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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Romans, nouvelles » Battling le ténébreux (Alexandre Vialatte)

Auteur Sujet: Battling le ténébreux (Alexandre Vialatte)  (Lu 2211 fois)

Nabokov

  • Invité
Battling le ténébreux (Alexandre Vialatte)
« le: 16 Octobre 2014 à 00:12:02 »
                   
Attention séance coup de coeur  :coeur:


Résumé : Battling le ténébreux raconte les joies, les amusements et les désespoirs d'un trio de lycéens qui rêvent et désirent, dans une petite ville de province, autour de la figure d'une jeune Allemande, sculpteur de profession, qui vient de s'installer non loin du collège. C'est pas très vendeur, j'avoue mais regardez les extraits.


Mon avis : Vialatte est un peintre méticuleux, un sculpteur minutieux qui vielle à ce que les tourments qu'il décrit soit taillés parfaitement. Son art n'est pas emphatique, et encore moins ostentatoire. Au contraire, n'importe quel quidam ressort bouleverser de cette expérience. L’aisance d’Alexandre Vialatte, réside dans le fait que son style n’est pas porté par le labeur, la phrase est belle avec évidence, le roman prend le temps d’être grave et d’imposer un ton de fantaisie tragique, parfois surréaliste, dont sourd une émotion saisissante. On peut rapprocher ce chef d'œuvre à L'Attrape-cœurs de Salinger par son propos axé sur les heurs qu'on côtoie lors de l'adolescence, même si le ton y est beaucoup plus spleenétique...nostalgique...introspectif...

Ça me parle. Vialatte est génial. Il décrit avec génie l'adolescence et cette volupté de la douleur. On s'attache aisément à Battling, cet Albatros à l'âme hypertrophié. Tout est bon. Ne discutez et allez l'acheter.


Et c'est ainsi qu'Allah est grand.



Extrait : " Dans un coin du préau, tout pâle, Battling, seul avec son coeur aux abois, ses complications et son épouvante que les paroles de ces chansons n'expliquaient pas, ressemblait à quelque gigantesque fleur lunaire éclose là pour donner un sens aigu à cette soirée terrestre ; sur l'air des accordéons de village, il s'évadait de plus en plus loin de ce monde de chanteuses perfides, de camarades envahissants et de poètes impassibles. n'y avait-il pas, quelque part, sur une route surnaturelle, près d'un tournant dans les sapins, au bord des prairies, un bal rustique où l'on entendait monter ces valses comme un souvenir de la terre, sur une montagne en dehors du temps ? Mais où trouver la clef du domaine? "

"Ce ne fut que vers onze heures que le délire de Battling commença vraiment. il le cueillit au seuil de la rue des Merveilles, l'étrange rue du livre d'images qu'avait donné l'homme au melon gris...Battling descendit sur l'aile du vent la rue pleine de marchants turcs et de lanternes vénitiennes ; vous savez bien, cette rue bizarre où Erna Schnorr vend des morues sèches et des billes d'agate chez un petit épicier méfiant, la rue grasse, pesante et noire, où l'on glisse, de boîte en boîte, en passant par l'Alhambra, de Victor Hugo, qui jongle avec des poids de fonte, et le Petit Panthéon de Céline -qui nettoie les vieux fusils - vers l'Agence Cook des départs définitifs : le principal, derrière un guichet, vous y délivre un ticket jaune pour un voyage plus étrange que tous ceux du marin Sindbad, et les professeurs du collège, alignés au garde à vous sur la jetée, sonnent du clairon sous la lune quand le Mexico met à la voile dans la nuit pleine de feux follets"

 "Battling, Battling, nous n’irons plus à Mexico nous laisser prendre à leurs promesses. Nous en prêterons plus l’oreille aux conseils du ciel de cinq heures, ni aux voix du vent dans le préau. Nous n’agiterons plus sur les murs du parloir l’ombre emphatique de nos petites pèlerines. Tu n’invectiveras plus jamais Victor Hugo dans la cour qui sent le tilleul, à l’heure où les chats irrités font le gros dos sur la pleine lune."

Nabokov

  • Invité
Re : Battling le ténébreux (Alexandre Vialatte)
« Réponse #1 le: 01 Janvier 2015 à 09:56:45 »
Je poste la préface de 1928 parce qu'elle est géniale  :coeur: ne me remerciez pas  :D



Nous nous retournerons souvent…
Passons, passons; puisque tout passe
(Guillaume Apollinaire, Alcools)

« J’ai retrouvé ta trace, vieux Paul, sous une odeur de camphre et de roses, dans un hôpital militaire où l’administration distribuait les convalescents par groupes de quatre sur des bancs verts avec des pieds de fonte, devant les allées lisses comme des ruisseaux figés qui reflétaient l’ombre des pivoines. Un vieillard fou, mais ponctuel, venait tous les jours, à deux heures, offrir des roses à l’infirmière major, et lui réclamer, avec des gestes polis, la succession de son frère mort depuis quinze ans. Deux joyeux en pyjama gris, la ceinture large et le québroc cassé, jouaient des belottes silencieuses, accroupis derrière un massif ; leurs ombres longues cuisaient sur le sable, avec une netteté apprise en Afrique, pareilles à de longs poissons bleus ; ils avaient des gestes d’escamoteurs pour rentrer les sous dans leur képi, ils parlaient bas, comme au coin des rues nocturnes, ils roulaient des cigarettes épaisses qu’ils allumaient avec un briquet bizarre, fait d’un morceau de verre, d’un bout de chaussette brûlée et d’une boîte de Gibbs. La statue d’un grand, homme en bronze vert, dont le nom doit se trouver dans les dictionnaires savants, enseignait aux fleurs dans l’air bourdonnant le respect des princes de la diagnose.
On m’a montré ta chambre vernie, le lit étroit de ton martyre et de ta constance. Alors je t’ai vu passer dans l’air chaud, vieux Paul, sur les jardins de l’hôpital, comme autrefois, dans  l’avenue de la Gare, avec tes galons de caporal, les épaules carrées dans la capote, tes deux musettes, cette pipe de bruyère goudronnée que je fume en souvenir de toi, et cette face déjà pâle cette bouche qui ne s’est jamais plainte : « Ça va ? Ça va. – Ça ne va pas ? — Ça va. — Ça ne va pas du tout ? – Ça va quand même.» Oui, comme alors, quand tu venais pour les permissions dans la montagne, et notre amitié se mesure aux kilomètres que nous avons parcourus sur les routes, toujours contents. Qu’il y avait d’espoir, sur ces routes, et de tournants, et de grands signes, et d’appels, et de voix  qui passaient ! Quand c’était vraiment trop beau, vieux  Paul, alors, tout secoué d’un lyrisme, tu plantais rudement ton béton dans l’herbe épaisse, tu rigolais jusqu’aux oreilles et tu récitais ce Froissart dont l’étoffe te semblait riche et la sève nourrissante : « Et les blés étaient drus au royaume de- France… ».
Quand tu avais fini d’apostropher les montagnes en vieux langage, tu te  retournais vers moi, tes dents serrées sur ta pipe courte, la bouche tordue d’un rire intérieur comme  pour t’amuser d’une bonne blague, et les champs, qui t’avaient compris, rigolaient aussi dans la vallée avec la jovialité du Moyen Age… Ah ! vieux Paul, que tu sois maintenant dans cette boîte, en uniforme de gala, dans l’argile fade, avec des yeux qui n’y voient plus…

Souviens-toi seulement du vieux Collège, du genévrier, du Blaise Pascal qui méditait sur des marronniers bons enfants au-dessus de la porte et du réverbère, avec ses mollets Louis XIV et ce gros livre qu’il n’aura jamais lu.
Souviens-toi des jeudis obscurs dans ce magasin plein de merveilles où nous nous inventions des bonheurs. Il y avait des tigres en verre rouge, des éléphants verts, des chats bleus, des poissons en terre cuite et les images d’Épinal. Ton frère n’était  pas encore Docteur des Universités irlandaises, Angeli n’exposait pas encore à Paris, mais nous, déjà, comme Blaise Pascal, nous portions des culottes courtes et nous apprenions la géométrie.
Dans le dépôt qui sentait le café, nous jouions aux cartes sur un tonneau d’épices comme sur un bateau-corsaire ; nous fumions témérairement des pipes en terre ; le jour qui tombait du hublot découpait dans le clair-obscur un grand polyèdre glauque ; sur les caisses blanches, les renseignements en diagonale étaient inscrits en anglais.
Souviens-toi du prunier de Jean le Lièvre, à Saint-Ferréol-des-Côtes, des grands feux que nous avons faits dans les roches, de l’incendie que nous avions allumé sur la colline; souviens-toi de « Chicago » sur la pente, et de ce coq que nous avions mangé avec Pierre, dans un buron de la montagne, nus dans le foin jusqu’aux aisselles à cause de nos habits trempés, de ce coq que nous nous lancions comme une balle et dont nous faisions craquer les cuisses sous nos dents pour le punir de ses activités gauloises — Jamais plus nous ne boirons si jeunes — ; et de l’amitié qu’il y eut en ce temps, et de ces emportements lyriques qui nous faisaient hurler à pleine gueule dans les nuages du plateau, des chansons qui disaient nos seize ans, la Chanson du Luxembourg, la Chanson du jeune homme frivole; la chanson de la Lettre d’amour, et celles que nous faisait ton frère, et celles que nous composions. Le grand Tonin,  saisi d’une fureur sacrée, démolissait, à trente mètres, à coups de caillou, un hangar de briques irresponsable mais provocant.
Vieux Paul, ne redescendras-tu jamais, un jour de vacances, avec ton grand chapeau, tes bas de laine et ton bâton de genévrier ?
C’est ta pipe que je fume, ta montre qui me dit l’heure, l’heure terrestre que tu ne connais plus…
Vieux Paul, je veux te revoir, un jeudi, au moment où la première étoilé s’allume, s’il existe, dans tes domaines surnaturels où ton ombre rôde, une auberge de campagne au bord d’une route kilométrée, en marge d’une prairie verte devant un bois de sapins noirs. Une auberge qui sente le savon de Marseille et le pain bis, une table avec la toile cirée ornée du portrait des rois de France, un accordéon convaincu qui joue les airs à la mode, et des garçons qui dansent dans la joie de leur sang, en faisant craquer les planchers… Quitte la chopine entamée, elle attendra sur la table rouge, avance-toi jusqu’à la porte pour que je te voie tout de suite, tends-moi la main comme autrefois, avec tes bons yeux qui rigolent, et dis-moi de ce ton tranquille que tu n’abandonnas jamais : « Pour lors, étoient les blés si drus dans le bon royaume de France…» Je paierai ta chopine, vieux Paul, et nous en reparlerons de cette terre, puisqu’il est marqué dans l’Écriture qu’on doit se revoir quelque jour. »

(Battling le ténébreux ou La Mue périlleuse – Éditions Gallimard 1928/Folio 1971.

 


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