Comme tous les jours où je fais acte de présence sur mon lieu de travail, je traverse cet « open space », cet étage de 1000m2 sans cloisons, aménagé de plus d’une centaine de bureaux, devrais-je plutôt dire postes de travail, ma vision d’un bureau est bien plus reluisante, chaque poste de travail est séparé par une fine cloison d’une quarantaine de centimètres de haut, ayant une légère utilité d’isolation, ce grand espace permet de voir tout le monde, on ne se sent jamais isolé. Je traversais l’allée centrale et chaque jour du coin de l’œil je regardais les gens qui travaillaient, qui discutaient entre eux ou à leur téléphone professionnel ou personnel, en quelques années nous nous connaissions tous de vue, du coin de l’œil gauche qui regardait au bout d’une rangée de postes de travail, j’avais posé mon dévolu sur une grande brune, typée méditerranéenne, jolie, de grands yeux verts, le dos toujours très droit, une peau brunie par le soleil, et ce même en hiver, toujours habillée différemment et les couleurs choisies sont toujours en adéquation, je tournais légèrement la tête dans sa direction pour essayer de capter son regard et surtout qu’elle capte mon regard qui en envoûte plus d’une et je me devais d’utiliser ce charme pour elle, mon regard n’en voyait qu’une et c’était elle, elle et son odeur de peau que je sentais à plusieurs mètres, une odeur de sensualité, de frais, d’une personne prenant soin d’elle et de son environnement, et je souhaitais faire parti de son environnement, qu’elle prenne soin de moi comme je prendrai soin d’elle. Cela n’était pas chose aisée, sachant que je la croisais quelques secondes par jour et qu’elle me croisait comme elle croise la plupart des autres personnes isolées, le paradoxe de cet « open space », j’étais isolé, noyé dans la masse…Elle passait devant moi, je la contemplais discrètement, chacun de ses pas étaient une caresse pour le sol, cela se devinait qu’elle aimait danser, toujours bien droite et un pas si souple, sa tête baissée, elle passait l’angle de mon poste de travail, releva la tête, légèrement en biais et, cette fois-ci, me lança ce regard inattendu et tant attendu, nos regards venaient de se croiser, je me sentis rempli d’énergie positive et de bien-être par ce simple regard, envahis de pulsations électromagnétique, magnétisme qui lui était destiné, mon cœur se gonfla, mon souffle s’arrêta l’espace de deux secondes et reprit aussitôt engendrant une accélération de mon afflux sanguin, je sentais mon sang circuler dans tout mon corps, chaque partie de mon corps, du bout de mes orteils au bout de mes doigts, elle venait de me réanimer, un regard suffit. Cette euphorie dura l’espace de quelques minutes, son passage et son regard avait pris moins de quatre secondes, je l’avais attendu des années, les jours, les semaines, les mois et peut-être les années allaient changer grâce à cet instant de moins de quatre secondes, peu importe si cela avait changé quelque chose entre nous, une chose dont j’étais sur ce que cela avait changé mon optique, mes yeux la regarderaient différemment, mon regard la caresserait dorénavant du magnétisme qu’elle avait réveillé en moi. Cette fin de journée n’avait été qu’une cinquième seconde avant de fermer les yeux en cette nuit, tentant de m’endormir, de rêver et de ne pas être déranger pendant mes rêves par mes réveils nocturnes répétés, cela m’était habituel, d’ailleurs je ne dormais plus si régulièrement chez moi, j’allais dans ce motel en bordure de route nationale qui me rappelait les séries ou films américains, les portes des chambres donnant sur un parking, parking sur lequel je garais ma voiture, ma voiture avec laquelle je roulais pendant une bonne heure avant de m’arrêter à ce motel, rouler me permettait de penser et de paralyser mes pensées le temps où je jouais avec un engin de mort, pouvoir sentir qu’à chaque instant, d’une simple initiative, d’un coup de volant, d’un coup de frein que je ne donnerai pas, je contrôlais ma vie à ces instants et cela me permettait de me sentir vivant, un pouvoir sur ma vie : vivre ou mourir, certains virages, certains excès de vitesse, j’imaginais la scène où je ne freinerai pas, je ne tournerai pas, et quel plaisir de jouer sur cette limite, savoir freiner quand il le faut, retarder le freinage, enchainer les courbes, accélérer, entendre le rugissement d’un V6, l’entendre grogner au rétrogradage, entendre les pneus crisser, cela me faisait occulter ma vie en me maintenant en vie, lors de ces phases je ne pensais plus. Je garais ma voiture en face de la chambre qui m’était réservé, les disques de freins, rougis, chuchotaient encore un langage métallique, l’odeur des pneus et la chaleur du moteur animaient mes sens, je déchargeais mon sac, contenant des vêtements et l’essentiel à une bonne mise en conditions de sommeil, soit du vin pour trouver le sommeil et des somnifères me permettant de le garder l’espace de plusieurs heures, repos salvateur…je me couchais saoul, drogué, luttant contre ce coup de massue que je me donnais, regardant mes mots, lisant dans les lignes de mes mains, regardant cette cicatrice qui était une continuité, une perpendiculaire à cette pseudo ligne de vie, le corps suant l’alcool ingurgité, l’odeur de tabac froid sur ma peau, les cellules de mauvaises odeurs prisonnières de l’humidité suante de mon corps nu, étalé sur un matelas inconnu me prenant pour un inconnu, ce que j’étais, incapable de savoir qui j’étais, un matelas éponge de la vie, de ma vie, je m’y endormais et malgré mon état, un flash m’apparaissait évident était ce regard, son regard, avait-elle vu au fond de mes yeux, ce que j’étais, c’est un être capable de vouloir le bien-être des autres en étant incapable de se donner cet état à soi-même, un état fumant, le paquet de cigarettes y passer lors de ces soirées, soirées s’y fréquentes, et si elle avait pu lire cela dans ce regard, comment devais-je me comporter dorénavant, fuyant ? Ou compris et donc avenant ? Tirant une grosse bouffée sur ma cigarette de réveil avant de l’écraser dans le lavabo de la salle de bains, je pris ma douche, une continuité de rêve a chaque fois, je fermais les yeux et avais l’impression de la voir, me souriant, se laver devant moi, je la contemplais, j’ouvrais les yeux, refermais le robinet et me séchais, m’habillais et quittais ce motel exutoire de ma déchéance, loin d’un modèle à suivre.
Seul motivation, mon regard porté sur un simple regard, qui ne disait peut-être rien, regard qui s’était simplement perdu dans l’inconnu, l’inconnu que je suis. Je claquais la porte de ma chambre, ramenais la clé à l’accueil, récupérais mon passeport et souhaitais, souriant, au réceptionniste : « bonne journée ». je déposais mon sac sur le siège passager, soupirais à nouveau avant d’affronter cette lassitude journée, d’un quart de tour, elle débutait, je roulais très calmement, admirant le paysage verdoyant, ces routes qui n’étaient toujours pas refaites, longeant la mer, l’envie d’évasion était présente tous les matins où je me rendais sur mon lieu de présence quotidienne, la chance d’avoir un travail, la seule chance était d’avoir croiser son regard la veille, en espérant que la chance n’y était pas pour rien cette fois et ce serait une chance.
Comme par accoutumance, qui n’était pas la seule, j’arrivais presque ponctuellement sur ce bâtiment de cinq cents personnes, joli bâtiment entièrement vitré, sur deux étages, un grand parking d’environs trois cents places et donc n’avais d’autres choix que de me garer dans une rue adjacente, je sortais de ma voiture, vérifiais deux à trois fois si ma voiture était bien fermée, en empruntais le chemin de l’immeuble de mon travail, marchant je regardais au sol afin d’en éviter les pièges, je ne regardais pas les gens passés, je passais simplement, comme enfermé dans une bulle qui me transportait, je me fermais totalement, les éléments extérieures n’avaient pas d’influence sur moi, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, que le soleil soit rayonnant raisonnablement ou pas, je marchais normalement et pénétrais dans cette forteresse, après ouvert les quatre portes grâce à un badge magnétique, un badge pathétique enfermant mon esprit dans une prison dorée, payant une partie de ma vie, mes vices, cette autre partie je la cherchais désespérément dans un regard que j’avais entrevu la veille, en pensant qu’elle pourrait
me sortir de ma bulle, fallait-il que je lui autorise, ce n’est pas avec un badge « magnétique » que j’allais la laisser pénétrer à ce que moi-même je ne comprenais pas.
Arrivé, à mon poste de travail, assis, je me levai aussitôt afin de dire bonjour à mon monde social, quelques regards de bonnes camaraderies, des intentions calculés et modulés, sourires hypocrites et blagues de mauvais goûts, j’allais me rassoir pour gagner mon vice. Travailler est un bien grand mot, s’occuper de chiffres pour des personnes chiffrés par des personnes chiffrés afin que les chiffres disparaissent de comptes en banque et réapparaissent en masse sur les comptes des hauts gradés afin de nous redistribuer notre pain, pour ma part c’était mon vin, quotidien. Je n’étais pas pour autant alcoolique, ni sociopathe, dépendant de mon état cyclique régit par les femmes en orbites autour de moi, je n’avais de regards que pour elles, cherchant à tous prix où sont –elles capables de m’emmener en m’aveuglant, et laquelle m’emmènerait là où je ne sais pas, toutes les directions m’enchantaient et aucune ne me convenait. J’allais déjeuner seul comme souvent, excusant le fait que je devais faire quelques courses, acheter des cigarettes ou un rendez vous chez le garagiste, toutes excuses étaient bonnes afin de m’isoler et de pouvoir prendre deux ou trois rails de blanche et d’écouter la musique que j’aimais, toujours aléatoire mais finement sélectionnées à mon état psychotique et psychique. Je revenais de mes déjeuners prolifiques, les yeux plus bleus, un bleu très clair, une pupille fine qui laissait éclater un lumineux presque surréel, un regard encore plus persan et pesant sur cette société. Je reprenais place, me levais de nouveau et pour mon monde social j’adressais quelques mots de sympathie, une excuse pour ce regard de coin que j’avais au fond de la rangée où se situait Angela, toujours la même brune, au même regard, la même peau brunie, elle était assise toujours aussi harmonieuse en couleurs et en esprit, le dos bien tenu, cette fois-ci aucun regard ne s’échappa je n’eus le droit qu’au vent, au vent transportant son odeur, et cela me suffisait pour finir ma journée de travail.
Cela faisait presque deux jours que l’intérieur de mon corps n’avait pas vu d’autres couleurs que le blanc ou le rouge, non pas mes globules mais plutôt de la poudre et du liquide, un ravitaillement s’imposait car lorsque je conduisais, j’avais besoin de toutes mes facultés et je me devais être régénérant avec mon habitat qui me permettait tout ça, je décidais d’emmener un de mes bons amis, collègues, compagnie peu importe, amateur de bonne gastronomie au restaurant, où nous mangeâmes mais, en le décevant, je ne bus que de l’eau avec ce bon repas, je savais que ce soir mon envie était de rouler à tombeau ouvert, ce bon ami Christophe à qui je confiais sur le politiquement correct d’une vie dépressive contenant ces joies et ces peines. Ce restaurant japonais était parfait, nourriture saine, chargée en oméga trois, du riz pour protéger mon estomac, ce léger zest de vinaigre stimulant par son acidité. Je l’écoutais me raconter ses histoires qui n’en finissaient plus, récités comme un comédien avec sa grosse voix, il m’écoutait déblatérer mes conneries, les écoutait avec son éternel positivisme et ses paroles étaient toujours bienveillantes, un peu de sucre pour finir ce repas, une bonne tarte tatin que je dégustais accompagnée de sa boule de vanille et c’était l’heure de nous séparer en gobant un dernier café, de belles embrassades comme à son accoutumé et nos chemins se séparèrent.
Enfin je démarrais le moteur de ma V6, lorsque j’accélère à froid, un son métallique s’ébruite, une sonorité que j’écoute qui m’apaise, le bruit de l’essence qui circule dans le moteur, m’abrutit telle l’alcool qui me pénètre, j’accélère de nouveau et passe le premier rapport, très vite le second puis le troisième afin de ménager la mécanique, quelques minutes passent, brèves minutes, il est temps pour moi, de jouer, jouer avec le temps, la vitesse, tout peut arriver si vite, lutter contre mon impatience de vivre, j’accélère sur cette « deux voies », des courbes resserrées que je passe à 210 km/h, la décélaration se fait en entrée de virage, je ré accélère pour sortir de courbe à 230km/h, je double les voitures qui sont comme à l’arrêt, je prends le temps de jouer à éteindre mes phares quelques secondes pour donner plus d’adrénaline. Je prends, non pas la première mais la seconde bretelle de sortie, la vitesse a eu raison de moi, afin d’accéder à des parties plus sinueuses, longeant de longs précipices, à chaque virage je sais que je peux ne pas freiner, je sais que je peux ne pas tourner, et mettre un tournant à ma vie, je me vois rater volontairement ce virage, glisser contre la barrière de sécurité, me fracasser contre une voiture arrivant en sens contraire, m’encastrer dans un mur de roche, imaginer être toujours en vie, la voiture détruite, mon corps en sang, un membre coupé, le regarder et me liquéfier, impuissant, n’ayant voulu que ce j’ai voulu, agonisant et mourant et en regardant la mort en face me faisant souffrir comme le fut ma vie. Je me posais souvent la question de mon enterrement qui serait là et quels seraient les mots dits des personnes qui n’ont jamais été là pour moi, d’ailleurs seraient-elles là ?
Je me reconduis jusqu’à chez moi, encore en vie et écoute ce son salutaire « ederlezi » de Goran Bregovic, musique gitane qui m’évoque un enterrement gitan, j’y survis jusqu’ici. J’ouvre la porte de ma maison, me déshabille au fil de mes pas et après avoir pris ma dose de somnifères traditionnels, trois n’ayant pas bu d’alcool, juste quelques bières et fumer un demi paquet de cigarettes, posé sur le canapé, à regarder un grand écran noir, je m’endors chez moi en ce soir.
Trois heures du matin, premier réveil, fin de mon premier rêve, rêve apocalyptique récité par les médias, je suis rassuré de voir une énergie émergente et je la sens positive de ces deux cubes ou plutôt deux volumes triangulaires circulés et englobés dans notre planète, deux éléments flottant et navigant et à équidistance l’un de l’autre, des initiales sont notés dessus, indéchiffrables, aucune menace n’en est ressenti et pour autant les gouvernements décident d’attaquer et d’envoyer des missiles, les missiles explosent, mon rêve prend fin dans ce brouillard dégagé par l’explosion.
Les yeux me piquent, comme chaque nuit où je me réveille, mon premier réflexe est de prendre un somnifère, m’allongé sur mon lit, attendre les yeux ouverts entre une ou deux heures avant de me rendormir, quand le réveil sonne je me libère des dizaines de mantes religieuses qui s’étaient attroupées autour de moi.
Je me lève, déjà nu, me dirigeai vers ma douche, prêt à la retrouver entre les gouttes qui caressent mon corps, son sourire, son regard, les perles d’eaux glissées sur sa peau, l’effleurer, je sentais que son aura se rapprochait de moi. Je murmurais « angela », les yeux fermés, la sentant présente, ma main tenta de toucher sa peau, je ne fis que traverser une pluie de perle de douche, j’ouvrais les yeux et mis mon visage, la bouche ouverte sous la pomme de douche, éteignais le robinet. Quelques pas pour aller chercher une cigarette, assis sur le rebord de mon lit, j’alluma cette cigarette et essayais de palper la différence et le réalité, je devais arrêter de penser à cet instant. Pris d’une énergie, j’écrasais ma cigarette dans un verre trainant dans ma chambre, m’habillais et allais reprendre mon chemin quasiment quotidien, je fermais la porte de chez moi et vérifier si je l’avais bien fermée, une nouvelle fois.
La peur en ventre, l’angoisse, les couilles serrés et une envie d’aller aux toilettes m’accompagnaient sur le trajet de mon travail…
pour ceux, qui se sont donnés la peine, n'hésitez pas à me dire si des parties sont intéressantes, où que le tout ne rime pas à grand chose...
Edit de Loïc : merci d'éviter les double-posts
