voit.
Kenrap!
Debout devant lui, Kenrap se tient droit, fier de sa petite taille. Ses cheveux bruns, soyeux ; ses petits yeux verts, intelligents ; son visage gentil et arrondi ; Kenrap!
- Gorampa!
- Je le savais! Tu es vivant! Viens, toi que j'aime, j't'emmène!
- Non, Gorampa. Rentre chez toi Gorampa. Rentre.
- Pourquoi Kenrap? Pourquoi?
Kenrap s'en va. Il court, file sur un chemin acéré. Et Gorampa le poursuit, il tend sa main pour lui saisir l'épaule. Il veut l'attraper, tenir sa fraternité, son amour. Là, sa poigne se referme, il le touche, sa peau, Kenrap!
Alors le sol se fend.
Alors la terre s'écarte.
Alors la neige, sous ses pieds, disparaît.
Plus que du vide tout autour. Ses membres se tordent, ses membres se débattent, s'accrochent. Mais s'accrochent à quoi? Il n'y a rien à quoi s'accrocher! Ravin.
Si petit Gorampa, si petit dans la grande montagne, si petit dans les airs qui soufflent et l'emportent, vers le bas, tout en bas, en bas de tout, en dehors de la tempête, du vent, et de la neige. Là où il ne reste rien. Néant. 

*

Jetsun est assis en lotus dans la fraîcheur du matin. Il est, sur la terrasse du monastère recouverte de neige, en-dehors de tout hiver. Les premiers rayons transpercent les lourds nuages crevés, ils tombent en pluie de lumière sur la nuque du Trizin. Ses paupières sont fermées, ses longs doigts osseux, immobiles, sagement posés en cercle sur ses cuisses. En ses rêves, il fait danser la montagne, au-dessus, en-dessous, tout chavire. Il sourit. Quelques flocons valsent dans l'atmosphère.
- Sakya Trizin.
Au son de la voix, il ouvre aussitôt les yeux. Senge Chogden est face à lui, plein de tristesse. Il tremble encore de la nuit passée. Son cœur couleur de givre et son visage gelé, si pâle sous la douceur du jour. A genoux devant son maître, il est incapable de retenir sa honte et sa culpabilité. Il en tord ses lèvres.
- Sakya Trizin, pardonnez-moi. J'ai failli. Pardonnez-moi.
Le maître ne répond rien. Il reste avec son dos droit. Ses vieilles rides n'expriment rien. C'est la sévérité même, elles n'ont pas de compassion pour sa honte, aucune colère pour sa culpabilité. Sans mots ni gestes, il le regarde geindre de ses pupilles brumeuses. 
- Gorampa est mort, maître. Il vous a désobéi. Il est, cette nuit, parti à la recherche de l'enfant. Je n'ai rien pu faire, j'ai voulu lui interdire, je l'ai supplié de faire demi-tour, je n'ai pas pu. Il s'est glissé au fond de la montagne. J'ai entendu son cri, maître, j'ai entendu son cri. Quel malheur! Il ne reviendra plus, je n'ai rien pu faire.
- Senge!
La voix puissante fait trembler la montagne. Elle s'écrase sur la poitrine du petit moine qui se tais aussitôt. Jetsun cherche ses mots en silence, pendant de longues minutes. Puis, doucement, il les fait jaillir, tel un feu qui crépite dans les ténèbres. Il se gonfle, sa lueur perce la nuit, sa chaleur brûle le froid, consume les peurs, et l'esprit des plus faibles.
- Senge Chogden, brebis désireuse d'être loup. Tu es menteur, Senge Chogden. Tu es parti, toi aussi, à la recherche de l'enfant. Que viens tu parler de Gorampa? Il n'a fait que suivre un enseignement intime qui ne t'appartenait pas. Il est allé, au bout de la montagne, sans peur d'y trouver la mort. J'espère à présent son âme, bien haute dans le ciel, et sa réincarnation prochaine. Mais toi, Senge Chogden, qu'as-tu donc fait? Tu as crût les inscriptions du sang de Gorampa semblables aux tiennes. Tu es parti par fierté, et tu reviens par lâcheté. Tu m'as désobéis sans avoir écouté ton Dharma. Ton désir était la puissance de ta bonté, non l'amour de l'enfant. Que te reste t-il à présent? Regarde-toi, pitoyable. Regarde-toi. La montagne a posée son givre. Tu as essayé de marcher sur une corde raide, deux ravins. Et trop faible, incapable ni d'avancer, ni de reculer. Il vaut mieux parfois prier plutôt qu'agir. L'action ne doit venir que lorsque l'âme est prête. Étais-tu donc assez sot pour te croire capable de sauver Kenrap des crocs de la montagne? Te voilà, jambes ballantes, sur ta corde suspendue. Ton chemin est déjà tracé, c'est à toi de trouver là où il doit t'emmener. Tu t'es perdu Senge, tu t'es perdu là où Gorampa s'est trouvé. Tu as consciemment défié l'autorité du Sakya, défié les Dieux, défié le géant qui demeure en toi. Et bien portes maintenant! Et pris, pris pour le salut de ton âme, prie pour le repos, car les forces du ciel sont justes et sévères. Elles te regardent et ne te lâcherons plus.
Senge Chogden, si petit, à genoux devant son maître, s'est courbé jusqu'au sol. La montagne lui est devenu effrayante, son monastère a perdu l'antique souffle de la liberté. Il est cloisonné dans son corps, emprisonné par les murs gris. Et ses larmes coulent. Le barrage a cédé, toutes vannes dehors, elles repeignent son visage de sel. Effondré, il demeure sans mots, face contre neige.
- Rentre au monastère à présent. J'espère que tu trouveras la force de te relever de tes faux pas. Ton manque de confiance en ce que tu ne vois pas, sera ta perte. Et la prochaine fois que tu interromps ma méditation, tu seras prié de t'excuser. Puisses l'esprit de Gorampa t'accompagner dans tes doutes.
Senge, d'une démarche faible, s'en va. Il semble ivre, ses jambes ne le portent plus. Il priera, il priera des années et des années pour trouver un pardon au fond de sa conscience. Il portera en lui son erreur jusqu'en ses plus vieux jours. Et nul ne sait si véritablement, les Dieux l'ont entendu.

*

Le feu craque au centre de la pièce.
Tous les moines sont réunis autour, plus de cinquante, debout, et les plus vieux en lotus sur le sol. Au plus près des flammes, se tient le vieux Jetsun au visage couvert de rides. Tous le regarde. Ils ne savent pas ce que leur maître attend d'eux. Souvent, Jetsun leur fait des surprises afin de les tester. Ils sont aux aguets, ils écoutent les fines brises bruissant sous la porte. Depuis plus d'une heure que tous patientent ainsi, se jetant des regards furtifs mêlés d'incompréhensions, quelques murmures commencent à naître. On se chuchote des hypothèses d'oreilles à oreilles. Parfois, l'un ose s'approcher du Sakya Trizin afin d'obtenir une information, toujours, le maître répond par un « chut » efficace. Les moines perdent patience, que leur faut-il faire? Prier? Agir? Ce n'est pourtant pas l'heure de prier, et agir demande trop de sûreté et de réflexion. On ne peut pas se lancer dans une entreprise quelconque sans l'accord des Dieux. Quel entreprise? Que faire? Que faire? Attendre. Alors ils se grattent les cuisses, et ils attendent.
Soudain, on frappe à la porte. Trois coups distincts.
La plupart sursaute.
Beaucoup de murmures naissent. Les moines parlent pour eux-même, s'interrogent à voix hautes. Jetsun n'a pas bougé une ride. Il reste au coin du feu, souriant. On le regarde, on regarde la porte.
Ça frappe encore.
Ils n'attendent pourtant personne. Le monastère est isolé de tout, complètement isolé. Quand un nouveau moine vient se joindre à leur ordre, il y a un vote, ils sont prévenus par avance. Serait-ce un voyageur isolé? Cela n'est jamais arrivé par le passé. Les moines s'agitent, s'approchent en masse sans oser toucher la poignée.
Une troisième fois, les coups sourds résonnent dans toute la pièce.
Alors Jetsun perd patience.
- Et bien? Qu'attendez-vous? On frappe. Ouvrez!
Les moines se contemplent les uns les autres. Ouvrir, oui, mais qui ouvrira?
Senge Chogden, du bout de la salle, s'avance. Il pousse légèrement du coude les corps qui lui barrent le chemin. Il se fraye passage. Il a l'air triste et ennuyé. Il n'a plus cette bonté dans le visage qui lui valait le respect de tous. Il va à la porte, et ouvre.
Devant lui, dans la lueur de la lune, se trouve un jeune garçon au visage écorché. Il a les cheveux noirs emmêles, un teint de fatigue joyeuse. L'enfant, le voyant, lui saute aussitôt au cou.
- Senge! Ça me fait plaisir de te voir!
Le moine passe sa main dans les boucles de l'enfant. Il le repose au sol, le regarde encore un peu, puis se tourne, et disparaît dans les couloirs du monastère. Il priera, et priera encore.
Kenrap s'avance dans la salle, referme soigneusement la porte derrière lui. Il est tout joyeux, il salue les uns et les autres. Il connaît leur nom à chacun. Il va jusqu'au Jetsun à qui il dit :
- Je suis bien content d'être revenu. Je m'excuse si vous vous êtes inquiétés pour moi.
Le vieux Jetsun se lève, et lui sourit de ses vieilles dents grises. Un beau sourire au coin du feu.
- Personne ne s'est inquiété Kenrap, personne. Tu es pardonné.
Et le jeune Kenrap chante un vieil air de montagnes.
« Modifié: 19 Novembre 2014 à 19:42:07 par Cauzart »
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Textes et poèmes à découvrir !

MillaNox

  • Invité
Re : Kemrap [des moines et des montagnes]
« Réponse #1 le: 19 Novembre 2014 à 15:27:24 »
Salut !

au fil de la lecture :
Citer
Les flocons valsent, s'accrochent à sa fine barbe grise.
j'aime beaucoup

Citer
Ses paupières au repos, contemplent.
je vois pas l'intérêt de la virgule ?

Citer
ses côtes respirent à peine,
bof, chez moi l'image ne fonctionne pas

Citer
Jetsun, ton visage en papier coule de rides ; ton paysage est serein, calme. C'est l'hiver autour de toi, l'automne demeure gravé dans les plis d'un ancien rire, tu portes ton printemps.
zut, je vois l'idée mais les tournures ne fonctionnent pas chez moi. ça me fais un effet poésie recherchée dont le soufflé a raté sa cuisson, et flop :( après c'est dans la simplicité que la poésie me percute le +, c'est plutôt subjectif et d'autres lecteurs seront peut-être très réceptifs :)

Citer
Jetsun ouvre les yeux à l'appel du murmure. Il voit, le ciel gris d'abord, puis les montagnes esquissées dans la brume lointaine, le noir des roches, la terrasse du monastère qui s'étend sur quelques mètres, et enfin, devant lui, un visage rond qui le contemple. La tête est chauve et la mâchoire tremblante. L'homme emmitouflé dans une toge orangée se tient à genoux, le buste inclinée vers le sol couvert de neige.
là par exemple c'est fluide, très bien écrit, je kiffe

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Un rapace tournoi dans ses pensées, un autre dans les nuages.
tournoie

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Je m'excuses de vous déranger
excuse

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Kenrap a disparût.
disparu + dans le titre tu as écrit Kemrap

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- Calme toi Gorampa.
toujours une virgule quand on interpelle : - Calme toi, Gorampa.

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Je ne penses pas que nous soyons en mesure de nous inquiéter.
pense
+ paye ta réponse !!  :D

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Le vent souffle la neige en tourbillon de cristal, éparpillée sur nos songes.
à qui renvoie ce "nos" ???

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Gorampa, tes yeux poursuivent l'inquiétude. Tu ne crois plus au vieux sage qui rêve. Tes pensées sont pleines de Kenrap, pleines d'un souffle putride. La main de la Mort est ta hantise. C'est l'hiver autour de toi, tu le portes tel un manteau de gèle. Ton inquiétude attend une réponse du maître Trizin. Ton inquiétude attendra encore, des années, sinon des heures.
gel
en fait je suis pas fan du narrateur qui parle à ses persos. du moins là c'est pas différencié du reste et du coup ça me fait bizarre à chaque fois. peut-être juste mettre ces passages en italiques, ça induirait déjà illico un changement de ton

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Le vent gémi sous la porte,
gémit

Citer
Les bourrasques pénètrent l'intérieur du monastère en torrent aérien ; la chaleur se crispe, il n'en reste que fumée. Les airs grondent, et le foyer résiste.
répétition

Citer
Le feu brûle au milieu de la pièce, il se trémousse, ondule, chante et palpite. Les bourrasques pénètrent l'intérieur du monastère en torrent aérien ; la chaleur se crispe, il n'en reste que fumée. Les airs grondent, et le foyer résiste. Le feu renait dès que le souffle s'éloigne ; il s'accroche aux bûches, mange et remange ses propres braises. Et le vent réattaque.
j'aime bien, en particulier " il s'accroche aux bûches, mange et remange ses propres braises"  :coeur: :coeur:

Citer
Il sais qu'il ne peut pas fondre ainsi
sait

Citer
Les airs transportent des kilos de neiges
mayday, mayday, on a perdu la poésie !

Citer
L'orage se poursuit dans sa tête
chai pas si le mot orage est adapté, je ne l'associe pas à la neige spontanément

Citer
Comme si cela ne les concerne pas.
concernait ?

Citer
on y peut rien
on n'y

Citer
Ce calme qui englouti Gorampa.
engloutit

Citer
Tes états d'âme ne te mènerons nul part
mèneront

Citer
il le sais.
sait  :o :o sérieux la troisième personne du singulier tu l'aimes pas hein !!

Citer
Nous ne pouvons pas faire d'avantage.
davantage

Citer
Il ne reconnait plus le monde qui l'entour.
entoure

Citer
Son cœur bondi, il se retourne
bondit

Citer
Senge fronce ses sourcilles.
sourcils

Citer
Gorampa jette quelques regards furtifs autours de lui,
autour

Citer
c'est une trahison envers sois-même.
soi

Citer
Tu ne connais pas la dureté du rochet.
rocher ?

Citer
Mais je refuses de te laisser partir seul.
refuse

Citer
Kenrap m'attends là-dehors.
m'attend

Citer
- Laisses moi le temps de chercher de quoi me couvrir.
laisse

Citer
Et Senge disparait dans les couloirs obscures du monastère.
obscurs

Citer
Du blanc, rien que du blanc à perte de vu,
vue

Citer
sur ses paupières de givres
givre

Citer
il fouette, griffe les joues, englouti les lèvres.
engloutit

Citer
C'est que du silence et du souffle autour d'eux
maladroit

Citer
ils ont appelé tant et tant que leurs voix se sont éteintes, coupés par les lames aériennes de cette montagne iceberg.
coupées

Citer
Rentrer équivaudrait à mourir de peines et de hontes de lui-même.
singulier ?

Citer
Réfléchit Gorampa
Réfléchis, Gorampa

Citer
à quoi cela aura t-il servit?
servi

Citer
Je veux me battre car personne ne fais rien.
fait

Citer
Vous vous laissez faire, sans volontés
volonté

Citer
jours après jours
jour x2

Citer
Les Dieux sont parfois cruels se dit-il.
Les Dieux sont parfois cruels, se dit-il.

Citer
Il disparaît dans la nuit, dans la neige.
depuis el début, tune mets pas d'accent circonflexe à disparaît, paraît... et ici si. il faut harmoniser ;)

Citer
Il n'a plus son orientation
mal dit

Citer
La nuit semble s'éclaircir, elle blanchie.
blanchit

Citer
Il le sais. Il le sens.
sait / sent

Citer
Il ne sens plus le froid, il ne sens plus son corps. Il ne sais plus s'il marche, ou s'il est assis.
sent x2 / sait
redondant avec avant

Citer
Il remercie, continu son chemin
continue

Citer
Où es t-il donc?
est

Citer
fiers de sa petite taille
fier

Citer
Il veux l'attraper,
veut

Citer
Jetsun est assis en lotus dans la fraîcheur du matin. Il est, sur la terrasse du monastère recouverte de neige, en-dehors de tout hivers.
hiver

Citer
Ses paupières sont fermés
fermées

Citer
il fait danser la montagne, au-dessus, en-dessous, tout chavire. Il sourit. Quelques flocons dansent dans l'atmosphère.
répétition

Citer
A genoux devant son maître, il est incapable de retenir, ni sa honte, ni sa culpabilité.
les ni me paraissent inappropriés

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Il vous as désobéi. Il est, cette nuit, parti à la recherche de l'enfant. Je n'ai rien pus faire, j'ai voulu lui interdire, je l'ai supplié de faire demi-tour, je n'ai pas pus. Il s'est glissé au fond de la montagne. J'ai entendu son cris, maître, j'ai entendu son cris. Quel malheur! Il ne reviendra plus, je n'ai rien pus faire.
a / pu x plein / cri x 2

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Elle s'écrase sur la poitrine du petit moine qui se tais aussitôt
tait

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Tu as crût les inscriptions
cru

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Regardes-toi, pitoyable. Regardes-toi.
regarde

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Et pris, pris pour le salut de ton âme, pris pour le repos, car les forces du ciel sont justes et sévères.
prie

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Et nul ne sais si véritablement, les Dieux l'ont entendu.
sait

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Au plus prêt des flammes, se tient le vieux Jetsun au visage couvert de rides
près

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La plus part sursaute.
plupart

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Les moines s'agitent, s'approchent en masse sans oser toucher la poignet.
poignée

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Il est tout joyeux, il salut les uns et les autres
salue

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Je m'excuses si vous vous êtes inquiétés pour moi
excuse

ouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuf !!! fin !
bon je suis désolée mais là les fautes d'orthographe, ça m'a tuée !!!
je sais pas si tu t'es relu ou pas mais si c'est le cas, essaye de te trouver un correcteur orthographique pour  t'aider parce que là je viens d'y passer un temps infini, et c'est pas cool pour tes lecteurs :(

Sinon sur le fond (je reviens pas sur la forme car j'ai relevé au fur et à mesure). ça sonne un peu comme une fable avec une morale à tirer. j'avoue que j'accroche déjà pas au principe des fables moralistes, même si ici la morale n'est pas énoncé et vient + sous la forme de pistes de réflexions. Vu les évènements, on peut dire que la reflexion a des réponses bien précises quoi. Or je ne suis pas du tout d'accord avec ces "réponses". On va dire que la philosophie de l'histoire est très lointaine de ma propre philosophie, je ne m'y suis vraiment pas retrouvée :(

une autre fois peut-être !

Milla
« Modifié: 19 Novembre 2014 à 15:37:43 par MillaNox »

Hors ligne Cauzart

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Re : Kenrap [des moines et des montagnes]
« Réponse #2 le: 19 Novembre 2014 à 19:43:08 »
Arg ! Désolé pour les fautes, elles sont corrigées. C'est un vieux texte sur lequel je suis retombé en vérité, je faisais plus de faute à l'époque mais je n'ai pas fait attention en le relisant...
Merci de ta lecture et de ton commentaire ^^
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