La mer est agitée, comme angoissée par le spectacle proposé. Et je ne peux qu'approuver son angoisse. Mon cœur à moi tape aussi fort que les vagues sur les rochers qui entourent l'île : tout résonne dans un grand fracas. On n'entend plus les chants des oiseaux. Le vent soulève ses cheveux blonds. Plus tard, quand le jour s'en ira vers l'horizon et qu'il coulera sous l'épais tissu de la mer, la faune s'éveillera. Mais à cet instant, la lumière est bien trop oppressante et nous dissuade de montrer le moindre signe de vie. Alors je reste à terre, et je limite mes respirations. L'air salé m'emplit pourtant les narines et me donne la nausée. Je voudrais voler au secours de la fille étalée sur le sol à quelques mètres de moi. Je ne l'ose pas, de peur que le soleil me voit.
Deux heures plus tôt, je déjeunais à la terrasse de l'hôtel. Des crevettes en entrée, du saumon comme plat principal, et enfin des huîtres au chocolat pour le dessert. Spécialité locale qui me fit vomir l'ensemble de mon repas quelques minutes seulement après la dégustation. Le soleil était encore mon ami. Il réchauffait mon cœur et mon sang. Je me souviens avoir ri quand la fille est arrivée derrière moi alors que je finissais de me purger dans les toilettes sèches installées à l'entrée de la plage. « Huîtres au chocolat, je présume ? Elles remuent ! J'en ai fais les frais moi aussi. ». Je me relevais doucement, l'esprit encore un peu brouillé. « Quelle honte... Trois mois que je vous observe chaque jour en espérant que vous m'approchiez un jour, et vous venez quand je suis dans un état lamentable. ». C'était vrai. J'avais fais rire une femme. Elle m'avait demandé de la faire rire encore. Je lui avais répondu que je le ferais avec plaisir, sitôt que je me serais brossé les dents. Question de plaisir sensoriel, je voulais préserver son odorat à elle, mon goût à moi. Le soleil avait bronzé sa peau, et ses cheveux blonds volaient au vent. En grand gentleman, je lui avais proposé par la suite une longue balade sur les bords de mer.
Il faut avoir aimé le ridicule pour accepter une telle offre. Pendant que l'on marchait, elle m'a raconté sa vie. Enfance mielleuse. Études brillantes. Homme de sa vie. Adultère. Connard de sa vie. Dépression, cachets, psychothérapie foireuse. Envie de partir. Globe qui tourne, doigt qui l'arrête. L'Indonésie. J'ai ri beaucoup, surtout quand il aurait fallu l'éviter, mais elle ne m'en a pas voulu. J'ai conclu « Belle fable urbaine ! », et elle n'a fait que sourire. En fait, j'étais l'ami d'une confidence, l'ami d'une balade sur la plage, un inconnu à qui on fait croire qu'il nous est intime. Sans doute en prenait-elle un nouveau chaque jour. Elle m'a demandé « Et toi, c'est quoi ta vie? », alors j'ai dis « Un enchevêtrement de mauvaises choses dont je ne me plains pas. Je me suis découvert des super-pouvoirs en pleine adolescence, tu veux que je te les montre ? ». Elle s'est arrêtée, m'a tendue la main et moi, malgré tout ce que je savais du fonctionnement de ces femmes-là je l'ai prise. Nous nous sommes assis face à la mer.
« Quels sont-ils, ces super-pouvoirs ? », elle me demande en souriant.
« J'éveille la passion. Je regarde les paysages, je les analyse, je tire de chaque élément un peu de beauté, un peu de douceur, un peu d'envie, et j'en fais de gigantesques boules de passion. Tu vois le soleil là-haut ? Bah c'est moi. Et tu sens le vent qui soulève tes cheveux blonds ? C'est moi aussi. »
Elle a ri de nouveau. Elle ne semblait pas me croire. Je me sentais un peu vexé.
« Alors l'amour, c'est toi aussi ? » elle me demande.
« Oui bien sûr. Donne-moi ton cœur, je lui ai dis. »
« Va le reprendre à celui qui l'a volé. »
Tout s'est ensuite enchaîné très vite, sans que ni elle ni moi nous ne nous en rendions compte. J'ai prié le soleil, ma création donc, de me ramener ce cœur blessé. Il a hoché la tête et s'est mis à grossir brusquement, jusqu'à nous souffler une chaleur insupportable. Nous sommes tombés à la renverse et elle a glissé sur de long mètres, laissant derrière elle un sillon dans le sable. Je criais alors :
« Mais soleil, que fais-tu ? »
« Je redonne de la passion à celle qui l'a perdue. »
La mer est agitée, comme angoissée par le spectacle proposé. Et je ne peux qu'approuver son angoisse.
A SUIVRE...