Bon, voilà ma réponse au défi de Milora :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Je suis pas très convaincue d'avoir répondu, mais bon, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire (surtout le début :mrgreen:) et il m'a permis d'aborder un thème que j'aime bien, mais pas du tout de la façon dont je le pensais. Enfin, j'ai quand même l'impression qu'il est un peu —très— vide...
(J'en suis déjà au troisième titre —et rendons à César ce qui appartient à César, celui-ci est de Tomoyo— donc si vous avez des idées, je suis preneuse. :huhu: )
Hip rampa sur le dernier mètre qui la séparait du tronc moussu renversé sur le flanc, suivie de près par Anti et Pen. L’arbre était vermoulu, à moitié avalé par la végétation de la forêt. Une mousse verte, parsemée de minuscules fleurs bleues le recouvrait presque entièrement, comme une douce couverture. Hip se pelotonna derrière l’arbre pour écouter. Elle était sûre qu’il était là. La clairière avec la mare, il ne pouvait qu’être là. Elle essaya de discerner des bruits de pas à travers le chant des oiseaux qui tombait des rameaux verts.
— Tu crois qu’il est vraiment là ? chuchota Anti, recroquevillée contre le tronc.
Hip lui fit signe de se taire. Il ne fallait pas faire de bruit. Pas de bruit du tout.
Il y eut un petit clapotement, le son de quelque chose qu’on plongeait dans l’eau. Toutes les trois retinrent leur souffle et échangèrent un regard. Il n’y avait qu’un seul moyen de savoir. Hip se retourna et s’installa doucement sur ses genoux, les mains bien à plat contre le sol, le visage dissimulé derrière le tronc. Un perce-oreille passa tout près de son nez, la déconcentrant un instant. Elles entendirent un nouveau clapotis et se figèrent.
Tout doucement, Hip se redressa. Millimètre par millimètre, elle leva la tête hors de sa cachette. Devant elle, un peu en contrebas, s’ouvrait une clairière exigüe. Un large rayon de soleil tombait sur la mare vaseuse, dont les berges floues s’entremêlaient avec la végétation. Et devant la mare, tournant le dos à Hip, il était là.
Un poulain, exactement comme elle l’avait imaginé. Aussi blanc que les vieilles pierres chauffées par le soleil. Sa robe luisait dans la lumière, comme si elle était liquide. Il était minuscule, perché sur des jambes frêles comme des roseaux. Trop maladroit pour les plier, il les écartait des deux côtés de sa tête pour réussir à effleurer l’eau du bout de ses naseaux. Une fine crinière un peu froissée lui courait le long de l’encolure et Hip eut immédiatement envie d’y plonger les mains. Sa queue dans laquelle s’étaient prises quelques brindilles s’agitait sporadiquement pour chasser un papillon jaune qui l’agaçait. Ses tout petits sabots gris pâle s’enfonçaient de temps à autre dans la terre humide, glissant sur l’herbe qu’il avait écrasée. Il s’ébrouait alors et, dans un mouvement timide, le long de ses flancs minces, il agitait ses ailes.
— Il est magnifique, souffla Pen dont le nez venait d’apparaître derrière le tronc.
Aussi légère que fût sa voix, elle fit bondir le jeune pégase. Dans un demi-tour précipité, il s’élança parmi les troncs. En un instant, il avait disparu.
— Pen ! rugit Hip. Regarde ce que tu as fait !
Pen baissa le menton et se mit à triturer l’ourlet de sa robe.
— Je ne l’ai pas fait exprès…
Hip se releva d’un bond, furieuse comme le tonnerre en été. Son visage dessina une expression à peu près aussi effrayante que les foudres divines.
— On n’aurait jamais dû t’emmener, tu es trop petite !
Des larmes apparurent au coin des yeux de Pen, s’emmêlant dans ses cils. Elle ne voulait pas faire fuir le pégase, il était juste tellement beau, elle n’avait pas pu se retenir. Elle ne pensait pas qu’il l’entendrait…
Anti lui passa un bras autour des épaules, lui prit la main.
— Laisse-la, Hip. Ce n’est pas grave, on va le retrouver.
Hip émit un grognement sceptique qui laissait bien entendre qu’on ne l’aurait pas comme ça. Pen était trop petite pour une mission aussi sérieuse que chasser un pégase.
C’était Hip qui avait entendu les hennissements la nuit précédente. Un cri pathétique, plusieurs fois dans la nuit, pas très loin du village. Les grandes n’avaient rien entendu, elles n’avaient pas l’oreille assez fine. Ça aurait pu être le petit d’une jument du troupeau sauvage qui habitait la forêt, mais Hip avait immédiatement su que c’était un pégase. C’était forcément un pégase. Il fallait que ce soit un pégase. Et ça avait été un pégase.
Hip n’en avait jamais vu, mais quand elle entendait les grandes raconter leurs chevauchées sur les animaux mythiques, elle ne rêvait que de les imiter. Elle savait exactement comment ça se passait. C’était toujours soit au crépuscule, soit à l’aube. Au bord de la rivière ou dans une clairière. Le pégase piaffait avec grâce et il avait un regard plein d’un noble mystère. Quand il posait les yeux sur nous, alors on pouvait approcher. Il fallait avancer lentement. S’il acceptait la cavalière, il la laissait le caresser. Alors elle pouvait monter sur son dos et voler vers les étoiles.
Bon, ce n’était pas vraiment comme ça que ça s’était passé. Déjà, c’était l’après-midi. Le pégase n’avait pas exactement piaffé avec grâce, mais c’était surement parce qu’il était trop petit. Hip n’avait pas eu le temps de croiser son regard, mais il était surement noble et mystérieux. Par contre, les grandes n’avaient jamais mentionné de bébé pégase. Dans leurs histoires, c’étaient toujours des adultes qui les emmenaient sur leur dos. Mais un petit, c’était mieux. Si elles réussissaient à l’attraper, elles pourraient l’apprivoiser et il resterait tout le temps avec elles.
Hip s’assit de l’autre côté de Pen, qui sanglotait toujours.
— Ne pleure pas. Je sais comment faire pour le retrouver.
Pen écarta ses cheveux et leva vers Hip un regard plein d’espoir.
— C’est vrai ?
— Oui. Mais il va falloir que vous m’aidiez. J’ai besoin d’une diversion.
*
* *
Anti rentra au village par le côté ouest, au plus près de la maison de Barcida. Elle s’arrêta au coin du mur de bois et se tourna vers Pen.
— Tu as bien compris le plan ?
La petite hocha la tête, les lèvres serrées et les sourcils froncés, consciente de l’importance de son rôle.
— Très bien. Alors vas-y. Pleure.
Pen se concentra de toutes ses forces. Il fallait penser à quelque chose de triste. Comme la fois où elle avait découvert un hérisson mort, près des ruines. Il avait le ventre tout doux et encore chaud, mais il était mort. Elle fronça le nez, cherchant à retrouver le même sentiment. Ou alors, essayer de penser à quelque chose de douloureux. La douleur aussi, faisait pleurer. La fois où elle s’était ouvert la main sur une pointe de flèche de Clétè, par exemple, il y avait eu du sang partout. Si Pen avait toujours une cicatrice derrière le pouce, la douleur avait disparu, par contre, et elle n’arrivait plus à la faire pleurer.
— Dépêche-toi, Barcida va nous voir !
Pen se gratta le genou, retourna à l’image du hérisson mort. Mais il était mort depuis longtemps, maintenant, ça ne marchait pas.
— Qu’est-ce qu’il y a, tu n’y arrives pas ?
Pen hocha négativement la tête, un peu surprise elle-même.
— D’accord, je vais t’aider. Imagine la tête que va faire Hip quand on lui dira que tu as fait échouer le plan.
C’était beaucoup plus facile, d’un coup. Elle renifla une fois, deux fois et les larmes se mirent à couler sur ses joues.
— Parfait, approuva Anti. Maintenant assieds-toi et donne-moi ton pied.
Pen obéit et ôta ses sandales de cuir. Anti lui saisit un pied, écrasa dessus une poignée de baies écarlates ramassées dans les fourrés puis étala de la boue tout autour, jusqu’au genou.
— Surtout, n’arrête pas de pleurer.
Pen acquiesça, concentrée pour ne pas laisser ses larmes se tarir. Anti lui adressa un sourire complice avant de courir vers la maison en criant.
« Barcida, Barcida, Pen est blessée ! Pen est blessée, elle saigne ! »
Barcida sortit les mains pleines de farine, posa les yeux sur Anti, puis sur Pen qui pleurait, allongée sur le sol. Elle s’élança vers la petite, s’agenouilla dans l’herbe et la prit dans ses bras.
— Que s’est-il passé ?
L’éclair blanc de la robe de Hip qui se faufilait dans la maison attira le regard d’Anti qui mit quelques secondes à répondre.
— Euh… Pen est tombée dans un fossé, près des ruines du sanctuaire. Je l’ai ramenée ici et…
Barcida palpa la jambe de Pen d’une main experte, cherchant une lésion, une plaie.
— Hippolyte n’était pas avec vous ?
Anti se mordilla la lèvre. Elle n’aimait pas mentir à Barcida. Surtout qu'elle avait toujours l'air de savoir quand on mentait.
— Si, mais… Elle est partie avant que Pen ne tombe, elle voulait… cueillir des mûres.
La cuisinière lâcha Pen et leva un regard pénétrant sur Anti.
— Elle n’a rien, décréta-t-elle.
Anti se sentit rougir. Elle n’aimait pas quand Barcida la regardait comme ça, c’était comme si elle voyait à l’intérieur de son corps. Elle simula de son mieux une mine soulagée et balbutia :
— Ah, tant mieux. Bon… alors, viens, Pen, on va aller jouer à la rivière.
Pen avait cessé de pleurer et regardait Barcida avec un peu d’inquiétude, elle glissa sa main dans celle d’Anti, en vérifiant que la cuisinière ne les arrêtait pas.
Barcida se releva pesamment et mit les mains sur les hanches, regardant les fillettes s’éloigner d’un pas hésitant. Les petites avaient presque atteint la lisière de la forêt quand elle cria :
— Antiope !
— Oui ?
— Pas de bêtises.
La fillette hocha la tête avant de disparaître derrière les fougères.
À peine éloignées du village, Pen et Anti se mirent à courir vers la rivière, bondissant par-dessus les fourrés, se faufilant sous les branches basses avec l'agilité d'un faune. Elles déboulèrent sur la rivière, dérapèrent sur les galets et roulèrent pêle-mêle au sol, les jambes entremêlées. Reprenant subitement son sérieux, Anti leva un doigt moralisateur, les sourcils froncés.
« Pas de bêtises, Penthésilée ! »
L’imitation secoua Pen d’un fou rire qui lui coupa le peu de souffle qui lui restait.
Les jambes d’Hip apparurent dans leur champ de vision, et elle leur tendit deux mains secourables pour les relever. Elle avait son visage des grands jours, le même exactement que la fois où elle avait gagné aux osselets contre le vieux Chiron. Elle ramassa deux jattes à ses pieds et les brandit au-dessus de sa tête avec une expression de triomphe.
— Montre-nous, montre-nous, Hip, supplia Pen en se pendant à sa robe.
Hip se mit à rire et déboucha la première jarre, puis la passa à Pen. La fillette se pencha sur le goulot, huma, puis fronça le nez.
— Du lait de chèvre ?
Hip haussa les épaules.
— Je me suis dit que ça pouvait toujours servir.
Pen hocha la tête d’un air convaincu. C’était bon, le lait de chèvre, après une journée à courir dans les bois. Hip déboucha alors la deuxième jarre de terre cuite et toutes les trois se penchèrent dessus, tentant de discerner le liquide qui clapotait au fond.
— De l’hydromel, annonça Hip, une once de fierté dans la voix.
— La boisson des dieux, murmura Anti.
Dans un silence presque religieux, Hip remit en place le bouchon de liège et déposa précautionneusement l’amphore à ses pieds.
— Tu es sûre que ça va l’attirer ? demanda Anti.
Hip haussa à nouveau les épaules, comme si la question ne se posait même pas.
— Les pégases vivent sur l’Olympe, tout le monde le sait. Ils doivent boire de l’hydromel. C'est obligé.
Pen approuva à nouveau. Tout à fait logique. Par contre, elle n’était pas sûre d’avoir saisi la suite du plan.
— On fait quoi, maintenant ?
Hip se laissa tomber dans l’herbe et déboucha l’amphore de lait de chèvre.
— On attend le crépuscule.
*
* *
La nuit tombait sur la forêt sacrée du Pélion, attirant les insectes sur les eaux de la rivière et les poissons plus près de la surface. Le chant des grillons s’insinuait entre les troncs et on distinguait les premières torches du village qui s’allumaient sur la colline en surplomb. Hip ouvrit les yeux et se redressa sur un coude. Elle avait le ventre plein à craquer de lait de chèvre, le corps gorgé du soleil de l’après-midi et l’esprit encore habité par des rêves de chevaux ailés. Elle se frotta les paupières et secoua doucement Pen et Anti, qui émergèrent du sommeil en baillant.
— C’est déjà l’heure ? demanda Pen d’une voix pâteuse.
Les deux grandes ne répondirent rien et lacèrent leurs sandales de cuir qu’elles avaient enlevées pour se baigner. Hip ramassa les amphores, passant la ficelle qui les reliait sur son épaule. Elles époussetèrent leurs robes de grosse toile et se prirent par la main pour s’enfoncer dans les bois, vers le soleil couchant.
Malgré le soir qui tombait, elles avançaient sans hésitation, suivant la vieille voie de pierre à moitié dévorée par la forêt mais dont elles connaissaient chaque inflexion, pour l’avoir parcourue des milliers de fois. De l’herbe tendre s’insinuait entre les dalles, parfois jusqu’à les faire disparaître. Au-dessus d’elles, les frondaisons se rejoignaient, formant une voûte à travers laquelle on pouvait distinguer les premières étoiles. Un léger souffle de vent agitait les tresses d’Anti et elle respira l’odeur humide de la forêt en fermant les yeux, sans cesser de marcher. Devant elle, Hip s’arrêta tout d’un coup. On était à l’endroit où la voie s’élargissait et entamait une courbe lente avant d’arriver, mais on n’était pas encore au sanctuaire. Pen aussi se figea.
Devant elles, un peu sur la droite, dansait un ballet de lucioles. Il y en avait plus qu’Anti n’en avait jamais vu, comme si elles avaient toutes décidé de se réunir ce soir-là. Les lumières tremblotantes apparaissaient et disparaissaient entre les troncs, s’étirant comme une écharpe lumineuse le long de la route.
— C’est un signe d’Artémis, chuchota Hip. Il doit être là.
Les trois fillettes avancèrent sur la pointe des pieds, leurs robes blanches ondulant comme des fleurs pâles dans l’obscurité bleue. Elles débouchèrent sur les ruines du sanctuaire sans faire plus de bruit que des dryades.
Devant elles se dressait la vieille arche blanche, la seule à être encore debout, d’où pendait un rideau de plantes balancées par le vent. Des deux côtés, on pouvait distinguer d’antiques colonnes effondrées sur lesquelles jouait la clarté de la lune. Elles contournèrent l’arcade en silence. Derrière, à l'emplacement de l’autel, le pégase attendait. Il frôlait l’herbe de ses petits naseaux, happant de temps en temps un brin ou deux, faisant quelques pas, puis baissant la tête à nouveau.
Hip se cacha derrière l’arche et déboucha l’hydromel. Entre les feuilles, elle aperçut le poulain qui se redressait et humait l’air. Son cœur se mit à battre plus vite. De sa besace, elle sortit un morceau de chiffon qu’elle plongea dans la jarre pour l’imbiber. Elle le secoua au-dessus de sa tête, libérant une odeur musquée. Doucement, tout doucement, elle écarta les tiges qui coulaient du haut de l’arche. Le pégase la regardait de ses grands yeux ourlés de noir.
Ses ailes bruissèrent, il fit quelques pas en arrière, donnant des coups de naseaux dans les airs. Hip agita le linge. L’animal recula encore de quelques pas, hésita, puis tendit le nez, curieux. Hip ne bougea pas du tout, elle lui tendit seulement la main pour l’inviter à approcher. Le pégase hésita encore, et fit un pas en avant.
Hip s’arrêta de respirer. Il fallait qu’il approche, juste qu’il s’approche un peu, qu’elle puisse le toucher, un tout petit peu. Elle tendit ses doigts à l’extrême pour lui présenter le linge. Le pégase fit un bond en avant, s’arrêta juste quelques centimètres avant sa main. Cachées derrière l’arche, Pen et Anti regardaient la scène, fascinées par la grâce de l’animal, si près d’elles. Hip pouvait presque l’attraper.
Le poulain toucha timidement le chiffon du bout des naseaux, sursauta, recula d’un pas.
— Tu n’aimes pas ça ? murmura Hip. Regarde, c’est de l’hydromel, du bon hydromel.
Elle avança l’amphore vers lui. Il tendit le cou, renifla, puis éternua et recula à nouveau.
S’il n’en voulait pas, comment pourraient-elles le ramener jusqu’au village ? Anti se mordilla la lèvre, il fallait vite trouver une solution, ou il allait s’enfuir.
Avec des gestes mesurés, Hip rouvrit sa besace. Le poulain recula d’abord, puis s’approcha avec curiosité. La fillette déroula doucement la corde qu’elle avait emportée, laissa l’animal la flairer. Puis, avec la même promptitude que quand elle jouait aux osselets, elle lui passa la corde autour de l’encolure. Le pégase se cabra, hennit, battit des ailes.
— N’aie pas peur ! Je ne te ferai pas de mal.
Hip resserra le nœud coulant, de peur qu’il ne s’échappe alors qu’il tirait sur la corde en tout sens.
— Venez m’aider !
Pen et Anti sortirent de leur cachette et attrapèrent la corde, effrayant plus encore l’animal. Toutes les trois se mirent à tirer, mais le poulain planta ses minuscules sabots dans le sol, résistant de toutes ses forces et poussa un hennissement suraigu.
— On ne te fera pas de mal, je t’ai dit, viens ! supplia Hip désespérée de voir que le plan ne se passait pas du tout comme prévu. Il aurait dû les suivre docilement, les pégases aimaient les amazones, tout le monde le savait. Pourquoi résistait-il ?
Une ombre voila un instant la lune, transformant l’animal en une tache pâle à peine discernable qui s’agitait au bout de la corde. Hip tira, le poulain tira, et les trois fillettes tombèrent à la renverse. La corde leur glissa des mains, laissant des marques rouges dans leurs paumes et sur leurs doigts. Elles les sentirent à peine ; quelque chose venait de leur frôler la tête.
Dans un fracas de branches cassées, un deuxième pégase tomba du ciel, ses immenses ailes déployées au-dessus de la clairière. Les petites se protégèrent la tête de leurs mains, se serrèrent les unes contres les autres au milieu du piétinement et des plumes froissées. Les sabots allaient les écraser, c’était sûr. Elles fermèrent les yeux.
« C’est ma faute. » songea Hip en serrant Pen dans ses bras.
Un sifflement d’ailes passa au-dessus de leurs têtes puis, soudain, le silence. Anti crut qu’elle était morte. Mais non, elle entendait Pen et Hip respirer, elle ne pouvait pas être morte, les morts ne respirent plus. Elle ouvrit un œil.
Devant elles, le gigantesque cheval ailé se tenait droit et impassible comme une statue d’albâtre. Anti tapota Hip sur l’épaule.
— Hip… Pen…
Au son de la voix d’Anti, elles relevèrent la tête.
Le pégase s’approcha d’un pas long et souple, se planta devant elles et baissa le museau jusqu’à leurs petits visages immobiles. « C’est vrai » songea Hip « Il a le regard plein d’un noble mystère. » Il frôla leurs trois têtes du bout des naseaux, leur souffla dessus. Il les fixa encore un instant et, brusquement, recula et s’élança dans les airs dans une parabole éclatante, son petit à sa suite.
Antiope, Hippolyte et Penthésilée restèrent longtemps les yeux levés vers les cieux, bien après que la gracieuse forme blanche ait disparu, bien après que les étoiles les plus tardives se soient allumées, bien après que la nuit soit devenue noire comme l’Achéron.
— Tu crois qu’ils reviendront, Hip ?
Elle sourit, sûre d’elle.
— Bien sûr. C’est obligé.