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Auteur Sujet: derrière le rideau IV (nouvelle)  (Lu 2781 fois)

Hors ligne camdailclot

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derrière le rideau IV (nouvelle)
« le: 14 Octobre 2008 à 19:35:33 »
Derrière le rideau IV




      Cela fait déjà presque un an que je vis derrière un rideau de plastique translucide dans une atmosphère rigoureusement stérile. Le cancer qui me ronge, et les traitements appliqués pour le combattre ont eu définitivement raison de mes défenses immunitaires, ce qui fait que la moindre bactérie ou le plus petit des virus seraient susceptibles de me donner une infection mortelle.  Ce rideau derrière le quel je suis condamné à vivre est la barrière nécessaire à ma survie. Au début je recevais régulièrement les visites de mes proches. nous avons essayé de faire semblant de croire que mon existence pourrait continuer indéfiniment ainsi. Tant qu'il y avait de la vie il y avait de l'espoir. Le docteur Hustin qui veillait sur moi en semblait convaincu et faisait tous les efforts possibles pour me le laisser croire. Mais un jour je me suis lassé des visites. Je sentais bien que mes amis se troublaient de me voir derrière ce rideau de plastique et qu'ils commençaient à perdre espoir. Ils mentaient de plus en plus mal en me parlant d'hypothétiques projets d'avenir. J'ai décidé brusquement de leur demander de cesser leur visites. ils ont d'abord protesté vivement et ont tout fait pour me dissuader de persévérer dans cette nouvelle attitude. Mais je voyais bien qu'en un sens ils étaient soulagés de ne plus avoir le spectacle de ce fantôme derrière son rideau. Et ils finirent par céder.
    Je me retrouvais donc seul dans ma bulle avec pour uniques interlocuteurs les infirmières et le docteur Hustin. Je sentais bien qu'il n'approuvait pas ma décision, mais qu'il ne se sentait pas non plus la force de me convaincre d'y renoncer. Alors nous faisions comme si rien n'avait changé. Mon état était stationnaire mais un nouveau traitement venant des Etats Unis devait bientôt arriver, il fallait y croire, il fallait tout tenter. Je me demandais à ce stade si je n'étais pas plus un sujet d'expérience qu'un malade qu'on a l'espoir de guérir. Je perdais l'appétit, je mangeais de moins en moins et je sentais mes forces décliner lentement. Le docteur Hustin s'en inquiéta,  il fit intervenir la diététicienne de l'établissement qui réussit le tour de force d'améliorer très sensiblement la qualité et la variété de ma nourriture quotidienne. Pendant un temps cela a eu un effet favorable, ma courbe de poids marqua un palier, le docteur cessa de me faire des reproches. Et puis vint le temps à nouveau de l'inapétude. Derrière ce rideau on finit par se lasser de tout.    Le docteur Hustin n'avait pas dit son dernier mot, il était opiniâtre et il ne voulait pas me laisser déchoir lentement devant ses yeux sans rien faire. C'est ainsi qu'un jour j'eus la visite de Fabienne. Elle était jeune, blonde avec de grands yeux bleus qui paraissaient toujours étonnés, elle était psychologue de son état. Elle me fit immédiatement penser à un passé lointain. je l'accueillis avec le sourire mais je restais plutôt dubitatif quant à sa capacité à pourvoir m'aider. Nos rapports étaient assez froids, très professionnels, malgré cela je me mis à attendre ses visites. Elle venait tous les jours à la même heure, régulière comme une horloge helvétique. Je répondais poliment à ses questions, sans y mettre un enthousiasme excessif. Et puis un jour tout a basculé, d'un coup, comme si j'avais été piqué au vif par un trait empoisonné. je ne saurais dire de quoi nous parlions exactement, mais je me suis ouvert à elle en laissant choir ma cuirasse.
   Elle ne changea rien en apparence dans son attitude, gardant toujours sa qualité d'écoute et la distance courtoise de rigueur. Rapidement je me remis à manger normalement. Le docteur Hustin s'en félicita et me fit les louanges de sa collaboratrice. J'eus même droit à des séances de kinésithérapie pour redonner du tonus à mon corps fatigué   .
    Je racontais à Fabienne ma première histoire d'amour. Je devais avoir tout juste sept ans. Elle s'appellait Sylvie et elle avait des cheveux blonds et des grands yeux bleus, elle aussi. J'avais des souvenirs très précis de la grande cour de récréation bordée par le parc. Je me souvenais des grands marronniers qui nous abritaient du soleil. Je me souvenais de la grande pierre sur laquelle elle s'asseyait lorsque nous jouions ensemble. Je me souvenais des marrons luisants et lisses qui nous paraissaient aussi précieux qu'un trésor. Je me souvenais des histoires que j'inventais pour elle, rien que pour voir ses yeux briller et ses joues s'empourprer. Je me souviens aussi des quolibets jetés par les autres qui se moquaient de notre complicité et de notre isolement. Je me souviens du jour où en lui donnant la main je l'ai raccompagnée chez elle et où nous avions décidé de ne plus nous quitter. Je me souviens aussi des larmes de ma mère qui, prévenue par celle de Sylvie, est venue me chercher  après avoir été deux longues heures sans nouvelles de son fils aîné. Elle n'a jamais compris ce qui s'était passé dans ma tête. C'est la première fois qu'elle a souffert à l'idée qu'un jour elle pourrai me perdre.
   Fabienne m'écoutait avec patience et compassion. Elle parlait peu mais toujours juste, me laissant à chaque fois étonné de tant de maturité et de perspicacité. Je ne pouvais que me laisser convaincre et passer outre ma fierté et ma pudeur.
   J'étais envoûté, sous le charme, je ne pensais plus à la maladie et aux inévitables douleurs qui l'accompagnent. Je ne vivais plus que pour ces rencontres et ces échanges. Et puis un jour, au détour d'une conversation, nous avons parlé de littérature. Tout changea radicalement, nous avions tellement de goûts en  commun et de convergences que nous passions de longs moments à partager nos émois et nos passions.
   Lorsqu'on est confiné comme moi dans une bulle, on possède tout le loisir de lire beaucoup. Je ne m'en était pas privé, j'avais dévoré tout ce qui passait à ma portée comme un ogre affamé. Je dégustais les mots et les phrases comme un gourmand ses pâtisseries préférées, je m'enivrais de rimes, je me laissais envoûter par la musique des alexandrins et des octosyllabes, je pleurais comme une midinette en lisant les belles histoires d'amour. Je m'indignais aux récits des injustices de l'histoire, je tremblais emporté dans les suspens des polars les plus noirs. Tout cela je le partageais avec Fabienne, c'était troublant et enthousiasmant. Je ne vivais plus que  pour nos rencontres.
   Et puis un jour ce que je redoutais arriva. Elle devait prendre des vacances. Un vide de plus de dix jours allait se creuser entre nous. C'est là que je pris le plus conscience de mon emprisonnement. Derrière ce rideau de plastique j'étais plus confiné que dans une prison fermée par des barreaux de fer. Je me suis mis à en vouloir à la terre entière, à maudire le mal qui me rongeait et les soins que l'on m'imposait. La solution à mes tourments vint naturellement. Elle n'était pas là pour me parler mais je pouvais lui écrire. Je me procurais une ramette de papier et un stylo plume et je franchis le miroir. Au début ma corbeille déborda de feuillets rageusement chiffonnés, puis les mots tant lus et tant adulés finirent par m'obéir  et ils acceptèrent de se plier aux exigences de mes pensées. Les pages couvertes de mon écriture s'alignaient sagement sur un coin de ma table. Je retrouvais sourire appétit et espoir. Le docteur Hustin est un homme pragmatique, quand ma santé s'améliorait il ne se posait pas de questions. Et personne ne me demanda l'utilité et la destinations de ces feuilles qui s'accumulaient. 
   La seule qui s'en étonna c'était la destinataire, Fabienne aperçut tout de suite les pages rangées sur ma table, et elle n'eut aucun mal à deviner qu'elle en serait la dépositaire. Ses mains tremblaient un peu lorsqu'elle les saisit à travers le sas stérile.
   Nous avions tellement de choses à nous dire après cette absence que le temps passa trop vite. Cette nuit là je dormais mal, agité par des chaos de rêves désordonnés. Je lui avais dis tant de choses, tant révélé de mes pensées intimes, tant osé lui avouer mes sentiments que j'avais peur de l'effrayer et de la perdre. L'attende de son arrivée pour le lendemain fut un véritable enfer. Ma bulle ressemblait à une cage de chez Médrano, je tournais en rond comme un fauve prisonnier. Je n'arrivais plus à maîtriser mes pensées, je partais à la dérive comme un bateau qui a rompu ses amarres. Elle arriva enfin, à l'heure dite comme d'habitude. Tout de suite j'ai vu qu'elle était très émue et qu'elle ne m'en voulait pas. Il n'était pas difficile de deviner que sa nuit à elle avait été aussi mouvementée que la mienne. Elle s'approcha du rideau derrière lequel j'étais prisonnier, elle posa ses deux mains à plat devant moi, je posais les miennes  contre les siennes, la mince couche de plastique qui nous séparait n'empêcha pas notre chaleur de s'échanger et nos émotions de passer. Nos yeux étaient brillants de larmes contenues, nous restâmes en silence. Je crois que jamais dans ma vie je n'avais été aussi heureux et léger. Lorsque nous retrouvâmes l'usage de la parole, mon cœur battait si fort que mes pensées s'embrouillaient, je bégayais des banalités qui auraient fait rire n'importe qui sauf elle. Elle me répondait avec une douceur qui me transportait.
   Fabienne arriva très très en retard à son rendez vous suivant. Je n'avais pas eu le cœur à lui écrire la nuit dernière, je me rattrapais cette nuit là. Rassuré par sa tendresse je trouvais toute l'inspiration pour lui offrir le meilleur de moi même.
   Plusieurs mois passèrent ainsi. Le docteur Hustin était heureux de me voir dans d'aussi bonnes dispositions et il feignait de ne pas comprendre ce qui se passait. L'amour est le plus puissant des remèdes.
   Mais malgré toute la force et la douceur de ces sentiments j'acquis la certitude que jamais je ne pourrai guérir. les nouveaux traitements se révélèrent moins efficace que ceux que je prenais. Malgré les habiles mensonges du docteur Hustin je n'avais plus de doute sur ma  destinée. Je devais pour survivre passer le reste de mon âge derrière ce rideau translucide. Cela avait toujours été très difficile, cela devenait insupportable depuis que j'avais rencontré Fabienne. Je ne pouvais plus concevoir de ne pas la toucher, de ne pas la serrer dans mes bras tendrement, sentir sa chaleur, le parfum de ses cheveux, les battements de son cœur. Alors petit à petit l'idée folle s'est insinuée dans ma tête. Je résistais un peu mais très vite je bâtissais tous les jours plus fort la certitude que c'était la seule solution.
   Une nuit, sans pouvoir dormir je couchais sur le papier ma demande. C'était un vendredi, elle aurait tout le week-end pour y réfléchir.
   Le lundi elle avait les yeux rouges d'avoir trop pleuré et trop peu dormi. Elle portait à la main un sac de sport. Je savais qu'elle avait accepté.
   Une heure plus tard nous roulions sur l'autoroute  de l'ouest en direction de la forêt de Paimpont. Arrivé à Tréhorenteuc nous primes un chemin de randonnée qui traversait le val sans retour, le bien nommé. Nous marchâmes jusqu'au lieu dit « le miroir des fées ». C'était un petit lac au milieu de la forêt de Brocéliande. Un promontoire rocheux dominait le site. Nous y montâmes main dans la main. Au sommet nous trouvâmes de la place pour nous asseoir sur un rocher en face des eaux dormantes qui miroitaient sous le soleil d'avril. Nous respirions trop vite et trop fort, pas seulement à cause de l'effort. Je passais mon bras autour de ses épaules, elle posa sa tête dans le creux de la mienne. Nous restâmes hors du temps savourant une joie sans partage et sans faille. Et puis sans se concerter nos visages se tournèrent l'un vers l'autre, et nos lèvres s'unirent, tout doucement, plus légères que des plumes, plus douces que du satin. La tendresse , se laisser envahir par la tendresse, s'y noyer en oubliant la pesanteur du temps et des âmes blessées par la vie. Le silence nous accompagnait comme un voile de douceur. J'inventais pour elle une vie paisible colorée de complicité amoureuse. je lui bâtit une modeste maison en lisière de cette forêt, je lui offrais des étreintes hors du temps, des ciels de printemps envahis de nuages tourmentés, des orages d'été, des rideaux de pluies automnales à l'abri du foyer. Je composais pour elle les plus riches poèmes, les plus belles stances d'amour et de passion. je lui tissais des robes dans les arcs en ciel et dans l'écume de la mer, je composais des musiques vibrantes et douces. Jusqu'au coucher du soleil nous avons cru à cette vie... notre vie.
   Le lendemain le docteur Hustin me regarda avec tristesse, il ne me parla jamais de cette après midi. Il savait que je n'avais aucun doute sur les conséquences de mon acte. Je lui demandais de cesser mon traitement et de m'installer dans une chambre ordinaire. Je réussis à réunir tous mes proches et mes amis pour une dernière fête. Avec un peu de vin et beaucoup d'amitié nous évitâmes les pleurs et les voix se firent légères et enjouées. Seuls les bons souvenirs restaient.
   Si vous pouvez lire ces lignes c'est sans doute que je suis reparti au delà du val sans retour rejoindre Guenièvre et Lancelot en attendant Fabienne. J'ai l'éternité devant moi.
amoureux de littérature et de musique
musicien de jazz, voyageur, aquarelliste
théâtreux par moments
aime la vie
timide et imaginatif
très (trop) sensible

 


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