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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un carré dans un rond

Auteur Sujet: Un carré dans un rond  (Lu 1252 fois)

Donaldo75

  • Invité
Un carré dans un rond
« le: 22 Septembre 2014 à 17:30:10 »
Un carré dans un rond

Un carré dans un rond. Cette image me semblait étrange, illogique ou simplement saugrenue mais c'était la seule en magasin dans mon cerveau d'auditeur. Eric Dolphy, en cette année 1960, décidait de passer outre les conventions harmoniques d'une musique encore appelée le jazz.

Imaginez comment cela avait été difficile à l'époque ! Déjà, le jeune Eric était noir, dans une Amérique raciste et fière de son modèle breveté du grand WASP aux dents blanches. En plus, le jazz se faisait détrôner au box-office par le naissant rock'n'roll des rebelles déhanchés. Alors, quand Eric avait commencé la clarinette à l'age de huit ans puis avait appris le saxophone dès ses quinze printemps, il était devenu le petit prodige autiste, le genre de gars dont les médiocres se moquaient au lycée.
— Salut Eric, tu nous joues « petite fleur »?
Ce genre de remarque énervait l'apprenti-musicien ; du coup,  il avait développée une allergie au carré, à la norme, à la pensée rétrécie.

Début 1960. Eric avait trente et un ans ; il galérait moins que ses pairs car il connaissait l'immense honneur de travailler avec une légende du be-bop, le batteur Charles Mingus. Ce dernier était l'un des quatre fabuleux créateurs associés à l'anoblissement du jazz, à son passage d'une musique de braves nègres endimanchés à l'art américain dans toute sa splendeur. Les Européens se battaient pour accueillir ces dieux de l'improvisation, dans les caveaux parisiens, dans les cabarets allemands et même, disaient les mauvaises langues au sud du Tennessee, dans les igloos finlandais.
Pour les critiques d'art, ceux versés dans le jazz, le be-bop et ses enfants illégitimes tel que le hard-bop, représentaient le nec plus ultra de la liberté d'expression, de la mélodie sans entrave.
— Eric, c'est trop cool d'atteindre les sommets en improvisant sur chaque morceau, lui sortit l'un de ces intellectuels, à la fin d'un concert.
— Qu'est-ce que vous trouvez de cool dans notre performance de ce soir ?
— Je ne sais pas. Votre façon de détourner le thème, d’enchaîner les solos, de passer du chant au contre-chant, d'un instrument à un autre.
— En quoi c'est cool ? On ne fait que varier les couleurs d'un tableau déjà dessiné. Les oiseaux font ça mieux que nous et personne n'en fait des caisses.
— Oui et non. Ce que je veux dire, c'est que votre musique est libre. Nous, en Europe, on se réfugie derrière des figures complexes, depuis le début du vingtième siècle, pour évoquer la créativité alors que finalement ce ne sont que des mathématiques transposées au solfège. Vous comprenez, Eric ? C'est pourquoi nous, les Européens, après des décennies de tyrannie classique, masquée par le génie de Mozart, de Schönberg ou de Stravinsky, nous sommes comme des enfants à vous écouter, vous, Mingus ou Miles, sortir du cadre avec vos binious et vos tambours.

Eric ne pouvait pas contredire cet admirateur. Il le comprenait, sur le papier seulement parce que chez lui en Amérique, on ne coupait pas les cheveux en mille-vingt-quatre. Il y avait la musique des blancs, avec Gershwin en tête, puis celle des pauvres, faite de chansons populaires à la Sinatra, et enfin celle des Noirs, appelée gospel au temps des champs de coton et jazz en ce début des sixties. Dans tous les cas, les musiciens étaient répertoriés, classés, triés et rangés.
Eric n'avait rien contre les tiroirs ; c'était utile, à son avis, pour stocker des chemises ou des dossiers, mais en matière d'art, d'expression créatrice, il y avait mieux. Le problème, c'était que les musiciens eux-mêmes s'étaient mis à raisonner de cette manière. Le be-bop tournait à vide, perdait son sens premier et rentrait à son tour dans un carré ; pour pallier ce manque d'inspiration, des journalistes en verve avaient inventé le terme de hard-bop et une nouvelle mode était née, avec ses hérauts et ses symboles. Pour Eric, tout ceci n'était que fumisterie et compagnie : seule la surface du carré avait changé.

Un jour, Eric décida de travailler avec Ornette Coleman, un saxophoniste venu du Texas. « Un fondu ce Coleman » ne cessait de lui dire Charles Mingus. Eric passa outre et prit un café avec lui.
— J'en ai marre de jouer dans un carré, commença Eric.
— Si encore on ne faisait que jouer, rétorqua Ornette. En plus, on chie des carrés, on pense en carré et tous ces cons nous prennent pour des génies au carré, voire au cube.
— Le problème, c'est que si on explose le carré et qu'on sort des limites connues, on va terminer à l'asile, avec les attaqués du bulbe et autres artistes maudits.
— Et si on mettait le carré dans un rond ?
Eric trouva l'idée intéressante. Finis les angles droits, les plans et autres cosinus. Le musicien pourrait laisser les mathématiques au vestiaire et revenir aux basiques du son. Comme les oiseaux. Eux, les seuls carrés qu'ils connaissaient s'appelaient des cages et ils n'en étaient pas fans.
— Tu en connais d'autres, des allergiques au carré, capables de pondre des ronds ?
— Plus que tu crois, Eric.
Et voilà ! Ornette avait convaincu Eric, sans user trop de salive, de briser la logique du carré en la mettant dans des ronds. Il ne lui restait plus qu'à persuader d'autres gars perdus comme lui, des jeunes en quête de liberté artistique et assez doués pour passer d'une confortable prison dorée à un nouveau territoire créatif.

Eric Dolphy entra dans l'histoire, aux côté d'Ornette Coleman, de Don Cherry et Freddie Hubbard. Ces jeunes musiciens noirs américains, considérés comme excentriques dans leurs pays, connurent les faveurs du public sur le Vieux Continent, avec un premier disque, intitulé Free-Jazz, le résultat de sessions d'improvisation collective. Le carré dans le rond ne fut que le prélude à plus de liberté. Eric n'eut malheureusement pas la chance de vivre la révolution jusqu'au bout : il mourut d'une crise cardiaque quatre ans après avoir vaincu le carré.

Hors ligne Sally

  • Aède
  • Messages: 236
Re : Un carré dans un rond
« Réponse #1 le: 22 Septembre 2014 à 23:44:49 »
Intéressante et bien menée, cette plongée documentaire dans les annales du jazz (et autres cases).
 ;)
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va, On oublie le visage et l'on oublie la voix, Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien, Avec le temps...
Léo...

Donaldo75

  • Invité
Re : Un carré dans un rond
« Réponse #2 le: 23 Septembre 2014 à 13:28:33 »
Merci Sally. J'espère ne pas avoir été trop rébarbatif avec les quelques références culturelles.

Hors ligne Kersenne

  • Tabellion
  • Messages: 29
Re : Un carré dans un rond
« Réponse #3 le: 23 Septembre 2014 à 13:58:08 »
Salut,

J'aime beaucoup les références que tu utilises et ne les trouve pas du tout rébarbatives, au contraire :)
En revanche, j'aurais bien vu ce texte dans une version plus longue, peut-être même une nouvelle. J'ai l'impression de lire plus une sorte de résumé de la vie d'Eric plutôt qu'une histoire (même biographique!), ce qui est un peu dommage.

L'image du carré dans un rond est très juste et admirable, je ne sais pas si ça vient de toi  ou si c'est comme cela qu'ils décrivent le jazz (je ne m'y connais pas beaucoup en jazz^^) mais j'adore cette métaphore.

C'est un texte bien construit et très descriptif, juste dommage qu'il soit aussi court :)
Dreams are meant to come true

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 11 005
Re : Un carré dans un rond
« Réponse #4 le: 23 Septembre 2014 à 21:53:28 »
Salut Donald,
c'est le premier de tes textes dans ce registre qu'il m'est donné à lire.
Bien belle page en tout cas. Très agréable à lire, un style délié (pas autant que le free jazz heureusement, l'écriture automatique qui sort du cadre j'ai parfois du mal. Ou a petite dose !).

J'ai beaucoup aimé :
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Eric n'avait rien contre les tiroirs ; c'était utile, à son avis, pour stocker des chemises ou des dossiers, mais en matière d'art, d'expression créatrice, il y avait mieux.

et aussi :
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— Si encore on ne faisait que jouer, rétorqua Ornette. En plus, on chie des carrés, on pense en carré et tous ces cons nous prennent pour des génies au carré, voire au cube.
— Le problème, c'est que si on explose le carré et qu'on sort des limites connues, on va terminer à l'asile, avec les attaqués du bulbe et autres artistes maudits.
— Et si on mettait le carré dans un rond ?
Eric trouva l'idée intéressante. Finis les angles droits, les plans et autres cosinus. Le musicien pourrait laisser les mathématiques au vestiaire et revenir aux basiques du son. Comme les oiseaux. Eux, les seuls carrés qu'ils connaissaient s'appelaient des cages et ils n'en étaient pas fans.
Plusieurs passages très bien là dedans.
Au fait, le cosinus se visualise dans le cercle trigonométrique si je ne m'abuse ?  ;)

Bref, très beau texte, et instructif en plus.
Merci,

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Donaldo75

  • Invité
Re : Un carré dans un rond
« Réponse #5 le: 23 Septembre 2014 à 23:27:09 »
Salut Rémi,
Merci d'avoir pris le temps de lire et commenter ce texte.
Je te confirme que tu as raison pour le cosinus.
J'ai du déterrer mes manuels de lycéee pour vérifier. Je les remets à leur place: à la cave.
A bientôt,
Donald.

Donaldo75

  • Invité
Re : Un carré dans un rond
« Réponse #6 le: 23 Septembre 2014 à 23:29:27 »
Salut Kersenne,
C'est sympa d'être passé lire ce texte.
J'ai fait court, comme la vie d'Eric Dolphy, mort avant quarante ans alors qu'il était en passe de révolutionner son style musical.
Bon, peut-être referais-je un texte de ce type. Il me reste à trouver le personnage. Hélène Ségara ? Christophe Willem ?
Je me tate.
A plus tard.
Donald.

 


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