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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Première fois

Auteur Sujet: Première fois  (Lu 985 fois)

Juvenal

  • Invité
Première fois
« le: 03 Février 2018 à 13:16:28 »
Voici une petite nouvelle récemment achevée. Je préfère ne pas donner trop d'informations dessus avant la lecture, pour ne pas influencer les lecteurs, et recueillir les retours les plus authentiques possibles, face au texte seul. Et ce n'est pas parce que c'est ma première participation sur ce forum qu'il faut vous retenir dans la critique, bien au contraire  ^^ Bonne lecture !


Il s’avance sur l’herbe. Le jour commence doucement à décliner, teintant le ciel de cette couleur insaisissable, entre gris et bleu, embrasé par l’aura du soleil couchant. Un ciel typique de la fin d’après-midi lorraine. Il a toujours aimé le ciel de sa région, à la fois serein et rassurant.

Il est encore confiant, mais son assurance s’érode à mesure qu’il s’approche de l’avion. Il faut dire qu’il n’avait jamais quitté le plancher des vaches auparavant. L’hélice tourne déjà. La voile dans son dos pèse sur ses épaules, et restreint ses mouvements. Pourtant il faut décoller, et on lui demande de presser le pas. Une odeur forte commence à emplir l’air ; celle du kérosène. Il ne le sait pas encore, mais cette odeur va s’incruster dans son esprit, et il ne pourra plus passer devant une station-essence sans revivre ces moments. Sans se rejouer sa première fois.

Il grimpe dans l’avion, et la porte se referme derrière lui. A ce moment, plus de retour en arrière possible. Il faut aller jusqu’au bout, et c’est bien ce qu’il compte faire. La rotation des palles s’accélère. Il ne le distingue pas, mais le devine à l’intensification du bruit du moteur. Ca y est, le coucou bouge. Il prend rapidement de la vitesse, et quitte bientôt le sol. C’est drôle, une première fois en avion. Il y trouve un petit côté surréaliste ; les gens minuscules, les routes comme des veines de bitume, et les quelques arbres qui fleurissent dans les champs.

À un moment, il lui semble même percevoir la courbure de la terre…

Mais l’heure n’est pas à la rêverie, les choses sérieuses approchent. Il va bien falloir les rejoindre, ces arbres et ces gens minuscules. Et pour cela, il n’y a qu’un seul chemin : par la porte.

Ils sont quatre débutants à sauter pour la première fois, accompagnés d’un moniteur. Personne ne parle. Les autres semblent tout aussi stressés que lui, et tout aussi appliqués à n’en rien laisser paraître. Le moniteur se lève, et accroche leurs « SOA », sangles d’ouverture automatique. Une simple sangle jaune, sur laquelle repose l’ouverture de son parachute.

Ça y est, l’avion a atteint la zone de largage, et commence à ralentir. Le moniteur ouvre la porte d’un geste énergique, effaçant ainsi subitement la dernière barrière entre notre homme et son ambition. Il sera le dernier à sauter. La première de ses compagnons s’avance, et s’installe. Le moniteur lui donne quelques derniers rappels des consignes, et un compte à rebours : « Trois ! Deux ! Un ! ». La jeune femme s’élance, et disparait en un instant, comme happée par le vide. Notre homme observe les deux autres en faire de même, jusqu’à ce qu’il se retrouve seul avec le moniteur et le pilote. C’est son tour.

Il s’approche tremblant de la porte ouverte, et s’y assied. Il doit passer les jambes dehors, afin d’être prêt à sauter. Très bien, il s’exécute. A ce stade il ne réfléchis plus, sa raison a déserté, submergée par la peur. Même s’il avait souhaité réfléchir à ce qu’il faisait, il en aurait été bien incapable.

A peine a-t-il sorti ses jambes, ainsi qu’une partie de son buste, qu’une force incroyable le repousse violement, et le plaque contre la carlingue. Le vent. Il le savait, on l’avait prévenu, mais il s’est tout de même laissé surprendre. Pour autant cela ne le décourage pas, au contraire, affronter le vent lui apparait comme un défi facile à côté de ce qui l’attend.

Le voilà donc en place, avec plus qu’une cuisse gauche et ses deux mains dans la cabine, sans doute les trois appuis les plus fermes qu’il n’ait jamais eu. Une fois ainsi calé, il ne peut s’empêcher de jeter un œil, de regarder ce qui l’attend, là, en bas. Il baisse la tête.

Oh putain.

« C’est haut » aurait-il pensé, s’il avait eu à ce moment l’esprit rieur. Mais il ne pense plus. En fait, il est paniqué. La peur ne l’avait jamais autant envahi auparavant. C’est totalement surréaliste, ridicule même. Il va sauter là-dedans, vraiment ? Pourtant, il se l’est rejouée cette scène, l’ouverture de la porte, le vide qui lui tend les bras, et le saut fatidique. Des dizaines de fois, il se l’est imaginée, et il était tellement certain d’en comprendre les sensations, d’y être prêt. Mais rien n’aurait pu le préparer à cela. Quel esprit eu pu anticiper la force de ces sentiments ? Non, on ne peut s’imaginer sa première fois.

Heureusement, il n’est pas seul dans cette épreuve. Le moniteur se tient à ses côtés, en tenue lui aussi. « Tu n’oublies pas, tu comptes jusqu’à cinq ! Et tu restes bien gainé ! Allez ! » Et oui, allez. Les consignes sont sues. Y a plus qu’à. Il fixe le moniteur, il se concentre sur lui, comme un naufragé s’accrocherait à un tronc d’arbre. Il n’entend rien d’autre que sa voix. « Trois ! Deux ! Un ! »

Il pousse sur ses bras, de toutes ses forces, et il s’élance dans le vide.

Il lance par la même occasion un « cri de guerre », comme le qualifiera le moniteur, pour se donner du courage.

Et il chute. Il tombe, tout simplement. À 1000 mètres d’altitude. Le vent lui fouette le visage, mais pas autant qu’il l’avait imaginé. Son corps ne comprend pas ce qu’il se passe. Pourquoi tombe-t-il à près de 200 km/h ? Ce n’est pas normal, ce n’est pas naturel. Toutes les sonnettes d’alarmes sont tirées, son cœur s’emballe. A ce moment, il saisit la pleine signification du mot « adrénaline ». Mais sa tête reste froide. Etrangement, il ne se sent plus paniqué, il n’a plus peur. Au contraire, il aime ça, il adore la chute. Jamais il ne s’était senti aussi libre.

À peine a-t-il le temps d’apprécier ces quelques secondes qu’il sent quelque chose le retenir par les épaules, et il se redresse. La voile s’est ouverte, sans qu’il s’en rende compte. Ça n’a rien eu de brutal, contrairement à ce à quoi il s’attendait. Il se rend compte qu’il a totalement oublié de compter jusqu’à cinq. Oh, peu importe. Voyons cette voile à présent. Il doit vérifier qu’elle s’est bien ouverte, et que les suspentes, les cordes qui la retiennent, ne sont pas emmêlées. Tout semble en ordre. Il se saisit alors des commandes, et commence à se prendre pour un oiseau.

Il sait qu’il a au moins cinq bonnes minutes avant de devoir amorcer la procédure d’atterrissage, et il compte bien en profiter. Il tire timidement sur la commande gauche, et la voile suit, en se penchant du même côté. C’est assez impressionnant de tourner en parachute, car on effectue un mouvement de balancier, et les plus téméraires peuvent se retrouver à l’horizontal pendant un court instant. Ce qui l’amuse beaucoup. Il tourne donc, et se balance, un coup à gauche, un coup à droite. Il prend toutefois garde à ne pas en abuser, car il sait que chaque virage lui fait perdre rapidement de l’altitude. Et il tient à en profiter, de l’altitude.

Le monde est beau vu d’en haut. Il voit les hangars de l’aérodrome, la route par laquelle il est venu, et même l’usine où travaille son père, au loin. Les arbres ressemblent à de petits buissons, et les champs semblent être des tapis de velours clairsemés. A la réflexion, il se sent encore plus libre sous sa voile qu’en chute libre. Parce qu’il a le contrôle, et le temps d’admirer la vue. Le temps de profiter de ce moment magique, où plus rien n’a d’emprise sur lui. Les problèmes, les soucis, et autres tracasseries… Tout cela est resté au sol.

La descente se fait sans encombre. Il reçoit de temps en temps des instructions par la petite radio accrochée à son harnais. Il jette de temps à autres un regard à son altimètre. 600, 500, 400… Le voilà à 300 mètres du sol, il est temps d’atterrir. Il longe les hangars, puis effectue un large virage, pour se diriger vers une cible de sable, au centre de l’aérodrome. Le but du jeu étant évidemment d’arriver au cœur de la cible. Il vérifie qu’il est bien face au vent, à l’aide des plis de son pull, et commence à anticiper le moment où il devra se poser.

Ce n’est pas aussi simple qu’il y parait, mais heureusement, une fois encore, il n’est pas seul dans cette épreuve. La voix rassurante de la radio le guide, pas à pas. Il n’est plus qu’à quelques mètres du sol. Au signal, il tire les deux commandes simultanément, jusqu’à ses genoux. Cela a pour effet d’affaisser la voile, et lui permet de se poser. Le sol arrive à vive allure, mais il l’anticipe, il se prépare… Raté, un peu trop en arrière, il se retrouve sur les fesses. Tant pis, il parviendra à rester debout la prochaine fois. La cible est ratée également, mais pas de beaucoup ! Et la voile vient se poser en douceur derrière lui, marquant définitivement la fin de cette aventure.

Il reste un instant assis, dans l’herbe, comme s’il venait de se s’éveiller d’un rêve. Puis il se relève, fait un signe de la main à un camarade qui a atterri non loin de lui, que ce dernier lui rend, et s’attelle à ramasser la voile. Elle pèse nettement moins lourd dans ses bras que dans son dos. Il se dirige enfin vers les hangars, où on lui apprendra à replier cette voile dans son parachute.

Mais il ne pense pas à ça. Il se sent fier, fier de ce qu’il vient d’accomplir, et surtout vivant, à nouveau vivant, comme s’il venait de retrouver quelque chose de perdu depuis longtemps, quelque chose d’essentiel. Il se sent passionné, et il n’a qu’une idée en tête : y retourner. Il veut cultiver cette passion nouvelle, il veut ressentir à nouveau cette peur, pouvoir l’affronter, encore, et la dépasser. Il veut de nouveau tutoyer les nuages.
« Modifié: 03 Février 2018 à 13:18:31 par Juvenal »

Hors ligne david_hum

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Re : Première fois
« Réponse #1 le: 03 Février 2018 à 14:25:57 »
Merci de partager ton premier texte ici, je l'ai lu avec plaisir car j'ai toujours eu envie de sauter en parachute mais je n'ai jamais osé.
Au départ je pensais que cela était à propos d'un vol en ULM ceci dit.
Pour ce qui est du texte en lui même je pense qu'il aurait été plus prenant si tu avais utilisé la première personne.
Peut-être aussi que décrire les manifestations de la peur de ton personnage aurai un impact plus fort que d'écrire simplement le mot peur.
Merci pour le partage en tout cas.
"Là où nous tenons, en cet instant précis, dans les ruines dans le noir, ce que nous bâtissons pourrait être n'importe quoi." Chuck Palahnuik - Choke

Hors ligne Oli_Martian

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Re : Première fois
« Réponse #2 le: 04 Février 2018 à 10:14:29 »
Bienvenue Juvenal !
J'ai bien accroché à ton texte, qui nous fait parfaitement ressentir ce que peut être un premier saut en parachute.
Je rejoins David sur l'utilisation de la première personne. C'est même la première chose qui m'est venue en tête en découvrant ton texte : ce serait tellement mieux avec "je" .  ;)
Hormis cette distance avec le personnage, le reste fonctionne très bien, et les différentes étapes sont bien rendues et rythmées.
A bientôt !

 


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