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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La Plume Et Le Burin

Auteur Sujet: La Plume Et Le Burin  (Lu 1301 fois)

Hors ligne Kwak'

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La Plume Et Le Burin
« le: 23 Mai 2017 à 22:57:55 »
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LA PLUME ET LE BURIN


Sylv' Scribus tapait au burin sur l'énorme pierre plate. Un travail minutieux : la moindre erreur d'appréciation l'aurait poussé à tout recommencer. La moindre faute d'accord, et voilà que Sylv' devrait reprendre une nouvelle pierre et repartir de zéro. Impensable ! Il lui avait fallu trois jours pour dépasser les trois-quarts du support rigide ; bientôt ce décret serait en vigueur : le grand chef Macrus disait souvent : "Tant que ce n'est pas gravé, ce n'est pas bien vrai."

Alors Sylv' tapait, littéralement. Chaque fois que son regard quittait la pierre et s'élevait vers le ciel pour puiser dans sa mémoire, Sylv' pointait déjà du bout de son burin l'amorce de la prochaine lettre. Le moindre écart, la moindre faute, la moindre erreur d'inattention aurait pu lui couter des jours de travail - voire la vie, si par malheur les faits arrivaient aux oreilles du grand Macrus.

Il avait hérité ce savoir - et donc ce noble métier - de graveur officiel de par son père, lui-même l'ayant hérité de son grand-père. C'est qu'il en fallait, des aptitudes ! Des bras solides, d'abord, pour tenir le burin sans vaciller. De la mémoire, bien sûr, pour retenir les discours supérieurs et les retranscrire sans problème. De la confiance, évidemment : les lettres étaient tellement fines et tellement difficiles à dessiner que la moindre imprécision eût put changer le sens de la phrase du tout au tout. Une vue excellente, enfin, car après plusieurs heures à exécuter des mouvements précis, la fatigue s'emparait de vous sans la moindre espèce de pitié.

Ainsi, dans la famille Scribus, on ne plaisantait pas avec ça, et souvent, entre le feu et le mur à peinture, on s'alarmait du peu d'intérêt de la tribu pour les choses écrites ; lorsqu'un conflit éclatait et qu'il fallait juger, on pointait l'évidence que, si rien n'est marqué d'un commun accord, rien n'est vérifiable. Lorsque l'on cherchait à rejoindre les arbres fruitiers de la plaine des milles-lieux, il fallait se fier à la mémoire vacillante des ancêtres, et, parfois, des lieux de cueillettes se perdaient.
Et, de père en fils, au-dedans de la sombre demeure où vivaient les Scribus, de siècles en siècles, de la même voix immortelle, on entendait : "Si seulement nous étions plus à savoir graver !"

Grand père Scribus avait bien essayé de convaincre les autres des bienfaits de la gravure, mais rien n'y faisait. Il fallait s'occuper des enfants - auxquels on n'apprenait pourtant guère la gravure -, il fallait partir explorer l'Est, il fallait juger, il fallait chasser. Et, en mangeant chaque soir sa portion attribuée, Grand-père Scribus vociférait - de pis en pis - d'un air condescendant et prédisait le pire à venir et l'évident déclin de leur société vacillante.

Mais un beau jour, tandis que Sylv' découvrait une nouvelle façon de former les pattes des bovidés pour gagner trois minutes à les nommer, Explorus revint de l'Est avec sa bande. Et ce fut une grande fête.

Dix lapins furent tués et l'on bût, d'abord, de cette boisson macérée qui faisait tourner la tête, en écoutant les récits fascinants d'Explorus. L'Est, et son incroyable désert à traverser, ses chaleurs, son horizon fébrile et ses promesses inconnues.

Explorus racontait - sans que Sylv' n'ait bien le temps de tout retenir et encore moins, donc, de tout graver - qu'il avait découvert un peuple aux femmes lumineuses, vêtues de tissus merveilleux. Un peuple aux bâtons de fumée odorants, ravissants, et aux armes affutées, presque divines. Un peuple aux gens de savoir, de lumière, de sourire. Et, en racontant tout cela, Explorus sortait de son grand sac en paille tout un tas d'objets inconnus, qui brillaient à la lueur du feu comme le soleil luit au matin.

Vint une plume. Et un peu d'encre, conservé entre deux coquilles solides.

" - Voyez, amis, ce que je ramène de plus beau ! De ce que l'oiseau vole, le peuple de l'Est écrit ! "

Et, d'un geste malassuré qui parut pourtant épatant au reste de l'assemblée, Explorus sortit un bout de tissu quelconque, trempa la plume dans la coquille d'encre, et fit quelques traits épais sur le tissu qui s'imbiba.

Un grand silence régna. Sylv' n'en croyait pas ses yeux.

Explorus déclara, lumineux :
" - Avec ça, tout le monde va pouvoir écrire bien plus vite. Je suis incapable de précision : le burin est mon démon. Chaque fois que je veux écrire, si je veux dire mammifère, j'écris maman. Tout ça à cause de ces foutues pattes... Avec cette plume, le geste est plus léger. L'erreur est moins fatale. Tout se modifie, se corrige, se transmet tellement plus vite ! Avec ceci, nous pourrons tous apprendre à écrire... rédiger nos quotidiens, nos accords, nos jugements... Fini le dégout de ceux qui sont les plus maladroits ! Fini l'isolement de ceux qui manient le burin ! Voici le progrès, et il nous vient de l'Est, amis : voici la plume !"

Un grand émerveillement parcourut l'assemblée. L'Est révélait ses merveilles.

Pourtant, Sylv' se leva d'un bond et lança amèrement, à la surprise de tous :
" - Ce tissu n'est pas un support viable ! Comment voulez-vous former des barres convenables avec une matière si souple ? L'oiseau vole, laissons-le là haut ; regardez !"
Et d'un geste, il prit le tissu, et dessina une patte de bovidé sur le tissu déjà imbibé :
" - Voyez comment le tout coule ! Bientôt, cela sera une araignée. Ce n'est que confusion, et notre belle écriture se perdra, se floutera... Nos écritures ne seront plus rien, il n'en restera qu'imprécision, et moi-même, je ne saurai lire vos lettres ! Il nous faut apprendre à graver, un point c'est tout !
- Tu aurais dû voir, Sylv ! répondit Explorus d'un air amical. Bien des gens savaient écrire, là bas ! Dans leurs villages, même leurs noms étaient inscrits sur les maisons ! Ils n'ont rien perdu de leur écriture ; au contraire, elle se répand : c'est un bienfait considérable !
- Tu es devenu fou, Explorus ! Ils t'ont tourné la tête ! Leur as-tu bien parlé ?"
Il avait dit ça d'un air accusateur, qui, si cela eut été possible, aurait rappelé à tous la violence de son grand-père.
" - Je leur ai bien parlé, et tu m'en vois navré : je préfère leurs plumes à ton burin. Le tissu me fait lire, désormais : la pierre me freinait, je ne sais pourquoi. Quand bien même (et il dit ceci sur un ton accusateur qui contrebalança gravement avec son ton amical), tu n'es pas d'accord ; grand bien t'en fasse... mais il va falloir t'y faire, car nous tous, nous utiliserons la plume."

Vexé, Sylv' fut bien obligé de se rendre à l'évidence, et s'en fut dans sa demeure en grommelant dans sa barbe.

" - C'est un conditionnement aux technologies. D'ici quelques temps, des vendeurs de merveilles viendront de l'Est et nous échangeront l'encre à prix d'or, et, à leurs desseins, nous en serons dépendants. Ce jour-là, je viendrai avec mon burin, et nous verrons bien qui rira le dernier..."
« Modifié: 23 Mai 2017 à 23:34:08 par Kwak' »

milena-owein

  • Invité
Re : La Plume Et Le Burin
« Réponse #1 le: 25 Mai 2017 à 09:40:09 »
Salut ^^

D'habitude je laisse des remarques au fil de lecture mais ici j'ai rien à dire  :D ton style est léger et fluide, c'est bien écrit avec un ton légèrement sarcastique qui encouragement à chercher à comprendre plus que ce qui est dit.

Sur le fond par contre j'ai peut-être quelques réflexion à apporter.
J'ai eu du mal à me sentir investit par ton récit. Déjà j'ai trouvé que la langue utilisé avait quelque chose de trop actuel, trop contemporain, du coup en lisant j'avais le sentiment d'être moi=lecteur du 21e siècle qui regarde un ancien romain écrire au burin. Ca m'a empêché de me plonger dans l'histoire.

Le ton "fable" du récit est pas mal rendu mais pour moi il marcherait encore mieux si tu te détachais complètement de notre univers et de notre réalité historique. Je pense que c'est ce que tu as essayé de faire, mais ce que tu en garde m'a fait décroché du récit : ce n'est pas assez précis pour que je me dise "ok ça se passe à la Grèce antique" et pourtant trop près de notre monde pour que je me dise "d'accord ça se situe dans un univers fictionnel".
Par exemple du garde les nom en "us" latin (Marcus, Sribus, Explorus) façon empire romain. Et quand tu parle de l'est :
Citer
il avait découvert un peuple aux femmes lumineuses, vêtues de tissus merveilleux. Un peuple aux bâtons de fumée odorants, ravissants, et aux armes affutées, presque divines.
Ca évoque assez précisément les peuples d'asie (chine ou japon)
Et du coup on se dit : "Mais c'est pas cohérent, les Romains avaient découvert l'Asie depuis longtemps ! En plus les chinois n'écrivent pas à la plume mais au pinceau." et ces réflexions m'ont fait sortir du récit.
Je ne sais que si je suis claire :/

Ensuite je trouve qu'il manque quelque chose à la fin, une chute ou une moral plus claire, j'ai eu un sentiment de "pas fini" en arrivant au bout, comme si tu n'étais pas aller au bout de ce que tu voulais dire.

Voilà en espérant que ça t'aidera ^^

Hors ligne Geekolas

  • Calligraphe
  • Messages: 128
Re : La Plume Et Le Burin
« Réponse #2 le: 25 Mai 2017 à 14:59:23 »
Salut Kwak' !

Dis-moi, c'est un texte très sympathique que voilà !
Cependant je suis assez mitigé sur mon impression finale.

En fait, je suis rentré assez vite dedans, et j'ai bien aimé ton style fluide et assez léger, qui m'a bien transporté dans ton univers.
L'histoire est bien amusante je trouve, c'est toujours intéressant quand ça parle de plume et de pierre, et tu as bien traité la chose à mon avis.
Au contraire de Milena Owein, je n'ai pas été gêné par le côté semi-historique, et je n'ai pas nécessairement rattaché tes peuples de l'Est aux pays asiatiques (qui d'ailleurs, selon la description que tu en présentes, pourraient aussi être assimilés aux cultures du Moyen-Orient... Enfin bref, cela m'a évoqué une idée assez vague d'exotisme plutôt qu'un peuple en particulier).  Je pense donc qu'on peut lire ton texte en l'imaginant dans un univers complètement fictif. Du moins à titre personnel, j'ai préféré me laisser porter dans cette direction merveilleuse, sans rattacher l'ensemble à une réalité historique.

Ce qui me dérange, donc, c'est la fin. Je m'attendais à une de ces chutes... qui n'est pas venue. Du moins pas vraiment. Par conséquent, je me suis dit qu'en fait c'était juste une introduction et que cette histoire doit un jour ou l'autre se poursuivre (ce que j'espère grandement car je lirai avec plaisir !), et dans ce cas on accepte ta fin. Ou alors c'est vraiment fini, et là, ça gâche vraiment ton texte. Car - comprends donc ma frustration - tu achèves trop vite, on a l'impression qu'il manque une partie ! La fin n'en pas est pas vraiment une, c'est tellement dommage,  et un peu décevant aussi, pour cette histoire qui partait si bien !

Voilà je tenais à te faire part de cette impression ambiguë qui est la mienne maintenant que j'ai achevé tes lignes.
Merci beaucoup et à bientôt !
« Modifié: 25 Mai 2017 à 19:00:02 par Geekolas »

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 422
    • BEOCIEN
Re : La Plume Et Le Burin
« Réponse #3 le: 26 Mai 2017 à 12:17:41 »
Bonjour

Un texte qui m a plu..................



Juste cette phrase qui m a legerement derange :
Citer
Il avait hérité ce savoir - et donc ce noble métier - de graveur officiel de par son père, lui-même l'ayant hérité de son grand-père.

le donc ne me parait pas necessaire ?

Et herite de par avec ensuite herite de.



J ai pris la fin comme un clin d oeil - une plainte - envers le prix excessif des encres d imprimantes !  ;D
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
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Re : La Plume Et Le Burin
« Réponse #4 le: 01 Juin 2017 à 20:09:32 »
Salut kwakou !

Je l'ai lu y a deux jours, sans laisser de commentaire, paske ça me laissait songeur...
Et j'ai songé, réfléchi au truc et en fait le texte laisse un empreinte, c'est cool.

Mes réflexions, les thèmes qui surgissent :
* Une certaine lutte entre conservatisme et progressisme, avec foutage de gueule sur les deux camps
* Un regard sur la mondialisation avant l'heure aussi, avec cette innovation qui vient de l'est et le rejet qu'elle provoque.
* Le thème du travail est aussi abordé, avec la "valeur travail" qui est exploitée assez subtilement, genre si mon travail peut être rendu caduc par le progrès, alors il faut éliminer le progrès technique pour que je puisse trimer et en être fier.
* Bien sûr, la communication, les médias et le fait que ce qui n'est pas gravé n'a pas de valeur. À bien y réfléchir, ça fait un parallèle avec la télé et internet tout puissants qui définissent les codes de la société.

Bref, un texte éminemment politique qui n'en a pas l'air. Bien ouéj, ça marche drôlement bien si on prend le temps de creuser (enfin moi j'ai dû réfléchir pour faire ces parallèles, d'autres seront pitêt plus rapides).

Au plaisir de te lire :)

++
RdL
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne andre48

  • Aède
  • Messages: 184
    • ajranc
Re : La Plume Et Le Burin
« Réponse #5 le: 01 Juin 2017 à 22:14:42 »
Salut,
J'ai aimé ce texte, l'histoire se déroule, fluide, intéressante, mais la fin, le rira... me convient moins.
Le thème de l'adaptation aux innovations est bien traité, ainsi que l’inaltérabilité de ce qui est gravé. Mais on efface, regrave, ou même dynamite pierres et sculptures... 
La permanence n'existe pas à long terme. Modifier les infos, changer le sens des mots, juger le passé avec nos idées d'aujourd'hui, de tous temps, ce fut certainement pour notre bien commun.
« Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination ! » Denis Diderot

 


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