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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)

Auteur Sujet: La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)  (Lu 2042 fois)

Hors ligne Lordius

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La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« le: 19 Décembre 2013 à 16:11:46 »
Ce bar possédait un atout concurrentiel. Outre sa petite piste de danse, il offrait un parking gratuit. Or dans ce quartier de la ville, les places de stationnement valaient de l’or.
 
Loup Tirello passa en vélo sous la grande pancarte « Bar La Fiesta - Parking gratuit réservé à la clientèle. » En plus petit, il était stipulé que le parking fermait à 4 heures du matin et qu’il fallait évacuer son véhicule sous peine d’enlèvement. Carlos, le patron, dégonflait lui-même les pneus des resquilleurs après avoir verrouillé le portail du parking délimité par de hauts murs.

Loup attacha son vélo à un poteau sous l’œil des deux vigiles devant l’entrée du bar. Un jeune Blanc au crâne rasé et au nez cassé, gros bras et tatouages. L’autre, un Noir quinquagénaire chauve et rondouillard, mâchait un chewing-gum.

Loup contempla la façade miteuse du bar avant d’entrer. Les vitres sales ne permettaient pas de voir à l’intérieur, discrétion garantie pour la clientèle. Le mur aurait eu besoin d’un ravalement en règle. Pourtant, un flot de clients se bousculait en ce début de soirée. Plusieurs fumeurs papotaient sur le parking.

Loup passa entre les deux malabars. L’intérieur était classique : tables carrées, chaises matelassées, ambiance tamisée, piste de danse dans un coin, comptoir à l’opposé. Loup interpella le barman, un quadragénaire moustachu au torse et à la panse développés.

— Je voudrais parler à Carlos, le patron.

— C’est moi.

— Je cherche un job de videur.

L’autre fit les yeux ronds et cessa d’essuyer le verre qu’il tenait dans sa main énorme. Loup était assez grand et très maigre, avec des membres très longs.

— Tu n’as pas le physique de l’emploi, mon ami, ricana Carlos.

— Je compense la force par la vitesse.

— Ce n’est pas un ring. Il s’agit d’en imposer par son physique pour décourager les bagarres.

— Ou par la réputation, peut-être… Le Noir commence à se faire vieux. Place à la jeunesse.

Carlos renversa la tête en arrière et poussa un rugissement, sa façon de rire.

— Toi, tu te fais trop jeune, Ficelle. Seize ans ?

— Vingt, bluffa Loup.

Nouveau rugissement.

— Ton culot me plait, mais c’est pas possible. Reviens dans deux ans et dix kilos. Dix kilos de muscle, hein…

Dépité, Loup alla s’asseoir à une table qui avait vue sur l’entrée. La musique de danse rythmée par les spots entrainait quelques danseurs. Le volume sonore était raisonnable, on n’était pas dans une discothèque. Carlos vint prendre la commande.

— Une bière.

— Je dois te demander ta carte d’identité. Pas d’alcool avant seize ans. C’est la loi.

— La loi, répéta Loup.

Il dévisagea Carlos d’un air impassible un moment avant de lui tendre le papier plastifié.

— Dix-sept ans… Loup Lupino.

— Tirello, corrigea le jeune homme. J’ai choisi le nom de jeune fille de ma mère.

Il détestait la répétition de la syllabe « lou ». À l’école primaire, on l’avait surnommé Loulou, c’était ridicule. Il en voulait à ses parents d’avoir choisi un prénom aussi mal assorti. Il ne les aimait pas particulièrement ni ne les détestait, comme d’ailleurs n’importe lequel de ses congénères. Il n’avait pas d’empathie.

— D’accord, Ficelle Tirello. (Il lui frappa l’épaule.) Carlos est un blagueur.

Pendant que Loup sirotait sa bière en observant les deux videurs, la faible lumière du plafond vacilla. Carlos arriva avec une boite à outils en maugréant :

— Marcel est pas là, ce bon à rien. Faut que je fasse tout, ici. Encore un faux contact dans cette foutue prise.

— Il a quelle fonction, Marcel ? demanda Loup.

Carlos répondit d’un geste agacé. Il alla se mettre à quatre pattes devant la prise électrique récalcitrante au ras du sol et commença à démonter la plinthe à l’aide d’un tournevis, presque aux pieds de Loup.

Le videur jeune vint le trouver :

— Patron, il est encore là, dans sa bagnole, à vendre sa saloperie.

Carlos jeta son tournevis et rugit, pas de plaisir cette fois. Il se releva d’un bond étonnant pour sa corpulence. Accompagné de ses deux hommes de main, il s’approcha lentement d’une voiture stationnée au fond du parking. À cette heure, il y avait encore pas mal de places, le soleil venait de se coucher.

Il ne se lèvera pas pour certains, songea Loup qui s’était déplacé pour observer la scène depuis la porte. Les fumeurs aussi étaient intrigués. De là où il était, il ne pouvait capter la discussion, mais ça criait et ça gesticulait dans le camp de Carlos. Le conducteur, par contre, sortit de sa voiture et les toisa froidement. C’était un petit Arabe costaud, la vingtaine, en jean, chaussures de sport et sweat, l’uniforme du jeune citadin. Il ne jeta que quelques mots. Sa moue méprisante et les éclairs dans ses yeux firent le reste : les trois revinrent vers le bar, assez agacés. La main de Carlos tremblait d’énervement ou de peur quand il reprit son tournevis.

— Qui c’est, ce type ? demanda Loup qui s’était rassis.

— Ficelle ! Faudrait voir à me lâcher la grappe…

— Un dealer ?

Carlos retira la plinthe en silence.

— À trois costauds, vous n’arrivez pas à le faire dégager ?

Son honneur de mâle était en jeu, alors Carlos se releva :

— Il a un revolver. C’est un tueur.

— Pourquoi ne pas appeler la police ?

Le patron du bar eut un sursaut, comme si Loup l’avait giflé. Celui-ci comprit que l’établissement abritait lui aussi des activités occultes. Maintenant, il voulait vraiment démarrer sa carrière professionnelle dans cet établissement.

— Si j’appelle la police, il est capable de se venger. Je serais obligé de demander une protection. Je dois déjà payer le racket officiel qu’on appelle impôt.

— Ainsi les muscles et l’apparence ne suffisent pas… remarqua Loup en levant les yeux comme s’il réfléchissait à haute voix.

— Va donc le faire déguerpir, puisque tu es si malin ! Avoir la tchatche si jeune, c’est super, mais ensuite faut assurer. Va, va lui botter le cul !

Loup fixa la voiture en se caressant le menton.

— Chiche. Mais je vais pas le prendre de front. Il s’agit de faire preuve de subtilité.

Carlos soupira et essuya machinalement son tournevis.

— Non, écoute, je me suis énervé. Je veux pas qu’il te fasse du mal. Laisse tomber.

Le patron se remit à l’ouvrage pour s’interrompre à nouveau quand Loup lui sortit :

— Si je vous en débarrasse, vous m’embauchez ?

— Oublie mes paroles provocantes, Ficelle. Crois-moi, t’es pas de taille.

Le sobriquet « Ficelle » l’agaçait prodigieusement, mais il n’en laissa rien paraitre. Ça lui évoquait le « Loulou » de son enfance. Tout le monde avait tendance à le sous-estimer.

— Vous m’embauchez ? répéta-t-il.

— Faut vraiment faire dégager ce fumier avant que la police débarque, alors d’accord !
Après tout, c’est ta peau. Mais je t’aurai prévenu…

Loup fouilla dans la caisse à outils. Il empocha un tournevis, des gants de bricolage et une grosse épingle à nourrice.

Une heure plus tard, le parking était plein. Il fut aisé à Loup de se faufiler discrètement derrière la voiture du dealer. De temps en temps, un jeune s’approchait du véhicule et échangeait quelques mots avec son propriétaire. Billets et sachets changeaient de main.
Accroupi derrière la voiture, Loup sortit l’épingle à nourrice et piqua les flancs des deux pneus arrière. Il n’utilisa pas le tournevis, trop gros : il s’agissait de provoquer une crevaison lente. Sinon le dealer se serait rendu compte du sabotage.

Ensuite Loup retourna tranquillement à l’intérieur déguster un soda (plus d’alcool, on ne peut pas rester pleinement actif après deux bonnes bières). Vers trois heures du matin, le dealer voulut repartir et s’aperçut de la double crevaison. Sa roue de secours n’y suffirait pas. Il apostropha violemment Carlos qui fit l’innocent qu’il était. De son téléphone mobile, le dealer appela un taxi. Voilà qui n’était pas prévu. Loup lui avait crevé les pneus pour que sa cible rentre à pied : il ne pouvait pas suivre une auto avec son vélo.

Il s’approcha de Carlos et le prit à part.

— Demandez à un de vos musculeux de me conduire. On va suivre le taxi.

— Si tu t’en prends à lui, débrouille-toi seul. Le bar doit pas être impliqué.

— Il ne le sera pas. J’ai besoin d’un coup de pouce. Sauf si les gros bras ont de petites… tripes.

— Roger suit le taxi, te dépose et rentre aussi sec. Et c’est tout.

— C’est tout, patron.

Le gros Roger fit monter dans sa voiture qui démarra avec la même réticence que son propriétaire. Le videur conduisait à bonne distance du taxi, filature propre. Ses mains serraient le volant avec force, tout son corps était crispé. Il était temps qu’il prenne sa retraite.

— Il est dangereux, p’tit. Tu fais une connerie. J’ai un gosse de ton âge. Si j’étais ton père, je te laisserais pas faire n’importe quoi. Veux-tu que je te raccompagne chez toi ? Tu récupéreras ton vélo demain. Je le garderai. Où habites-tu, fiston ?

— Ça va aller, chef. Le taxi ralentit. Laissez-moi ici. Merci. Dans quelques mois, je passe mon permis. C’est moi qui vous conduirai, bientôt.

À l’asile des vieux pétochards, ajouta Loup intérieurement.

La cible sortit du taxi après avoir payé et marcha dans la nuit, une sacoche en bandoulière. Le quartier résidentiel était désert. Le dealer s’était fait déposer à distance de son domicile, pour ne pas divulguer au chauffeur son adresse, des fois que la police l’interroge.

Loup le suivait de près. Il enfila les gants de bricolage. On ne fait jamais rien d’illégal sans gants, c’est bien connu.

Tel un félin, il se déplaçait en silence. Son grand corps fin se fondait dans l’ombre du bâtiment qu’il longeait. Vitesse et furtivité constituaient ses atouts maîtres dans l’action.
Le dealer s’arrêta devant l’entrée d’un immeuble cossu. Il pianota sur le clavier du digicode. À l’instant du petit déclic d’ouverture de la porte, il poussa un grand cri : Loup venait de lui enfoncer le tournevis dans la cuisse. Cette partie du corps est très sensible car elle possède de nombreuses terminaisons nerveuses ; il se tordit de douleur à terre.

Loup se pencha à son oreille, par-derrière pour cacher son visage :

— Ne t’approche plus du bar La fiesta. Je te laisse ta marchandise et ton fric. Mais si tu fais des histoires, je sais où tu habites. On dit que l’éviscération est la souffrance la pire.

Dès qu’il réussit à surmonter la paralysie de la douleur, le dealer se redressa et sortit son revolver. Plus personne.

Battant le fer chaud, Loup courut à travers la ville pour retourner au bar où son vélo l’attendait. Il arriva un peu avant la fermeture, marchant sur la fin pour reprendre son souffle et éponger la sueur. Dignité avant tout.

Roger et son collègue l’interrogèrent du regard. Il leur sourit et alla rendre compte au patron qui était en train de débarrasser les tables.

— C’est fait. Il ne reviendra pas.

— Et s’il revient ?

Loup exhiba le tournevis ensanglanté et fit pivoter son poignet.

— Alors je serrerai la vis.

— Tu es un sacré loustic, Ficelle. Je te prends à l’essai.

— À la place du vieux ?

— Non, sourit Carlos. J’en ai marre de l’absentéisme de mon serveur. Tu vas le remplacer.

— Ce n’est pas notre accord, patron.

— Mon petit Ficelle, on avait convenu que je t’embauche, c’est tout.

— D’accord. À une condition. Ne m’appelez plus jamais Ficelle. Je suis Cobra.

— Cobra ?

— Il est fin, rapide, agressif. Son attaque paralyse l’adversaire.

C’est ainsi que Cobra entra à dix-sept ans dans le monde du travail. La légende commençait sa reptation.

Hors ligne Babataher

  • Troubadour
  • Messages: 389
Re : La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« Réponse #1 le: 20 Décembre 2013 à 08:12:43 »
Bonjour Lordius, toujours dans l’action malgré  cette longue éclipse!
quelques remarques:
Citer
Les vitres sales ne permettaient pas de voir à l’intérieur,
de voir l'intérieur ou à l'intérieur à vérifier!
Citer
— Je cherche un job de videur.
Pourquoi ce job et pas un autre tu me diras et pourquoi pas? je pensais à la constitution du personnage.
Citer
avec des membres très longs.
longiligne pourrait remplacer toute la phrase.

 L’action et  le dialogue rendent tes textes, avec ton style, animés et vivants. Je pense puisque, ‘ naissance de Cobra’, que tu entames une nouvelle série d’action. Tu ne dis pas au lecteur qui est Cobra ? Échec scolaire ses parents ? Déception sentimentale Je veux dire le coté humain du personnage pour le rendre plus attachant, mais comme c’est le début, je suppose que cela viendra par la suite !
Ne faut-il pas concevoir un chapitre comme un roman et lui donner une certaine autonomie avec une chute à la fin?

Citer
Le dealer s’arrêta devant l’entrée d’un immeuble cossu. Il pianota sur le clavier du digicode. À l’instant du petit déclic d’ouverture de la porte, il poussa un grand cri : Loup venait de lui enfoncer le tournevis dans la cuisse. Cette partie du corps est très sensible car elle possède de nombreuses terminaisons nerveuses ; il se tordit de douleur à terre.

cette partie aurait pu constituer une chute pour annoncer la naissance du cobra. Ne la raconter qu'à la fin par exemple.
En tout cas j'ai lu avec plaisir, c'est fluide et entraînant.
Une phrase n'est bien construite que si elle est écrite de telle manière que personne ne remarque qu'elle a été construite.

Hors ligne Lordius

  • Troubadour
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    • Le journal de Lordius
Re : La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« Réponse #2 le: 20 Décembre 2013 à 10:16:28 »
Tes remarques sur le style sont toujours aussi pertinentes.

Tu as vu juste, c'est le premier épisode de ce qui pourrait être un roman. Oui, il est censé être autonome. Il me semble qu'il y a déjà une chute.

Concernant la psychologie du personnage principal, je vais en effet ajouter une phrase ou deux pour expliquer pourquoi il n'a pas fait d'études.

Kalhem

  • Invité
Re : La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« Réponse #3 le: 20 Décembre 2013 à 11:41:49 »
Hello !
Citer
On dit que l’éviscération est la souffrance la pire.
"On dit que l'éviscération est la pire souffrance" ou "On dit que l'éviscération est souffrance" ouuuu.... ou je sais pas en fait, mais cette phrase m'a un peu dérangé. x)

Le surnom Ficelle n'a pas arrêté de me mettre la chanson de la pub ficello dans la tête  :mrgreen: !
J'ai trouvé le texte sympa, le prénom Loup lui va à merveille, discret et rapide. Du coup j'attends la suite pour en savoir un peu plus sur Loulou et surtout savoir si le dealer va se venger  >:D.

Hors ligne Lordius

  • Troubadour
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    • Le journal de Lordius
Re : La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« Réponse #4 le: 20 Décembre 2013 à 12:41:53 »
En effet, cette phrase est un peu alambiquée. D'autre part, je me demande si 'éviscération' n'est pas un peu soutenu pour un dialogue, surtout un tel dialogue dans l'urgence et la tension du conflit.

Alors je propose :

Y a pas pire souffrance que les tripes à l'air.

Hors ligne Vivi

  • Palimpseste Astral
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Re : La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« Réponse #5 le: 22 Décembre 2013 à 02:09:45 »
Très bon texte, j'ai passé un bon moment. L'histoire se tient, le personnages aussi. Le thème est pas transcendant, mais l'écriture est efficace, et c'est ce qu'on demande à la base :mrgreen:

Merci pour cette lecture, Lordius :)
Je suis capable du pire comme du meilleur, mais c'est dans le pire que je suis le meilleur (^.^)v

Hors ligne Lordius

  • Troubadour
  • Messages: 369
    • Le journal de Lordius
Re : La naissance de Cobra (nouvelle noire picaresque)
« Réponse #6 le: 23 Décembre 2013 à 11:41:23 »
Merci pour tes encouragements, Viviane !

 


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