Eric Verreken se réjouissait d’avoir enfin noyé sa terreur de l’avion dans quelques gorgées de Château d’Araigne, cuvée 2012. Depuis le décollage de Kinshasa, deux heures plus tôt, ni ses grilles de Sudoku (niveau intermédiaire), ni les récits sanglants et savamment narrés de Pierre Bellemare dans ses écouteurs, n’avaient réussi à lui faire oublier qu’il se trouvait prisonnier d’une capsule défiant la gravité à plusieurs milliers de mètres de la terre ferme. Le programme de relaxation, sur la piste n°4, n’avait pas été d’une grande efficacité non plus : la moindre secousse de l’appareil coupait court à toutes ses tentatives d’expirer et d’inspirer « profondément, intensément », comme le recommandait d’une voix traînante une illuminée tout droit échappée de chez "Nature et Découverte". Décidément, il n’y avait que le précieux flacon de piquette pourpre, servi avec une barquette de poulet curry, qui parvenait à lui faire desserrer les orteils et à le rendre indifférent à toute catastrophe aérienne éventuellement au programme.
Il avait enfin réussi à fermer les yeux, et était sur le point gagner le sommeil au son d’un vieux sketch de Patrick Timsit, quand l’annonce hésitante d’une hôtesse interrompit soudain cette berceuse de blagues vulgaires et de rires :
"Mesdames et messieurs, l’équipage serait reconnaissant à tout…médecin ou personnel de santé, de se présenter à l’avant de l’appareil pour prêter assistance à l’un des…passagers."
Verreken ne put réprimer une grimace de contrariété. Entrouvrant un œil, il espérait voir se lever un candidat à l’héroïsme, mais son regard ne rencontra que des silhouettes résolument blotties dans des couvertures, des têtes renversées cherchant méthodiquement le sommeil sous un masque de nuit, un lecteur absorbé par une double page d’un Closer dans un îlot de lumière crue.
Deux petits coups de coude contre son bras gauche enterrèrent définitivement son espoir de passer à travers les mailles du filet. Le sympathique retraité installé côté hublot lui souriait avec enthousiasme.
— Vous ne m’avez pas dit que vous étiez docteur ? fit le vieillard, visiblement réjoui par la situation. Je crois qu’on a besoin de vous à l’avant.
Dans un élan d’humanisme dû à l’imminence du décollage (synonyme de mort assurée), Verreken avait commis l’erreur, sur le tarmac de l'aéroport de Njili, de confier à son voisin septuagénaire qu’il venait de passer deux semaines à l’hôpital de Kinshasa dans le cadre d’un programme de diffusion des techniques médicales.
Ne pouvant contredire le vieillard, le docteur Verreken lui renvoya un sourire et détacha sa ceinture.
Dans un voile d’ivresse et de fatigue, il remonta l’appareil en essayant de ne pas trop tituber. A mesure qu’il progressait entre les paires pieds déchaussés débordant des sièges, les gémissements plaintifs d’un enfant se précisaient derrière le vacarme sourd des réacteurs. Il déboucha enfin dans la lumière du bar, où une hôtesse agitée l’accueillit avec un soulagement manifeste :
— Vous êtes médecin ? Quelle chance ! La petite est dans tous ses états.
Sans lui expliquer de quelle « petite » elle parlait, elle le fit traverser le bar et le conduisit dans l’autre allée. Elle s’agenouilla devant le siège d’un homme, type africain, qui tenait une petite fille d’environ quatre ou cinq ans dans ses bras. La gamine pleurait, enfouissant son petit visage dans la poitrine de son père.
L’homme se leva, sa fillette toujours pendue à son cou, et tendit la main à Verreken.
— Dieu soit loué, j’espère que vous pourrez faire quelque chose pour nous, docteur.
— Alors, qu’est-ce qu’elle a, cette petite ? répondit Verreken sur un ton compatissant.
— La petite va bien, docteur. C’est Poppy qui a un problème.
— Poppy ?
L’homme s’empara d’une petite caisse, posée sur le siège inoccupé à côté du sien, et la tendit au docteur. L’un des côtés de la boîte consistait en une petite grille caractéristique et derrière la grille, Verreken put distinguer la gueule effarée d’un animal chétif. Un chat.
*
La plaie du matou n’était pas belle à voir. A vrai dire, on ne pouvait même plus parler d’une simple plaie : l’une de ses pattes était presque entièrement nécrosée, réduite à un triste amas de chaire noire. La pauvre bête, pupilles dilatées, regard tétanisé, laissait Verreken l’examiner sans se débattre à la lumière blafarde du petit bar. Poppy semblait conscient que sa vie était en danger et que ce n’était pas le moment de faire le difficile.
— Votre chat allait bien en montant à bord ? demanda le médecin au père de famille, qui avait laissé sa petite au soin de sa mère.
— Il allait bien, oui. Ce qui s’est passé, c’est qu’un peu après le décollage, on l’a entendu crier dans sa cage, sous le siège. Comme s’il avait eu peur ou qu’il s’était fait mordre. Il avait l’air d’aller bien quand on a regardé ce qui se passait, mais une heure après…Qu’est-ce que vous croyez que ça peut-être, docteur ?
Verreken, pétrifié par ce qu’il venait d’entendre, fit mine de ne pas comprendre.
A suivre