Bonjour,
Certains ont pris le temps de lire le premier chapitre de "L'enterrement de ma grand-mère".

merci à eux.
Voici le chapitre 2 (ils sont tout petits mes chapitres, malheur !)
Le peintre se souvient de son enfance, à Casa, dans les années 60.
Le chapitre 3 aussi est rédigé.
Chapitre 2
L'œuf est ma revanche. Je ne pourrais rêver mieux qu'un festin d'œufs durs. Même trop cuits, blanc figé dans un mouvement caoutchouteux, même le jaune cerné d'un bleu maladif, j'aime les œufs.
J'ai eu, lorsque j'étais étudiant, une maîtresse. Elle savait mes goûts et me recevais dans sa chambre universitaire avec une dînette charmante. Le repas constituait le plus érotique des préliminaires. En tailleur, devant une cagette retournée qu'elle avait recouvert d'un tissu indien, nous nous attablions. Les œufs étaient encore vêtus de leur coquille constellée de taches de rousseur qui rappelaient les pommettes de Marinette. Et je regardais ses mains doucement les déshabiller et nous savions tous deux, que n'en pouvant plus, nous nous dénuderions bientôt pour nous rouler sur son lit trop étroit pour deux.
Je regardais ses doigts faire apparaître la chair blanche, lisse et brillante de l'œuf.
Un peu absent à sa conversation d'étudiante en socio, très militante en cette fin des années 70, je me rappelais ses cuisses, blanches, lisses et brillantes. J'aimais à les parcourir de petits baisers jusqu'au plis de son aine et la sentir frémir, puis gémir alors que je me rapprochais de sa vulve. Et de ses lèvres que je dépliais avec la même précaution dont j'userais face à un incunable.
Elle aimait prendre dans sa bouche mon gland dont elle disait qu'il avait la douceur d'un œuf. J'aimais ses après-midi où nous nous retenions de jouir trop fort. Sa voisine Anatolie était une grande camerounaise, fille de ministre ou de directeur de cabinet, elle était très dévote, presque bigote et tiquait toujours un peu lorsque je sortais abasourdi de plaisir, prétextant encore une fois un article que notre journal étudiant nous réclamait pour le soir même. J'aimais bien Marinette aussi, ses conversations décousues et ses convictions naïves et sa bouche surtout.
Puis nous avons cessé de nous voir à l'issue des interminables vacances universitaires...J'ignore ce qu'elle est devenue.
Mon amour immodéré des œufs n'a pas pour origine la peau de rousse de Marinette ni mes émois d'étudiant. Il me vient de l'enfance. Ma grand-mère, à la mort de mon père, je n'étais encore qu'un bébé, avait pris en charge d'une manière autoritaire et indiscutable toute la maisonnée.
Son talent de tyran s'exerçait avec le plus de brio, le plus de fougue, pour tout ce qui concernait les plaisirs de la bouche.
J'étais son sujet le plus fragile, le plus faible et par conséquent le plus malléable.
Elle s'employa donc, toute mon enfance, à enrichir l'éventail de mes frustrations alimentaires.
Elle décréta, sans aucun fondement, sans que quiconque puisse démentir, ni même pense à démentir , que je ne digérais pas les œufs.
La sanction fut immédiate. Je me retrouvai privé à tout jamais du plaisir de déchirer la fine membrane d'un œuf au plat pour regarder se répandre le jaune épais puis saucer mon assiette avec un morceau de pain à la mie généreuse. Je me construisis un palais imaginaire dédié au plaisir des œufs. Je rêvais de montagnes d'œufs, mêlant allégrement les cuissons (mollet, coque, brouillé, en omelette). Mon palais ressemblait à celui d'un facteur Cheval monomaniaque. Ayant enregistré à tout jamais les mimiques de plaisir des adultes devant leur assiette, lorsqu'elle contenait l'aliment interdit, je me représentais, inlassablement, enfin adulte, c'est à dire libéré de cette inique interdiction.
Ma mère a gardé, au fil des déménagements mes cahiers ; le papier est plus que jauni et friable mais on reconnaît l'adulte que je suis devenu, trempant d'immenses tartines dans des œufs coques. Sur d'autres dessins, la couleur jaune s'est estompée mais ce sont de magnifiques œufs au plats que je dévore.
Ma grand-mère comme tout empereur ne savait pas s'arrêter à une victoire. Sa soif de conquérir le monde pour y faire régner son autorité semblait inextinguible. Après les œufs, bannis à tout jamais, elle trouva un autre moyen d'accroître ma frustration.
J'aimais, j'aime toujours, la douceur des gâteaux de riz ou de semoule. Je m'en régale, aujourd'hui, avec la même intensité qu'enfant. C'est idiot à dire mais j'y puise un certain réconfort. Ma grand-mère voulait que le monde tourne autour d'elle et de son charisme. Elle n'allait pas laisser impunément quelques grains de riz ou de semoule consoler son petit fils, pauvret, orphelin de père.
Lorsqu'elle s'absentait pour une longue course ou visite chez une vague cousine dont elle critiquait chaque parole et chaque acte pendant des semaines, ma mère osait me préparer un gâteau de semoule. Je l'aimais à mourir ma jeune veuve de mère, ses yeux bleus, tout délavés par les larmes versées depuis la mort de mon père, étaient sublimes. Je la regardais préparer sur la cuisinière à bois ce mets délicieux. Elle le versait vite dans un petit bol de porcelaine blanche avec un liseré d'or qui ne servait quasiment qu'à cela. Malgré ses avertissements, je me brûlais le palais en le dégustant. Dans le huis clos de la cuisine, ma grand-mère ayant enfin déserté son royaume, nous savions tout deux que nous parlions ainsi de notre peine, de l'absence de mon père et nous nous consolions de son absence.
Un jour, ma grand-mère revint plus tôt que prévu, ,nous trouvant attablés et c'en fut terminé du bonheur du gâteau de semoule brûlant.
« Il aime la semoule le petit ? Je vais lui en faire, moi ! »
Et elle s'exécuta, évinçant une fois de plus ma mère.
Plusieurs fois par mois, elle partait chez l'épicier après s'être frappé le front. Elle avait oublié les raisins secs. Dès son retour, le minuscule sac crissant de raisins noirs au bout des doigts, elle me préparait la semoule qu'elle verserait dans le petit bol de porcelaine à liseré d'or.
Elle y versait le sac entier. Les raisins secs, noirs et ridés me faisaient horreur : ils m'évoquaient la mort et la vieillesse. En les regardant, je pensais à mon arrière grand-mère qui occupait l'appartement du dessus, à la peau desséchée qui plissait sur ses mains et ses joues.
Je ne me brûlais plus jamais le palais. J'étais saisi de sensations paradoxales : haut-le-coeur provoqués par le dégoût de ses raisins secs, l'appréhension de sentir un petit queue oubliée qui irriterait ma gorge toute la journée, le désir enfin de retrouver l'onctueuse consolation de ce dessert.
J'hésitais et finissais toujours par capituler.
Un jour, ayant grandi un peu, me sentant plus assuré peut-être, je tentais d'expliquer à ma grand-mère qu'il était inutile de courir chez l'épicier pour se procurer ce ridicule paquet de raisins secs. Je lui avouais mon profond dégoût.
Elle me regarda longuement, perplexe :
« C'est gentil Petit de prendre soin de ta grand-mère et de ses vieilles jambes ! Tiens prends mon porte-monnaie, vas-y pour moi.
Mais, grand-mère …
Un gâteau de semoule, ça se fait avec des raisins secs ! »
La messe était dite.