Sur le trône qu’il s’est fait dresser au fond de la pièce, Vlad, un verre de vin à la main, se nourrit du spectacle. Après plusieurs goulées d’alcool, les victimes acceptent leur sort, certaines semblent même prendre du plaisir. A quoi bon lutter quand la mort à déjà prit possession de toute la matière et s’est régalée de cervelles bien fraîches. Les zombies n’ont pas de sentiments.
Le prince se lève et frappe à trois reprises le sol avec sa canne. Le silence se fait, total. En chaque alcôve, des encens d’opium se mettent à brûler, vision et perception se brouillent. Le temps est jeté aux oubliettes, les clés sont avalées. La dimension devient convexe avant de perdre ses couleurs, ses lois et ses repères. Tout le monde semble fasciné par la perte des jalons autrefois si rassurants. Plus qu’ivre, l’embarcation flotte au hasard d’un pas souvent hésitant, beaucoup de vin est renversé un peu partout.
Le Prince : -« Mes très chers amis venus de si loin. »
Sa voix éclate comme un coup de fouet sec.
-« Je vous suis reconnaissant de vous être déplacés si nombreux. Je remercie tout particulièrement Le sultan Mehmed II d’avoir eu la générosité d’enterrer un instant nos conflits d’intérêt pour se joindre à nous. J’ai quelque chose à vous annoncer. Dans quelques mois, ma femme enceinte va me donner un fils. Le plus beau des cadeaux. Cet enfant portera le sceau du Drakul, comme moi et dès sa naissance profitera instinctivement de tous nos pouvoirs. Le regard transperçant de sa mère et ma haine acerbe de la sous race. Je veux qu’il ait l’homicide enroulé autour de son cou dans ses nuits au berceau. Je veux qu’il règne sur mon domaine comme sur un trésor, qu’il défende les valeurs de la famille Basarab et que chaque humain croisé devienne rapidement un humain mort. Je veux l’entendre téter le sang de sa mère là où les petites saloperies se régalent d’un jus fade de nichon. »
L’assistance s’esclaffe. Il fait bon en cette soirée de pleine lune d’aller dans le sens du Prince, ne surtout pas le contrarier ou vexer par un comportement déplacé sa légendaire susceptibilité. Il pose sa coupe de vin au bord de ses lèvres et avale d’un trait le liquide pourpre presque liquoreux. Le verre se brise sur le sol.
-« Et je veux que par-dessus tout il sache apprécier à sa juste valeur son inépuisable existence. Ma femme ne devrait plus tarder maintenant. Je vous souhaite une excellente soirée. »
Pour assurer la plus belle réussite à cette nuit, Oradea et Brasov ont pris l’apparence de deux élégants serveurs. Grâce à une parfaite maîtrise de leur structure moléculaire, ils peuvent se changer en tout ce qu’ils veulent et tromper à outrance. Quand le Prince n’est pas là, le plus jeune des deux loups prend sa place au sommet de l’autorité, le temps d’un goût de divin au fond des boyaux. En zig-zag félidés ils s’introduisent dans les cercles d’invités, proposent des amuse-bouche, des massages, des langages étroitement corporels pour les plus zélés.
Dans la chambre, à peine réveillée, Bathory arrange un pli de sa robe devant le grand miroir. Cinq minutes se sont écoulées pendant une heure. Elles ont glissées sur ses joues blanches en traçant de longs sillons d’extase. Perdue dans le creux du lit comme au plus profond d’un océan à tenter de respirer dans l’eau fluorescente et constater son propre naufrage. Lizbeth s’est endormie, Bathory a pris possession de son cadavre et le manœuvre sans ménagements. Encore une fois l’aliénation va planer autour d’elle, projeter sa strychnine sur le premier connard venu, le premier malvenu génétiquement instable.
Elle se passe un doigt sur la commissure de ses lèvres. Doucement, il roule dans sa bouche et sous un léger bruit de succion, elle le fait aller et venir. Elle se regarde et se trouve belle, presque irréelle. Excitée par son spectacle, sous l’emprise de son propre charme, elle abandonne sa main de long de sa cuisse et s’accroupit. La peau sous sa culotte est tellement douce. La drogue s’est installée, la salope s’est tailladé une grosse part de matière grise mais il reste à Bathory suffisamment de maîtrise pour défoncer les portes du septième ciel. Elle pose sa main sur son sexe humide et en se remémorant les pires nuits d’ivresse avec Vlad, commence à couvrir de caresses un plaisir naissant. Dans un coin de sa tête, elle l’entend lui murmurer :
Entier, je glisse en ton vagin
De l’aube au bout du crépuscule
Et sur ton corps de canicule
Je disparais entre tes reins.
-« De toute façon je n’ai même pas besoin de fracasser la porte puisque j’ai la clé. »
VII
L’orchestre entame une marche funéraire. Mille clairons sonnent le glas. Du trou béant des trépanés sort une mixture miasmatique répugnante. Certains des condamnés ont déjà été mis à mort et en traversant le salon, Vlad constate la sauvagerie de ses convives. Des lambeaux de chairs, des têtes sans corps, par ici un bras sans épaule, par là une jambe sans tronc. Les peuplades aux traditions cannibales ont commencés leur festin.
Les instruments grondent. Une lourde romance aux pœciles colorés, ouverture béante sur un nouveau cosmos. Vlad est assis sur son trône pendant qu’une femme à ses genoux et ligotée tient son sexe entre les mains. Il passe la main au travers de ses cheveux et la pose avec fermeté sur son cou fragile. D’un mouvement de bras dominateur, il approche le visage angélique de son jouet vers le centre de son corps. La vertueuse esquisse un sourire et avale tout entier la virilité du Prince. Il repose sa tête sur le haut de son siège et commence à se perdre. Le plafond recule, les perspectives à priori rectilignes deviennent courbes. Il sent quelques choses de très puissant lui brûler le ventre puis la gorge, la tête. Ses pupilles se dilatent, sa respiration devient haletante. Il sent le dragon dans son dos battre des ailes. La petite langue de sa prisonnière frôle le bout de son gland, remonte le long de son torse. Elle se fourvoie dans une macédoine de bouches et vient s’empaler sur l’érection du Prince, totem ithyphallique au service de l’impudicité.
Bathory apparaît en haut de l’escalier au moment où le prince jouit. Elle descend chacune des marches avec la grâce d’une panthère, rase les andrinoples tombant de la rampe, pose délicatement le talon de sa chaussure sur le haut du piano pendant que le musicien écrase les notes sous ses phalanges squelettiques. A chaque fois la même arrivée cacophonique, la même mise en scène. Sa beauté est un venin qu’elle injecte aux convoitises. Directement dans la substance de ses rivales, sans même avoir à les toucher…
En cette muette coalescence
Sur ton corps d’effervescence
Je grave, triomphant, les lettres de ton prénom
Sur ton âme dévoilée pleine d’exaltation.
Bathory rejoint Vlad devenu Dracula. Drogue et sexe. Le cocktail à boire au goulot pour devenir un autre. A boire cul sec pour laisser s’exprimer la part d’ombre, l’endroit sans issue où les proies se planquent le temps d’un court répit. Leur schizophrénie plus ou moins maîtrisée, contenue au cours des siècles et finissant toujours par exploser…
…En des rigoles de semence
L’heure où les princesses dévêtues
L’heure où les sexes en transe
S’offrent au premier venu.