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Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Aquarelle le 22 Août 2013 à 21:46:32

Titre: L'ennemi
Posté par: Aquarelle le 22 Août 2013 à 21:46:32
Bonjour bonjour !

Voici un tout nouveau vieux texte. Vieux parce qu’il ressort des archives poussiéreuses de ma lointaine jeunesse d’il y a plusieurs années. Nouveau parce qu’il a subi deux phases de remise à neuf, voire trois, et beaucoup de chamboulements. En gros il est passé sous le bistouri à plusieurs époques différentes et il garde les traces de chaque intervention. Et il conserve même quelques traits initiaux. Du coup je ne suis absolument pas sûre du résultat. Il m’a donné pas mal de fil à retordre, et j’ai bien peur qu’il soit vraiment bancal…
Et c’est non seulement un nouveau vieux texte, mais aussi un long texte court, je préviens : il ne faut pas se décourager. Ce petit doit avoir pas mal de longueurs, mais j’ai du mal à les cerner et à leur tordre le cou. Si vous avez des envies sanguinaires, c'est le moment de les libérer.
Ah, et c’est aussi un texte avec un titre mais sans titre. Disons que je l’ai baptisé parce qu’il le fallait, mais que c’est un titre provisoire, puisque je n’en trouve pas.
Bref, c’est un truc. Si vous n’êtes pas dégoûtés, lisez !



L’ennemi


Il est peut-être là, dans ce coin sombre. Ou là, derrière les plis de la tenture. Ou tapi sur le sol. Ou encore plaqué contre le mur… Où il se dissimule exactement, je l’ignore, mais je sais qu’il est là, qu’il m’observe. Allongé, les yeux ouverts, je scrute l’obscurité. Comme si elle avait encore quelque chose à m’apprendre. Je regarde le plafond, les murs peuplés d’ombres, les silhouettes trapues des meubles, la fenêtre. J’écoute. J’écoute le silence de la nuit. Rien. Rien d’autre que mon propre souffle. Je me retourne sur le côté, reviens à ma position initiale. Je ferme les yeux. Derrière mes paupières, les images palpitent, tourbillonnent, s’agitent sans fin, à m’en donner la nausée. Mon esprit est vide, ou peut-être trop rempli. Il ressasse les mêmes pensées, toujours, et toujours il tente vainement de dresser une barrière contre leurs attaques. Elles affluent en vagues puissantes qui ne s’épuisent jamais, et le barrage fragile que mon cerveau cherche désespérément à dresser s’effondre.
Je sonde l’obscurité. A cet instant, elle me paraît apaisante. Au fil des minutes, des heures, elle change de tonalité, de saveur. Je pourrais décrire chaque instant, chaque degré de clarté gagné, chaque subtil changement d’atmosphère. Chaque nuit, j’observe cette évolution. Et cela ne date pas d’hier.
Cette fois encore, il doit se rire de moi, se repaître de ma défaite.

Il me déteste. Quoique ce terme n’est peut-être pas adéquat. Il ne me porte sans doute pas assez de considération pour me détester. Il me méprise, voilà tout. Et il rit silencieusement de toutes ses dents en me regardant.

Moi, l’Empereur des Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, le Maître de toutes les Destinées, je suis tenu en échec par le sommeil.   

Enfant, je voyais mes nourrices s’endormir avant moi. Pendant de longues heures, je luttais. Je n’avais pour toutes armes que l’opiniâtreté et l’attente. J’avais établi, comme tout bon général, plusieurs stratégies, que j’essayais méthodiquement l’une après l’autre. D’abord, je ne tentais rien. J’espérais que le sommeil, si je ne l’appelais pas, viendrait de lui-même, qu’il ne se ferait prier que si je le laissais deviner que je l’attendais. Puis il me fallait me rendre à l’évidence : il me connaissait bien, peut-être mieux que quiconque, son esprit était retors et il me refusait cette victoire facile.

J’étais alors forcé de ruser contre lui. Je tentais de le piéger. Je m’étendais sur mon lit, je relâchais la pression de tous les muscles de mon corps, je fermais les yeux, en prenant garde à ne pas trop serrer les paupières, et je modifiais peu à peu le rythme de ma respiration. Je la rendais de plus en plus régulière, de plus en plus profonde… Je pensais ainsi pouvoir intriguer le sommeil. J’espérais qu’il croirait avoir échoué et, que, déçu, il s’approcherait doucement, tout doucement, pour vérifier que je dormais réellement. Lorsqu’il se serait trouvé à portée de mon bras, je l’aurais attrapé et contraint à m’emporter avec lui. Cette stratégie ne rencontrait pourtant presque jamais le succès escompté.

J’optais alors, en désespoir de cause, pour ma troisième tactique. Je me levais et je marchais à travers la pièce. Le sommeil, curieux, m’épiait en silence. Il devait être légèrement déconcerté. J’espérais le blesser par mon mépris, par mon indifférence. Il ne voulait pas venir à moi ? Eh bien, qu’importe ! Je n’en avais que faire. Parfois j’allumais une bougie, je lisais, dessinais, construisais des citadelles de papier. Puis, l’air de rien, je finissais par me diriger vers mon lit, nonchalamment, et m’y allongeais comme si je n’avais pas de but précis. Là encore, le sommeil ne se laissait pas prendre à mon manège. Il se révélait souvent plus subtil que moi, et ne pointait pas même le bout de son nez. Je faisais une dernière tentative : dans l’obscurité, le plus silencieusement possible, je me levais, et j’allais m’asseoir sur un fauteuil ou m’étendre à même le sol. J’espérais qu’il s’apercevrait trop tard de mon déplacement, qu’il se montrerait, s’imaginant m’être invisible. J’allais jusqu’à changer de pièce pour le piéger. Mais les ténèbres n’avaient pour lui aucun secret et il déjouait avec aisance ces tentatives dérisoires.

Il ne me restait alors plus qu’à compter les rais de lumière sur le plafond, les plis du drap sur mon lit, les étoiles dans le ciel…  Et s’il persistait à se dissimuler, je devais me rendre à l’évidence : c’était la défaite. Il me fallait me résigner. Les yeux grands ouverts dans l’obscurité pâlissante, je restais étendu immobile, sans plus croire au sommeil. Lui, évidemment, savourait sa victoire. Je l’imaginais souriant, réprimant un rire de triomphe. Il lui arrivait, épisodiquement, de se montrer magnanime : il daignait alors m’emporter quelques heures avant l’aube, mais il pouvait aussi être implacable et ne se présenter que quelques minutes avant l’heure de mon lever. Je n’avais pas sitôt fermé les paupières qu’on me réveillait sans pitié.

J’essayai aussi de me concilier ses bonnes grâces. Agenouillé au pied de mon lit, je disposais devant moi quelques restes de mon dîner que j’avais réussi à dérober et dissimuler. Je les offrais au sommeil, mais il ne venait jamais les chercher. Il faut dire qu’il avait pour lui seul les cuisines entières du palais. Que pouvaient bien représenter, pour lui, quelques morceaux de viande froids qui portaient l’empreinte de mes dents et une bouchée collante de friandise au miel ? Il ignorait superbement ces modestes offrandes. Je finis par cesser de tenter de traiter avec lui : c’était parfaitement inutile, et m’humilier devant lui me déplaisait profondément.

Quoi que je fisse, le sommeil me fuyait. Je restais donc seul face à la nuit. Dans les premiers temps, ma solitude ne m’apparaissait pas dénuée d’attraits. La nuit et son univers inconnu me fascinaient. Ils ne tardèrent pas à me terrifier. Ce monde d’ombres et de silences, si semblable et si différent de celui que je connaissais, m’emplissait d’une angoisse indéfinissable et d’une frustration sans bornes. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, j’entendais des ronflements s’élever de l’une, puis de l’autre chambre, et ils finissaient par former un chœur sonore et régulier. Et moi, j’étais le seul à rester éveillé. Si le monde nocturne s’offrait à moi, je restais aux portes de celui du sommeil. Je ne trouvais pas le chemin qui y menait, la formule magique qui m’y transporterait. Et j’avais beau me raisonner, cette exclusion m’emplissait de frustration. Tout le monde, même mes nourrices, même le plus humble de mes serviteurs, tous dormaient sur leurs deux oreilles.

Les premières nuits d’insomnie, incapable de supporter le poids de mon écrasante solitude, je me levais et allais secouer l’une de mes nourrices. Elle soulevait péniblement ses paupières lourdes sur un regard éteint et se débattait un moment pour sortir de cet état de flottement entre le sommeil et la conscience.
« Que se passe-t-il, Votre Altesse ? » finissait-elle par demander.
Sa voix avait l’air de venir de très loin, comme si elle était à moitié restée au pays du sommeil et qu’elle me parlait de là-bas. Je la secouais de plus belle par le bras pour qu’elle revienne auprès de moi.
« Je ne peux pas dormir. »
Je faisais cet aveu d’une petite voix désespérée. Je ne crois pas qu’aucune de mes nourrices ait jamais saisi l’intensité de mon désarroi. Personne, d’ailleurs, ne le comprenait. Je m’étais décidé un jour à aborder le sujet avec mon précepteur ; il me conseilla de relâcher mon corps et mon esprit et de pratiquer quelques exercices respiratoires que j’essayai consciencieusement. Sans succès. Mes nourrices, elles non plus, ne trouvaient pas de remède. Elles me proposaient de me veiller jusqu’à ce que je m’endorme, mais elles se mettaient à ronfler avant moi. Elles me préparaient des infusions que je buvais lentement mais qui restaient sans effet. Elles me racontaient des histoires dont la progression devenait de plus en plus laborieuse, si bien qu’elles finissaient par abandonner quand ce n’était pas moi qui le leur suggérais. Elles m’adressaient alors un sourire épuisé, reconnaissantes, et retrouvaient leur couche… et le sommeil. Je cessai de tourmenter mes nourrices.

Une fois, une fois seulement, je faillis berner le sommeil. Encore que je ne sois pas sûr qu’il ait jamais été dupe. Quoi qu’il en soit, le souvenir de cette nuit-là reste gravé au fer rouge dans mon esprit. J’avais grossièrement imité, à l’aide de quelques coussins, la forme de mon corps sur ma couche et je m’étais tapi sous le lit. J’attendis longtemps, le cœur battant, prêt à attraper le sommeil par les pieds dès qu’il viendrait rôder autour de moi. J’étais sur le point d’abandonner le guet lorsque je sus, soudain, qu’il était là. Un mélange de peur et d’excitation me submergea, ainsi que la sensation enivrante de la victoire prochaine. Je bondis en avant pour le saisir, mais l’attente immobile m’avait engourdi, et mon geste fut lent et malhabile. Le sommeil esquiva sans peine mon attaque ; mes mains ne rencontrèrent que le vide et, emporté par mon élan, je chutai lourdement contre le sol. Lorsque je relevai la tête, je poussai un cri. Des yeux multiples me fixaient d’un air moqueur. Ces yeux, de toutes formes, couleurs et de tailles, s’épanouissaient sur une tête ronde et sombre. Je distinguai une bouche large fendue en un sourire démesuré et plusieurs étranges appendices qui ressemblaient vaguement à des trompes de papillon. Une terreur sans nom me submergea. Je fermai les yeux en serrant les paupières le plus fort possible, comme si cela pouvait faire disparaître la chose, et je poussai un hurlement strident. J’entendis des pas, des voix, des portes qui s’ouvraient. Ce ne fut qu’en sentant autour de mes épaules le bras familier et protecteur de ma nourrice et sur ses insistances que j’acceptai de rouvrir les yeux. Je me lançai dans des explications confuses et entrecoupées. J’étais à peine parvenu à prononcer quelques mots que ma nourrice me dit en me caressant les cheveux :
« Là, là, Votre Altesse. Ce n’était qu’un cauchemar. »
Je protestai, mais plus je tentais de décrire les membres longs et filandreux, le corps rond et compact, la tête semée d’yeux, les trompes souples et rétractiles, plus les serviteurs qui m’entouraient hochaient la tête d’un air réconfortant en m’assurant que ce n’était qu’un rêve désagréable. Quelle ironie ! Comment pouvait-ce être un rêve, puisque je ne dormais pas ? Personne ne me crut.

Lorsque vint la nuit suivante, je refusai d’aller me coucher et je piquai même une véritable crise de rage lorsqu’on voulut m’y contraindre. Pour la première fois de mon enfance somme toute sans caprices, je me mis à hurler et à me débattre. Mon précepteur fut appelé en renfort, mais l’autorité qu’il avait sur moi n’était rien face à la terreur que le souvenir de ma rencontre nocturne faisait naître en moi. Adoptant un ton calme et pondéré, il se mit à essayer de me raisonner : tout terrifiants que pussent être les cauchemars, ils n’étaient que des créations de notre imagination et n’avaient aucune réalité, je ne devais donc pas craindre une image issue de mon propre esprit. J’avais beau lui décrire encore et encore les innombrables yeux luisants et goguenards et le corps hideux que j’avais vus, il refusait de m’accorder la moindre crédibilité. Furieux et terrifié, je le frappai de toutes mes forces lorsqu’il recommença  pour la dixième fois sa démonstration sur le même ton imperturbable. Je n’avais jamais fait une chose pareille : j’étais un élève habituellement doux et obéissant. Mon précepteur se frotta le menton, me dévisagea d’un air abasourdi et sortit. La respiration sifflante, je m’assis par terre et éclatai en sanglots bruyants. Ma nourrice, totalement dépassée, semblait partagée entre stupeur, désapprobation et compassion et ne savait manifestement pas s’il fallait me punir ou me réconforter. Je la vis soudain s’aplatir sur le sol. Je tournai la tête en clignant mes yeux bouffis de larmes et sursautai en reconnaissant la silhouette qui me faisait face.

Mon caprice avait eu suffisamment de retentissement pour que l’on crût bon d’appeler mon père. Je ne le voyais presque jamais et sa seule présence m’emplissait de peur. A vrai dire, je n’osais même pas regarder son visage. Je le reconnaissais à l’aura d’autorité qu’il dégageait et à la somptueuse tunique brodée qui, pour moi, faisait autant partie de lui que sa barbe ou ses cheveux. Pourtant, cette nuit-là, je croisai son regard. J’y lu colère, déception et mépris. Il ne prononça que deux mots : « Au lit. » Il n’éleva pas la voix, mais son ton était sans réplique. Il m’inspirait une crainte sans bornes, cependant, j’attrapai le dos de sa tunique à pleines mains – il s’était déjà détourné – et je le suppliai en pleurant de m’écouter et de me sauver. Si quelqu’un était de force à lutter contre mon terrifiant ennemi, n’était-ce pas mon père, l’Empereur tout puissant ? Il continua à avancer, me traînant derrière lui, suspendu à son habit, pitoyable et vagissant. Il ne s’arrêta qu’arrivé sur le seuil et sa tête pivota lentement vers moi. Son regard me transperça avec une telle intensité que mes doigts se desserrèrent d’eux-mêmes. Il se détourna et sortit. Je crois que ce fut l’un des pires moments de solitude que je connus. Cette nuit-là, je restai recroquevillé sur le sol, adossé contre le mur, de peur d’être pris en traître. Je serrais désespérément dans mon poing le couteau qui servait à tailler les calames, seule arme que j’avais dénichée dans ma chambre. L’Empereur avait défendu que l’on cédât à mes caprices, ordonné que l’on ignorât mes cris ou mes larmes et que l’on me laissât seul. Cette nuit-là, le sommeil dut se délecter.

Bien des nuits s’écoulèrent avant que je n’ose de nouveau m’allonger dans mon lit. Et bien d’autres encore avant que je renoue avec mes duels habituels avec le sommeil. Ce moment marqua un profond changement dans mes relations avec mon précepteur. Je ne lui faisais plus confiance : j’estimais qu’il m’avait trahi et que sa science était lacunaire, impuissante à appréhender les mystères du monde. Je devins récalcitrant et insolent. Quant à lui, il pensait que ma réaction témoignait d’un manque de maturité et d’une nature pusillanime et ombrageuse. Cette opinion était partagée par une bonne partie de mon entourage. Je compris qu’il m’était désormais impossible de parler à quiconque de ma vision. J’élaborai seul de nouvelles stratégies et fis de mon mieux pour prendre mon mal en patience.

J’étais persuadé que cela passerait. Que le sommeil finirait par se lasser de ce petit jeu sans fin, qu’il changerait de proie. Je me consolais avec l’espoir que lorsque je deviendrais l’Empereur, le Maître des Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, le sommeil serait contraint de courber l’échine devant moi et de me prêter allégeance. Vain espoir. Cela ne passa pas. Cela ne passe pas.

Une fois la couronne de perle, d’argent et de corail sur mon front, une fois la tunique de soie brodée sur mes épaules et le sceptre d’ébène et de nacre dans ma main, je pensais avoir plus d’armes à ma disposition.
Les meilleurs médecins se pressèrent à mon chevet. Je bus des drogues amères et sucrées, des décoctions infâmes, j’avalai des aliments exotiques, des poudres au goût de cendre, de métal ou de farine. Je posai sur mon front des cataplasmes frais, me prêtai docilement aux massages, acceptai stoïquement la piqûre des aiguilles. Des mages renommés vinrent se livrer à de mystérieux rituels, réalisèrent d’énigmatiques invocations, me conseillèrent de réorganiser l’agencement de mes appartements, de disposer autour de moi des objets qui absorbaient les mauvais esprits, de psalmodier des formules dissonantes. L’un d’eux dessina même sur mon corps de complexes arabesques qui me démangèrent pendant plusieurs jours. Mais science et sorcellerie se révèlent aussi impuissantes l’une que l’autre.
J’implorai les Dieux. Je me prosternai devant les autels de toutes les Divinités Majeures qui peuplent les Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, brûlai de l’encens, me purifiai aux sources sacrées, engageai de longues discussions avec les Prêtres, fis des dons fabuleux aux temples.
Je m’épuisai dans la réalisation d’efforts physiques. J’essayai les nuits de recueillement, d’ablutions, de prière et de méditation. J’essayai le jeûne. J’essayai les nuits de débauche, l’alcool brûlant et les étreintes passionnées de mes concubines. Mais je ne trouvai pas le repos dans leurs bras.

Un changement, néanmoins, finit par se produire. A un moment, je connus le sommeil. Mais je le connus sous son jour le plus sombre, le plus désagréable. S’il diffuse de l’une de ses trompes le calme et le repos, il peut aussi distiller l’engourdissement, la nausée, l’angoisse, les sueurs froides et la terreur. Il m’avait fui ; ce fut en ennemi qu’il se présenta à moi. Après toutes ces années passées à l’attendre, son arrivée ne m’apporta aucun soulagement, au contraire. Il s’était lassé en effet, non de moi, mais de la manière dont il s’y prenait pour me tourmenter. Il choisit de se montrer sous la forme de cauchemars atroces qui me réveillaient en sursaut. Ils me laissaient tremblant, sans force, en proie à une vague crainte superstitieuse, à un malaise qui durait tout le jour, comme un mal de ventre diffus et persistant. J’en vins, comble de l’ironie, à refuser de laisser le sommeil s’emparer de moi. Moi qui l’avais tant désiré, tant attendu, je cherchais par tous les moyens à lui échapper.
Je trouvai mille occupations, je demandai à un musicien de jouer ses mélodies les plus entraînantes, à des serviteurs de me maintenir éveillé. Je recréai, de ma propre initiative, mon insomnie. Et j’y parvins. Je renouai avec soulagement avec les nuits de veille et je décidai de mettre à profit ces heures d’insomnie. Je me mis à travailler et à me divertir pendant la nuit. Ces instants qui n’appartenaient qu’à moi seul, je me les appropriai. Je leur donnai un sens, une valeur. Je remplis mes nuits comme je remplis mes jours. Avec plus de souplesse sans doute : je peux modifier selon mes désirs l’occupation de mon temps, bien que cela n’ait pas grand sens pour moi. Quels désirs puis-je réellement exprimer ? Quel temps est vraiment le mien ? Je suis l’Empereur tout puissant. Je suis le Maître de toutes les Destinées. Sauf de la mienne.

Une nuit, alors que je contemplais la lune qui brillait dans toute sa plénitude au-dessus du lac et que je cherchais à retrouver ses éclats d’argent dissimulés sous les larges feuilles des nénuphars, je fus frappé par une réminiscence. Je me souvenais d’une autre nuit.
Non, en réalité, ce n’était pas vraiment la nuit, c’était encore le soir, mais la lune brillait déjà dans le ciel. Assis au bord de l’eau, je voulais en attraper les morceaux avant les carpes perpétuellement affamées qui cherchaient à les avaler. Nullement effrayées, elles bousculaient sans façon mes petites mains et frôlaient mes doigts de leurs écailles froides. Vexé par leur rapidité et la facilité avec laquelle elles me repoussaient, m’empêchant de m’emparer du trésor convoité, je m’enhardis et me penchai davantage au-dessus du bassin. La margelle était glissante et je perdis l’équilibre… Juste à temps, une main me retint fermement et me ramena en arrière. Elle appartenait à un étrange vieil homme. Une haute toque noire brodée de perles agrandissait démesurément sa silhouette maigre. Son long manteau brun était resserré à la taille par une large ceinture à laquelle était suspendu un grand sac de solide toile écarlate, refermé par une cordelette de soie.
« Attention, petit, dit-il. Tu as bien failli rejoindre les poissons. »
Sa voix possédait d’étranges tonalités rauques. Surpris et un peu honteux, je ne trouvai rien à répondre.
« Ah, vous voilà ! »
C’était l’Intendant. Il échangea un salut avec le vieil homme. Celui-ci s’inclina profondément. Lorsque les amples manches de son habit voletèrent, les spirales de fil d’or qui parcouraient l’étoffe s’animèrent, s’enroulèrent et se déroulèrent, comme si une vie propre leur était insufflée. La conversation s’engagea entre les deux hommes. Je n’en garde qu’un souvenir confus, mais il était question de potions et de décoctions dont le palais avait besoin. A vrai dire, je ne cherchais pas à comprendre précisément l’objet de leur discussion. J’étais bien plus intéressé par le mystérieux sac du visiteur.
A pas de loup, je m’approchai de lui dans son dos et dénouai les cordons de soie. Ma main se risqua à l’intérieur du sac. Il était rempli d’une sorte de poudre. Un peu déçu mais toujours intrigué, j’en saisis une poignée avant de reculer de quelques pas. J’observai mon butin. A la lueur du crépuscule, il semblait un peu doré et je crus reconnaître ce sucre ambré dont je raffolais, produit rare et utilisé avec parcimonie par les cuisines du palais. Sans plus réfléchir, je portai ma main à la bouche. Il me fallut quelques secondes pour m’apercevoir de mon erreur. Ce n’était pas du sucre, mais du sable. Dégoûté, je voulus le recracher, mais il était déjà dans ma gorge. Je me mis à tousser. Les grains me piquaient désagréablement et j’en avalai involontairement une bonne pincée. L’affolement me gagna et je commençai à m’étouffer. Le bruit que je faisais attira l’attention du vieillard et de l’Intendant et l’un d’eux me donna de vigoureuses tapes dans le dos. Je finis par recracher la bouchée de sable.
L’Intendant jeta au vieil homme un regard chargé de suspicion.
« Est-ce vous qui lui avez donné ce sable ? »
Le vieillard nia aussitôt, mais l’Intendant poursuivit :
« J’aurais dû me méfier. On ne peut pas vous faire confiance, à vous autres ! »
Les protestations de l’homme furent ignorées. L’Intendant le fit jeter dehors sans ménagement. L’une des manches de son manteau se déchira. L’étoffe se froissa à terre, les arabesques morcelées scintillèrent une dernière fois puis s’éteignirent, privées de vie. Le sac de sable se détacha et s’ouvrit, répandant sur le sol des poignées de poudre dorée qui fut piétinée sans vergogne par les gardes. L’écho de la voix rauque du vieillard s’évanouit dans le jardin tandis que les nuages de paillettes d’or qui flottaient dans l’air retombaient lentement dans le bassin, où les carpes les engloutirent goulûment.

En fermant les yeux, je revoyais soudain toute cette scène, que j’avais complètement oubliée pendant toutes ces années, avec la plus grande précision. Cet incident éveilla d’autres souvenirs en moi, ceux de récits que l’une de mes nourrices me faisait, ainsi que les leçons de mon troisième précepteur. Il fallait que je me livre à quelques vérifications.

Je trouvai rapidement ce que je cherchais dans la bibliothèque du palais. Je lus avidement. Autrefois, avant que les Divinités Majeures éclipsent définitivement les Esprits mineurs dans les Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, ceux-ci abondaient ; leurs cultes proliféraient. Le Sommeil avait ses autels et ses adorateurs ; ses servants les plus fidèles officiaient en recourant à la magie du sable, ce qui leur avait donné le nom de Marchands de Sable. Ils étaient affluents et respectés. Peu à peu, cependant, à mesure que les Divinités Majeures s’imposaient, ils connurent le même sort que les adeptes des autres Esprits mineurs : leur influence déclina, leur statut devint de plus en plus fragile et ils finirent par grossir les rangs des diseurs de bonne aventure, lanceurs de sorts protecteurs et guérisseurs de maux d’estomac, catégories suscitant mépris et défiance. Le Sommeil, quant à lui, perdit ses temples et ses autels et fut relégué au-delà des frontières des Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible. Il fut condamné à habiter les confins, les zones d’ombres, les marges floues et instables, à vivre dans l’ambiguïté et dans l’errance.

Je résolus aussitôt de me mettre en quête des derniers Marchands de Sable. La tâche était peu aisée. Le culte du Sommeil assurait peu de moyens de subsistance et attirait au contraire les persécutions. Les vocations nouvelles, il n’y avait guère lieu d’en être surpris, étaient donc extrêmement rares. Les derniers adeptes se dissimilaient dans des forêts profondes, sur les pentes abruptes des montagnes, ou, le plus souvent, dans des villes populeuses, sous une autre identité. Pendant toute une année, mes recherches restèrent sans résultats. Les efforts de mes serviteurs finirent toutefois par porter leurs fruits : ils retrouvèrent la trace d’un Marchand de Sable. Ils durent le traîner de force au palais, car il niait tout et refusait de les accompagner. C’était un vieil homme ridé et chétif au cheveu rare et au regard traqué qui ne cessait de s’incliner et de se tordre les mains. Je ne pus me défendre d’une pitié qui n’était pas exempte de dégoût en le voyant. Cette répugnance était autant dirigée contre lui que contre moi-même : m’en remettre à un être aussi misérable, voilà ce à quoi j’étais réduis. Dépendais-je vraiment de cet homme fragile ? Possédait-il donc le pouvoir qui me faisait défaut ? Après d’interminables discussions, il capitula et finit par accepter d’accomplir le rituel dédié à son Maître. Une nuit, j’ordonnai donc aux gardes de me laisser seul et d’interdire l’entrée de mes appartements. Je ne conservai auprès de moi que le plus fidèle de mes serviteurs. Nous assistâmes le Marchand de Sable dans ses préparatifs. Ceux-ci, à vrai dire, furent plutôt sommaires.

Nous  repoussâmes les meubles pour dégager un vaste espace, fîmes brûler de l’encens, disposâmes de modestes offrandes aux quatre coins de la pièce : jarres d’alcool, boulettes de viande épicées et gâteaux aux amandes. Le vieil homme s’assit au centre et versa de l’alcool dans trois coupes. Il vida la sienne d’un trait et nous l’imitâmes. De sa main tremblante, le Marchand de Sable trempa un long pinceau dans l’eau et traça directement sur le sol quelques caractères que je ne parvins pas à déchiffrer. J’ignore encore si c’est la maladresse de son écriture, combinée à la transparence de l’eau, qui rendait la lecture difficile, ou s’il s’agissait de symboles particuliers qui n’avaient de signification que pour les Servants du Sommeil. Puis le vieillard puisa quelques poignées de sable rituel et en recouvrit les caractères tracés à l’eau tout en psalmodiant un chant monotone de sa voix cassée. Alors que la mélopée devenait plus aigüe, il puisa de nouveau du sable et le lança autour de lui. Une partie retomba dans les encensoirs et la fumée, autour de nous, se fit plus dense et plus noire. Les larmes me montèrent aux yeux et je me mis à tousser.

Soudain, je sus qu’il était là. Je serais incapable d’expliquer cette certitude, elle s’imposait simplement comme une évidence. Un frisson de terreur me parcourut. Je levai le regard. Tout d’abord, je ne vis que l’épaisse fumée qui se déployait à présent dans toute la salle. Puis je distinguai un œil luisant et ironique. Puis un autre. Puis une multitude d’autres yeux. Puis je discernai les trompes, la bouche, les longs membres, le corps rond. Il n’avait pas changé. Il avança vers moi, ouvrit la bouche… A cet instant, j’éprouvai une sensation très curieuse : celle à la fois d’une chaleur intense et d’un froid pénétrant. Mon corps étouffait alors que l’hiver s’installait dans mon esprit. Tout gela au milieu de la fournaise. Le blanc de la glace, le rouge des flammes… Le noir.

Lorsque je rouvris les yeux, la scène avait disparu. Je me trouvais dans mon cabinet de travail. L’Intendant se pencha sur moi, s’enquit de ma santé et me donna de brèves explications. L’alcool et les encensoirs s’étaient renversés ; ma chambre avait pris feu. Alertés par l’épaisse fumée noire qui s’élevait en spirales, les gardes s’étaient décidés à enfreindre les ordres et étaient arrivés à temps pour me secourir, ainsi que mon serviteur. En revanche, le Marchand de Sable n’avait pas survécu. Une bouffée de remords m’envahit toujours quand je pense à ce vieil homme, à ses yeux apeurés et à ces mains tremblantes.
« Et dans la fumée ? demandai-je. N’avez-vous rien vu dans la fumée ? »
Ma question ne rencontra que des regards perplexes et des haussements de sourcils. Mon serviteur lui-même déclara n’avoir rien discerné à travers les sombres volutes. L’échec de cette nouvelle expérience me porta un rude coup. Pendant quelques mois, je restai prostré.

Puis une nouvelle idée me traversa. S’il n’existait plus de Marchands de Sable, il suffisait d’en former de nouveaux. J’exposai cette idée auprès du Conseil. Le Grand-Prêtre poussa de hauts cris devant cette hérésie ; le Gardien des Us secoua la tête ; le Maître des Sceaux pinça les lèvres ; le Défenseur de l’Empire et l’Arbitre de la Justice échangèrent des regards éloquents. Ma proposition fut rejetée à l’unanimité. J’eus envie de laisser aller toute mon impériale dignité et de me mettre à pleurer. Je tentai de les convaincre, mais ils furent inflexibles. Le retour à un ancien culte mineur était un affront envers les Dieux du Cercle et attirerait sur nous leurs foudres ; il n’avait par ailleurs aucun sens et ne pourrait que fragiliser les bases de l’Empire. Je ne pus retenir un geste de désespoir devant leur refus et devant mon impuissance – n’étais-je pas l’Empereur ? – et envoyai valser, d’un revers de main, le Réceptacle des Divinités Majeures. Le calice ne se brisa pas mais l’eau sacrée se renversa. Alors qu’elle tombait goutte à goutte sur le sol, les membres du Conseil me dévisagèrent en silence. Honteux et désespéré, je les regardai sortir un à un. Lorsque la porte se referma sur le dernier d’entre eux, je me pris la tête à deux mains. Il n’y avait aucune issue. Mes paupières lourdes se fermèrent un instant. Quand je les rouvris, j’entr’aperçus une tête aux yeux multiples qui s’évanouit immédiatement. Je crus entendre un éclat de rire.

Je me sens las, si las. Parfois, le monde tourne autour de moi, et un marteau frappe dans ma tête, qui résonne douloureusement. La fatigue. Je demande une tasse de thé, que j’avale brûlant. Parfois les coups de marteau s’atténuent. Parfois non. Le soleil m’éblouit et me donne mal au crâne, les voix de mes interlocuteurs  me blessent, j’aspire à la lueur pâle de la lune, au silence de la nuit. Mes forces s’amenuisent, et il m’arrive de chanceler. Lorsque je mets ma main à plat devant moi, je la vois trembler, comme celle d’un vieillard. Mon regard se trouble. Je cherche à me réconcilier avec le Sommeil. Je réessaie sans y croire les décoctions de plantes sauvages, les potions amères, les bouillons acidulés. Il reste hors d’atteinte.
Et il me guette constamment. Je n’en peux plus. Je ne supporte plus de deviner sa présence derrière le trône ou le lit, de discerner sa silhouette qui se confond avec les ombres. Je ne supporte plus de voir son sourire moqueur se dessiner sur les lèvres de mes interlocuteurs. Mais le pire, ce sont les yeux. Un jour, alors que je parlais avec le Gardien des Us, je m’aperçus que son œil droit ne m’était pas étranger. Je l’avais vu ailleurs que sur son visage. Je l’avais vu parmi les yeux multiples d’une tête sombre munie de trompes. Je reculai avec horreur. Ce n’était que le commencement. Maintenant, je reconnais les yeux du Sommeil dans ceux de mes conseillers, dans ceux de mes gardes, ceux de mes serviteurs, ceux de mon peuple. Et même… Je les reconnais dans les miens, dans mon reflet. Je le vis me regarder, lui, par mes propres yeux. Je brisai tous les miroirs de mes appartements et défendis qu’ils soient remplacés. Je parlais d’une fois sifflante, j’avais l’air hagard et mes mains étaient en sang. L’Intendant m’a regardé d’un drôle d’air. Il n’est pas le seul. Ils sont de plus en plus nombreux à me jeter des coups d’œil furtifs, à chuchoter sur mon passage. Je le sais. Mais je ne suis pas fou. Je suis seulement harcelé par le Sommeil, qui ne me laisse aucun répit et me traque de toutes parts. Et j’ai compris que je ne le vaincrais jamais.

Je ne vois qu’une seule issue. Parfois, de plus en plus souvent, je suis tenté de me précipiter vers elle, de tendre les bras à ce sommeil sans rêve qui m’emportera sans que j’aie à l’implorer pour cela et qui m’apportera le repos éternel. Celui de la tombe. Cependant, une pensée me retient, une pensée qui me glace d’effroi. Se pourrait-il que ce sommeil-là, lui aussi, se refuse à moi et que je sois, là encore, condamné à errer sans fin entre ces Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible qui sont censés être miens ? Peut-être serais-je alors, pour la première fois, en compagnie du Sommeil, et partagerais-je son éternelle errance.
Titre: Re : L'ennemi
Posté par: voile59 le 22 Août 2013 à 22:26:50
Bonsoir

Le titre n'est pas très parlant. Les deux premiers paragraphes sont un peu désordonnés et parfois contradictoire.
La fin m'a laissait sur ma faim. C'est pas très clair. Est-il prêt, accepte-t-il le dernier sommeil? Il parait le redouter puis est prêt à passer l'éternité avec lui.
Sinon le reste est vraiment bon. L' écriture est fluide et la description du désarroi du personnage est imparable. Globalement donc j'ai aimé.
Merci pour ce texte.
Titre: Re : L'ennemi
Posté par: tim gab le 23 Août 2013 à 09:40:04
Le texte est assez intéressant. J'aime beaucoup la maniére dont le personnage s'enfonce peu à peu dans une sorte de folie, fixé sur l'idée de vaincre le sommeil.
Mais il y a quelque chose que je ne comprend pas.
qu'enfant il veuille absolument piéger le sommeil puisqu'il est le seul à ne pas dormir ça peut se comprendre. Mais une fois qu'il a vu la terrifiante apparence du sommeil qui l'a effrayé au point qu'il refuse de dormir pourquoi ensuite il recommence à vouloir trouver le sommeil ? il devrait plutôt essayer de le fuir non ?
Titre: Re : L'ennemi
Posté par: OliveDuWeb le 23 Août 2013 à 10:52:35
L’ennemi


Il est peut-être là, dans ce coin sombre. Ou là, derrière les plis de la tenture. Ou tapi sur le sol. Ou encore plaqué contre le mur… Où il se dissimule (j'aurais vu une inversion verbe/sujet, ici : Où se dissimule-t-il exactement ? Je l'ignore...) exactement, je l’ignore, mais je sais qu’il est là, qu’il m’observe. Allongé, les yeux ouverts, je scrute l’obscurité. Comme si elle avait encore quelque chose à m’apprendre. Je regarde le plafond, les murs peuplés d’ombres, les silhouettes trapues des meubles, la fenêtre. J’écoute. J’écoute le silence de la nuit. Rien. Rien d’autre que mon propre souffle. Je me retourne sur le côté, reviens à ma position initiale. Je ferme les yeux. Derrière mes paupières, les images palpitent, tourbillonnent, s’agitent sans fin, à m’en donner la nausée. Mon esprit est vide, ou peut-être trop rempli. Il ressasse les mêmes pensées, toujours, et toujours (je trouve que les deux "toujours" sont trop proches. Peut-être mettre le premier plus tôt dans la phrase ?) il tente vainement de dresser une barrière contre leurs attaques. Elles affluent en vagues puissantes qui ne s’épuisent jamais, et le barrage fragile que mon cerveau cherche désespérément à dresser s’effondre.
Je sonde l’obscurité. A cet instant, elle me paraît apaisante. Au fil des minutes, des heures, elle change de tonalité, de saveur. Je pourrais décrire chaque instant, chaque degré de clarté gagné, chaque subtil changement d’atmosphère. Chaque (beaucoup de "chaque") nuit, j’observe cette évolution. Et cela ne date pas d’hier.
Cette fois encore, il doit se rire de moi, se repaître de ma défaite. (le terme "défaite" fait penser que ce serait dormir qui serait une victoire, alors que pour moi dormir serait plutôt céder que vaincre quelque chose. Mais peut-être que la suite du texte va éclaircir ce point. Cela dit, l'insomnie est bien rendue)

Il me déteste. Quoique ce terme n’est peut-être pas adéquat. Il ne me porte sans doute pas assez de considération pour me détester. Il me méprise, voilà tout. Et il rit silencieusement de toutes ses dents en me regardant.(la personnification de cet "ennemi" est bien faite, même si l'on devine déjà qu'il s'agit bien de quelque chose d'immatériel)

Moi, l’Empereur des Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, le Maître de toutes les Destinées, je suis tenu en échec par le sommeil.   (joli rebondissement, même si j'ai du mal à m'imaginer quelqu'un avec autant de pouvoir ne rien être capable de faire contre ça)

Enfant, je voyais mes nourrices s’endormir avant moi. Pendant de longues heures, je luttais. Je n’avais pour toutes armes que l’opiniâtreté et l’attente. J’avais établi, comme tout bon général, plusieurs stratégies, que j’essayais méthodiquement l’une après l’autre. D’abord, je ne tentais rien. J’espérais que le sommeil, si je ne l’appelais pas, viendrait de lui-même, qu’il ne se ferait prier que si je le laissais deviner que je l’attendais. Puis il me fallait me rendre à l’évidence : il me connaissait bien, peut-être mieux que quiconque, son esprit était retors et il me refusait cette victoire facile.

J’étais alors forcé de ruser contre lui. Je tentais de le piéger. Je m’étendais sur mon lit, je relâchais la pression de tous les muscles de mon corps, je fermais les yeux, en prenant garde à ne pas trop serrer les paupières, et je modifiais peu à peu le rythme de ma respiration. Je la rendais de plus en plus régulière, de plus en plus profonde… Je pensais ainsi pouvoir intriguer le sommeil. J’espérais qu’il croirait avoir échoué et, que, déçu, il s’approcherait doucement, tout doucement, pour vérifier que je dormais réellement(s'il s'agit du sommeil, pourquoi a-t-il besoin de vérifier si le narrateur dort ? Il doit le savoir, non ?). Lorsqu’il se serait trouvé à portée de mon bras, je l’aurais attrapé et contraint à m’emporter avec lui. Cette stratégie ne rencontrait pourtant presque jamais le succès escompté. (des images presque enfantines (j'entends que ça pourrait s'adresser à des enfants) donnant un aspect conte au texte)

J’optais alors, en désespoir de cause, pour ma troisième tactique. Je me levais et je marchais à travers la pièce. Le sommeil, curieux, m’épiait en silence. Il devait être légèrement déconcerté. J’espérais le blesser par mon mépris, par mon indifférence. Il ne voulait pas venir à moi ? Eh bien, qu’importe ! Je n’en avais que faire. Parfois j’allumais une bougie, je lisais, dessinais, construisais des citadelles de papier. Puis, l’air de rien, je finissais par me diriger vers mon lit, nonchalamment, et m’y allongeais comme si je n’avais pas de but précis. Là encore, le sommeil ne se laissait pas prendre à mon manège. Il se révélait souvent plus subtil que moi, et ne pointait pas même le bout de son nez. Je faisais une dernière tentative : dans l’obscurité, le plus silencieusement possible, je me levais, et j’allais m’asseoir sur un fauteuil ou m’étendre à même le sol. J’espérais qu’il s’apercevrait trop tard de mon déplacement, qu’il se montrerait, s’imaginant m’être invisible. J’allais jusqu’à changer de pièce pour le piéger. Mais les ténèbres n’avaient pour lui aucun secret et il déjouait avec aisance ces tentatives dérisoires.

Il ne me restait alors plus qu’à compter les rais de lumière sur le plafond, les plis du drap sur mon lit, les étoiles dans le ciel…  Et s’il persistait à se dissimuler, je devais me rendre à l’évidence : c’était la défaite. Il me fallait me résigner. Les yeux grands ouverts dans l’obscurité pâlissante, je restais étendu immobile, sans plus croire au sommeil. Lui, évidemment, savourait sa victoire. Je l’imaginais souriant, réprimant un rire de triomphe. Il lui arrivait, épisodiquement, de se montrer magnanime : il daignait alors m’emporter quelques heures avant l’aube, mais il pouvait aussi être implacable et ne se présenter que quelques minutes avant l’heure de mon lever. Je n’avais pas sitôt fermé les paupières qu’on me réveillait sans pitié.

J’essayai aussi de me concilier ses bonnes grâces. Agenouillé au pied de mon lit, je disposais devant moi quelques restes de mon dîner que j’avais réussi à dérober et dissimuler. Je les offrais au sommeil, mais il ne venait jamais les chercher. Il faut dire qu’il avait pour lui seul les cuisines entières du palais. Que pouvaient bien représenter, pour lui, quelques morceaux de viande froids (j'aurais mis froide, mais ça n'est pas faux comme ça) qui portaient l’empreinte de mes dents et une bouchée collante de friandise au miel ? Il ignorait superbement ces modestes offrandes. Je finis par cesser de tenter de traiter avec lui : c’était parfaitement inutile, et m’humilier devant lui me déplaisait profondément.

Quoi que je fisse, le sommeil me fuyait. Je restais donc seul face à la nuit. Dans les premiers temps, ma solitude ne m’apparaissait pas dénuée d’attraits. La nuit et son univers inconnu me fascinaient. Ils ne tardèrent pas à me terrifier. Ce monde d’ombres et de silences, si semblable et si différent de celui que je connaissais, m’emplissait d’une angoisse indéfinissable et d’une frustration sans bornes(borne ?). Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, j’entendais des ronflements s’élever de l’une, puis de l’autre chambre, et ils finissaient par former un chœur sonore et régulier. Et moi, j’étais le seul à rester éveillé. Si le monde nocturne s’offrait à moi, je restais aux portes de celui du sommeil. Je ne trouvais pas le chemin qui y menait, la formule magique qui m’y transporterait. Et j’avais beau me raisonner, cette exclusion m’emplissait de frustration. Tout le monde, même mes nourrices, même le plus humble de mes serviteurs, tous dormaient sur leurs deux oreilles.(le souvenir d'enfant vu au travers du regard de l'adulte apporte des images intéressantes.)

Les premières nuits d’insomnie, incapable de supporter le poids de mon écrasante solitude, je me levais et allais secouer l’une de mes nourrices. Elle soulevait péniblement ses paupières lourdes sur un regard éteint et se débattait un moment pour sortir de cet état de flottement entre le sommeil et la conscience.
« Que se passe-t-il, Votre Altesse ? » finissait-elle par demander.(maintenant je comprends ce que tu voulais dire par "empereur" et "maître de toutes les destinées", mais du coup je trouve cette deuxième expression un peu exagérée)
Sa voix avait l’air de venir de très loin, comme si elle était à moitié restée au pays du sommeil et qu’elle me parlait de là-bas. Je la secouais de plus belle par le bras pour qu’elle revienne auprès de moi.
« Je ne peux pas dormir. » (l'enfant est un peu exaspéré, je verrais bien un point d'exclamation)
Je faisais cet aveu d’une petite voix désespérée. Je ne crois pas qu’aucune de mes nourrices ait jamais saisi l’intensité de mon désarroi. Personne, d’ailleurs, ne le comprenait. Je m’étais décidé un jour à aborder le sujet avec mon précepteur ; il me conseilla de relâcher mon corps et mon esprit et de pratiquer quelques exercices respiratoires que j’essayai consciencieusement. Sans succès. Mes nourrices, elles non plus, ne trouvaient pas de remède. Elles me proposaient de me veiller jusqu’à ce que je m’endorme, mais elles se mettaient à ronfler avant moi. Elles me préparaient des infusions que je buvais lentement mais qui restaient sans effet. Elles me racontaient des histoires dont la progression devenait de plus en plus laborieuse, si bien qu’elles finissaient par abandonner quand ce n’était pas moi qui le leur suggérais. Elles m’adressaient alors un sourire épuisé, reconnaissantes, et retrouvaient leur couche… et le sommeil. Je cessai de tourmenter mes nourrices.

Une fois, une fois seulement, je faillis berner le sommeil. Encore que je ne sois pas sûr qu’il ait jamais été dupe. Quoi qu’il en soit, le souvenir de cette nuit-là reste gravé au fer rouge dans mon esprit. J’avais grossièrement imité, à l’aide de quelques coussins, la forme de mon corps sur ma couche et je m’étais tapi sous le lit. J’attendis longtemps, le cœur battant, prêt à attraper le sommeil par les pieds dès qu’il viendrait rôder autour de moi. J’étais sur le point d’abandonner le guet lorsque je sus, soudain, qu’il était là. Un mélange de peur et d’excitation me submergea, ainsi que la sensation enivrante de la victoire prochaine(j'aurais mis proche). Je bondis en avant pour le saisir, mais l’attente immobile m’avait engourdi, et mon geste fut lent et malhabile. Le sommeil esquiva sans peine mon attaque ; mes mains ne rencontrèrent que le vide et, emporté par mon élan, je chutai lourdement contre le sol. Lorsque je relevai la tête, je poussai un cri. Des yeux multiples me fixaient d’un air moqueur. Ces yeux, de toutes formes, couleurs et de tailles, s’épanouissaient sur une tête ronde et sombre. Je distinguai une bouche large fendue en un sourire démesuré et plusieurs étranges appendices qui ressemblaient vaguement à des trompes de papillon. Une terreur sans nom me submergea. Je fermai les yeux en serrant les paupières le plus fort possible, comme si cela pouvait faire disparaître la chose, et je poussai un hurlement strident. J’entendis des pas, des voix, des portes qui s’ouvraient. Ce ne fut qu’en sentant autour de mes épaules le bras familier et protecteur de ma nourrice et sur ses insistances que j’acceptai de rouvrir les yeux. Je me lançai dans des explications confuses et entrecoupées. J’étais à peine parvenu à prononcer quelques mots que ma nourrice me dit en me caressant les cheveux :
« Là, là, Votre Altesse. Ce n’était qu’un cauchemar. »
Je protestai, mais plus je tentais de décrire les membres longs et filandreux, le corps rond et compact, la tête semée d’yeux, les trompes souples et rétractiles, plus les serviteurs qui m’entouraient hochaient la tête d’un air réconfortant en m’assurant que ce n’était qu’un rêve désagréable. Quelle ironie ! Comment pouvait-ce être un rêve, puisque je ne dormais pas ? Personne ne me crut.

Lorsque vint la nuit suivante, je refusai d’aller me coucher et je piquai même une véritable crise de rage lorsqu’on voulut m’y contraindre. Pour la première fois de mon enfance somme toute sans caprices, je me mis à hurler et à me débattre. Mon précepteur fut appelé en renfort, mais l’autorité qu’il avait sur moi n’était rien face à la terreur que le souvenir de ma rencontre nocturne faisait naître en moi. Adoptant un ton calme et pondéré, il se mit à essayer de me raisonner : tout terrifiants que pussent être les cauchemars, ils n’étaient que des créations de notre imagination et n’avaient aucune réalité, je ne devais donc pas craindre une image issue de mon propre esprit. J’avais beau lui décrire encore et encore les innombrables yeux luisants et goguenards et le corps hideux que j’avais vus, il refusait de m’accorder la moindre crédibilité. Furieux et terrifié, je le frappai de toutes mes forces lorsqu’il recommença  pour la dixième fois sa démonstration sur le même ton imperturbable. Je n’avais jamais fait une chose pareille : j’étais un élève habituellement doux et obéissant. Mon précepteur se frotta le menton, me dévisagea d’un air abasourdi et sortit. La respiration sifflante, je m’assis par terre et éclatai en sanglots bruyants. Ma nourrice, totalement dépassée, semblait partagée entre stupeur, désapprobation et compassion et ne savait manifestement pas s’il fallait me punir ou me réconforter. Je la vis soudain s’aplatir sur le sol. Je tournai la tête en clignant mes yeux bouffis de larmes et sursautai en reconnaissant la silhouette qui me faisait face.

Mon caprice avait eu suffisamment de retentissement pour que l’on crût bon d’appeler mon père. Je ne le voyais presque jamais et sa seule présence m’emplissait de peur. A vrai dire, je n’osais même pas regarder son visage. Je le reconnaissais à l’aura d’autorité qu’il dégageait et à la somptueuse tunique brodée qui, pour moi, faisait autant partie de lui que sa barbe ou ses cheveux. Pourtant, cette nuit-là, je croisai son regard. J’y lu colère, déception et mépris. Il ne prononça que deux mots : « Au lit. » Il n’éleva pas la voix, mais son ton était sans réplique. Il m’inspirait une crainte sans bornes, cependant, j’attrapai le dos de sa tunique à pleines mains – il s’était déjà détourné – et je le suppliai en pleurant de m’écouter et de me sauver. Si quelqu’un était de force à lutter contre mon terrifiant ennemi, n’était-ce pas mon père, l’Empereur tout puissant ? Il continua à avancer, me traînant derrière lui, suspendu à son habit, pitoyable et vagissant. Il ne s’arrêta qu’arrivé sur le seuil et sa tête pivota lentement vers moi. Son regard me transperça avec une telle intensité que mes doigts se desserrèrent d’eux-mêmes. Il se détourna et sortit. Je crois que ce fut l’un des pires moments de solitude que je connus. Cette nuit-là, je restai recroquevillé sur le sol, adossé contre le mur, de peur d’être pris en traître. Je serrais désespérément dans mon poing le couteau qui servait à tailler les calames, seule arme que j’avais dénichée dans ma chambre. L’Empereur avait défendu que l’on cédât à mes caprices, ordonné que l’on ignorât mes cris ou mes larmes et que l’on me laissât seul. Cette nuit-là, le sommeil dut se délecter.

Bien des nuits s’écoulèrent avant que je n’ose de nouveau m’allonger dans mon lit. Et bien d’autres encore avant que je renoue avec mes duels habituels avec le sommeil. Ce moment marqua un profond changement dans mes relations avec mon précepteur. Je ne lui faisais plus confiance : j’estimais qu’il m’avait trahi et que sa science était lacunaire, impuissante à appréhender les mystères du monde. Je devins récalcitrant et insolent. Quant à lui, il pensait que ma réaction témoignait d’un manque de maturité et d’une nature pusillanime et ombrageuse(il n'avait pas totalement tort  :mrgreen:). Cette opinion était partagée par une bonne partie de mon entourage. Je compris qu’il m’était désormais impossible de parler à quiconque de ma vision. J’élaborai seul de nouvelles stratégies et fis de mon mieux pour prendre mon mal en patience.

J’étais persuadé que cela passerait. Que le sommeil finirait par se lasser de ce petit jeu sans fin, qu’il changerait de proie. Je me consolais avec l’espoir que lorsque je deviendrais l’Empereur, le Maître des Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, le sommeil serait contraint de courber l’échine devant moi et de me prêter allégeance. Vain espoir. Cela ne passa pas. Cela ne passe pas.(cette phrase au présent m'a fait croire que la suite du texte allait reprendre au présent, alors qu'il n'en est rien. Du coup, je la trouve un peu inutile.)

Une fois la couronne de perle, d’argent et de corail sur mon front, une fois la tunique de soie brodée sur mes épaules et le sceptre d’ébène et de nacre dans ma main, je pensais avoir plus d’armes à ma disposition. (s'il est prêt pour porter la couronne, il ne devrait pas être naïf à ce point)
Les meilleurs médecins se pressèrent à mon chevet. Je bus des drogues amères et sucrées, des décoctions infâmes, j’avalai des aliments exotiques, des poudres au goût de cendre, de métal ou de farine. Je posai sur mon front des cataplasmes frais, me prêtai docilement aux massages, acceptai stoïquement la piqûre des aiguilles. Des mages renommés vinrent se livrer à de mystérieux rituels, réalisèrent d’énigmatiques invocations, me conseillèrent de réorganiser l’agencement de mes appartements, de disposer autour de moi des objets qui absorbaient les mauvais esprits, de psalmodier des formules dissonantes. L’un d’eux dessina même sur mon corps de complexes arabesques qui me démangèrent pendant plusieurs jours. Mais science et sorcellerie se révèlent aussi impuissantes l’une que l’autre.
J’implorai les Dieux. Je me prosternai devant les autels de toutes les Divinités Majeures qui peuplent les Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, brûlai de l’encens, me purifiai aux sources sacrées, engageai de longues discussions avec les Prêtres, fis des dons fabuleux aux temples.
Je m’épuisai dans la réalisation d’efforts physiques. J’essayai les nuits de recueillement, d’ablutions, de prière et de méditation. J’essayai le jeûne. J’essayai les nuits de débauche, l’alcool brûlant et les étreintes passionnées de mes concubines. Mais je ne trouvai pas le repos dans leurs bras.

Un changement, néanmoins, finit par se produire. A un moment, je connus le sommeil. Mais je le connus sous son jour le plus sombre, le plus désagréable. S’il diffuse de l’une de ses trompes le calme et le repos, il peut aussi distiller l’engourdissement, la nausée, l’angoisse, les sueurs froides et la terreur. Il m’avait fui ; ce fut en ennemi qu’il se présenta à moi. Après toutes ces années passées à l’attendre, son arrivée ne m’apporta aucun soulagement, au contraire. Il s’était lassé en effet, non de moi, mais de la manière dont il s’y prenait pour me tourmenter. Il choisit de se montrer sous la forme de cauchemars atroces qui me réveillaient en sursaut. Ils me laissaient tremblant, sans force, en proie à une vague crainte superstitieuse, à un malaise qui durait tout le jour, comme un mal de ventre diffus et persistant. J’en vins, comble de l’ironie, à refuser de laisser le sommeil s’emparer de moi. Moi qui l’avais tant désiré, tant attendu, je cherchais par tous les moyens à lui échapper.
Je trouvai mille occupations, je demandai à un musicien de jouer ses mélodies les plus entraînantes, à des serviteurs de me maintenir éveillé. Je recréai, de ma propre initiative, mon insomnie. Et j’y parvins. Je renouai avec soulagement avec les nuits de veille et je décidai de mettre à profit ces heures d’insomnie. Je me mis à travailler et à me divertir pendant la nuit. Ces instants qui n’appartenaient qu’à moi seul, je me les appropriai. Je leur donnai un sens, une valeur. Je remplis mes nuits comme je remplis mes jours. Avec plus de souplesse sans doute : je peux modifier selon mes désirs l’occupation de mon temps, bien que cela n’ait pas grand sens pour moi. Quels désirs puis-je réellement exprimer ? Quel temps est vraiment le mien ? Je suis l’Empereur tout puissant. Je suis le Maître de toutes les Destinées. Sauf de la mienne. (s'il accepte l'idée de divinité (c.f. quelques paragraphes plus haut, comment peut-il se considérer maître de toutes les destinées ?)

Une nuit, alors que je contemplais la lune qui brillait dans toute sa plénitude au-dessus du lac et que je cherchais à retrouver ses éclats d’argent dissimulés sous les larges feuilles des nénuphars, je fus frappé par une réminiscence. Je me souvenais d’une autre nuit.
Non, en réalité, ce n’était pas vraiment la nuit, c’était encore le soir, mais la lune brillait déjà dans le ciel. Assis au bord de l’eau, je voulais en attraper les morceaux (là, j'ai du mal à voir des morceaux de quoi ?) avant les carpes perpétuellement affamées qui cherchaient à les avaler. Nullement effrayées, elles bousculaient sans façon mes petites mains et frôlaient mes doigts de leurs écailles froides. Vexé par leur rapidité et la facilité avec laquelle elles me repoussaient, m’empêchant de m’emparer du trésor convoité, je m’enhardis et me penchai davantage au-dessus du bassin. La margelle était glissante et je perdis l’équilibre… Juste à temps, une main me retint fermement et me ramena en arrière. Elle appartenait à un étrange vieil homme (j'ignore pourquoi, mais ça me fait penser au vieux que Perceval ajoute perpétuellement dans ses histoires  :mrgreen: ). Une haute toque noire brodée de perles agrandissait démesurément sa silhouette maigre. Son long manteau brun était resserré à la taille par une large ceinture à laquelle était suspendu un grand sac de solide toile écarlate, refermé par une cordelette de soie.
« Attention, petit, dit-il. Tu as bien failli rejoindre les poissons. »
Sa voix possédait d’étranges tonalités rauques. Surpris et un peu honteux, je ne trouvai rien à répondre.
« Ah, vous voilà ! »
C’était l’Intendant. Il échangea un salut avec le vieil homme. Celui-ci s’inclina profondément. Lorsque les amples manches de son habit voletèrent, les spirales de fil d’or qui parcouraient l’étoffe s’animèrent, s’enroulèrent et se déroulèrent, comme si une vie propre leur était insufflée. La conversation s’engagea entre les deux hommes. Je n’en garde qu’un souvenir confus, mais il était question de potions et de décoctions dont le palais avait besoin. A vrai dire, je ne cherchais pas à comprendre précisément l’objet de leur discussion. J’étais bien plus intéressé par le mystérieux sac du visiteur.
A pas de loup, je m’approchai de lui dans son dos et dénouai les cordons de soie. Ma main se risqua à l’intérieur du sac. Il était rempli d’une sorte de poudre. Un peu déçu mais toujours intrigué, j’en saisis une poignée avant de reculer de quelques pas. J’observai mon butin. A la lueur du crépuscule, il semblait un peu doré et je crus reconnaître ce sucre ambré dont je raffolais, produit rare et utilisé avec parcimonie par les cuisines du palais. Sans plus réfléchir, je portai ma main à la bouche. Il me fallut quelques secondes pour m’apercevoir de mon erreur. Ce n’était pas du sucre, mais du sable. Dégoûté, je voulus le recracher, mais il était déjà dans ma gorge. Je me mis à tousser. Les grains me piquaient désagréablement et j’en avalai involontairement une bonne pincée. L’affolement me gagna et je commençai à m’étouffer. Le bruit que je faisais attira l’attention du vieillard et de l’Intendant et l’un d’eux me donna de vigoureuses tapes dans le dos. Je finis par recracher la bouchée de sable.
L’Intendant jeta au vieil homme un regard chargé de suspicion.
« Est-ce vous qui lui avez donné ce sable ? »
Le vieillard nia aussitôt, mais l’Intendant poursuivit :
« J’aurais dû me méfier. On ne peut pas vous faire confiance, à vous autres ! »
Les protestations de l’homme furent ignorées. L’Intendant le fit jeter dehors sans ménagement. L’une des manches de son manteau se déchira. L’étoffe se froissa à terre, les arabesques morcelées scintillèrent une dernière fois puis s’éteignirent, privées de vie. Le sac de sable se détacha et s’ouvrit, répandant sur le sol des poignées de poudre dorée qui fut piétinée sans vergogne par les gardes. L’écho de la voix rauque du vieillard s’évanouit dans le jardin tandis que les nuages de paillettes d’or qui flottaient dans l’air retombaient lentement dans le bassin, où les carpes les engloutirent goulûment. (au début j'ai pensé, compte tenu de l'ordre chronologique des souvenirs précédents, que celui-ci était postérieur à la prise de couronne. J'ai donc été assez étonné qu'un jeune homme, voire un adulte, se laisse aller à mettre quelque chose dans sa bouche aussi rapidement. Je me suis donc dit qu'il devait être très jeune à ce moment-là, mais ça n'est pas clairement dit. De plus les allers-retours dans le passés deviennent perturbants et ça traîne en longueur.)

En fermant les yeux, je revoyais soudain toute cette scène, que j’avais complètement oubliée pendant toutes ces années, avec la plus grande précision. Cet incident éveilla d’autres souvenirs en moi, ceux de récits que l’une de mes nourrices me faisait, ainsi que les leçons de mon troisième précepteur. Il fallait que je me livre à quelques vérifications.

Je trouvai rapidement ce que je cherchais dans la bibliothèque du palais. Je lus avidement. Autrefois, avant que les Divinités Majeures éclipsent définitivement les Esprits mineurs dans les Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible, ceux-ci abondaient ; leurs cultes proliféraient. Le Sommeil avait ses autels et ses adorateurs ; ses servants les plus fidèles officiaient en recourant à la magie du sable, ce qui leur avait donné le nom de Marchands de Sable. Ils étaient affluents et respectés. Peu à peu, cependant, à mesure que les Divinités Majeures s’imposaient, ils connurent le même sort que les adeptes des autres Esprits mineurs : leur influence déclina, leur statut devint de plus en plus fragile et ils finirent par grossir les rangs des diseurs de bonne aventure, lanceurs de sorts protecteurs et guérisseurs de maux d’estomac, catégories suscitant mépris et défiance. Le Sommeil, quant à lui, perdit ses temples et ses autels et fut relégué au-delà des frontières des Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible. Il fut condamné à habiter les confins, les zones d’ombres, les marges floues et instables, à vivre dans l’ambiguïté et dans l’errance.

Je résolus aussitôt de me mettre en quête des derniers Marchands de Sable. La tâche était peu aisée. Le culte du Sommeil assurait peu de moyens de subsistance et attirait au contraire les persécutions. Les vocations nouvelles, il n’y avait guère lieu d’en être surpris, étaient donc extrêmement rares. Les derniers adeptes se dissimilaient dans des forêts profondes, sur les pentes abruptes des montagnes, ou, le plus souvent, dans des villes populeuses, sous une autre identité. Pendant toute une année, mes recherches restèrent sans résultats. Les efforts de mes serviteurs finirent toutefois par porter leurs fruits : ils retrouvèrent la trace d’un Marchand de Sable. Ils durent le traîner de force au palais, car il niait tout et refusait de les accompagner. C’était un vieil homme ridé et chétif au cheveu rare et au regard traqué qui ne cessait de s’incliner et de se tordre les mains. Je ne pus me défendre d’une pitié qui n’était pas exempte de dégoût en le voyant. Cette répugnance était autant dirigée contre lui que contre moi-même : m’en remettre à un être aussi misérable, voilà ce à quoi j’étais réduis. Dépendais-je vraiment de cet homme fragile ? Possédait-il donc le pouvoir qui me faisait défaut ? Après d’interminables discussions, il capitula et finit par accepter d’accomplir le rituel dédié à son Maître. Une nuit, j’ordonnai donc aux gardes de me laisser seul et d’interdire l’entrée de mes appartements. Je ne conservai auprès de moi que le plus fidèle de mes serviteurs. Nous assistâmes le Marchand de Sable dans ses préparatifs. Ceux-ci, à vrai dire, furent plutôt sommaires.

Nous  repoussâmes les meubles pour dégager un vaste espace, fîmes brûler de l’encens, disposâmes de modestes offrandes aux quatre coins de la pièce : jarres d’alcool, boulettes de viande épicées et gâteaux aux amandes. Le vieil homme s’assit au centre et versa de l’alcool dans trois coupes. Il vida la sienne d’un trait et nous l’imitâmes. De sa main tremblante, le Marchand de Sable trempa un long pinceau dans l’eau et traça directement sur le sol quelques caractères que je ne parvins pas à déchiffrer. J’ignore encore si c’est la maladresse de son écriture, combinée à la transparence de l’eau, qui rendait la lecture difficile, ou s’il s’agissait de symboles particuliers qui n’avaient de signification que pour les Servants du Sommeil. Puis le vieillard puisa quelques poignées de sable rituel et en recouvrit les caractères tracés à l’eau tout en psalmodiant un chant monotone de sa voix cassée. Alors que la mélopée devenait plus aigüe(aiguë), il puisa de nouveau du sable et le lança autour de lui. Une partie retomba dans les encensoirs et la fumée, autour de nous, se fit plus dense et plus noire. Les larmes me montèrent aux yeux et je me mis à tousser.

Soudain, je sus qu’il était là. Je serais incapable d’expliquer cette certitude, elle s’imposait simplement comme une évidence. Un frisson de terreur me parcourut. Je levai le regard. Tout d’abord, je ne vis que l’épaisse fumée qui se déployait à présent dans toute la salle. Puis je distinguai un œil luisant et ironique. Puis un autre. Puis une multitude d’autres yeux. Puis je discernai les trompes, la bouche, les longs membres, le corps rond. Il n’avait pas changé. Il avança vers moi, ouvrit la bouche… A cet instant, j’éprouvai une sensation très curieuse : celle à la fois d’une chaleur intense et d’un froid pénétrant. Mon corps étouffait alors que l’hiver s’installait dans mon esprit. Tout gela au milieu de la fournaise. Le blanc de la glace, le rouge des flammes… Le noir.

Lorsque je rouvris les yeux, la scène avait disparu. Je me trouvais dans mon cabinet de travail. L’Intendant se pencha sur moi, s’enquit de ma santé et me donna de brèves explications. L’alcool et les encensoirs s’étaient renversés ; ma chambre avait pris feu. Alertés par l’épaisse fumée noire qui s’élevait en spirales, les gardes s’étaient décidés à enfreindre les ordres et étaient arrivés à temps pour me secourir, ainsi que mon serviteur. En revanche, le Marchand de Sable n’avait pas survécu. Une bouffée de remords m’envahit toujours quand je pense à ce vieil homme, à ses yeux apeurés et à ces mains tremblantes.
« Et dans la fumée ? demandai-je. N’avez-vous rien vu dans la fumée ? »
Ma question ne rencontra que des regards perplexes et des haussements de sourcils. Mon serviteur lui-même déclara n’avoir rien discerné à travers les sombres volutes. L’échec de cette nouvelle expérience me porta un rude coup. Pendant quelques mois, je restai prostré.

Puis une nouvelle idée me traversa. S’il n’existait plus de Marchands de Sable, il suffisait d’en former de nouveaux. J’exposai cette idée auprès du Conseil. Le Grand-Prêtre poussa de hauts cris devant cette hérésie ; le Gardien des Us secoua la tête ; le Maître des Sceaux pinça les lèvres ; le Défenseur de l’Empire et l’Arbitre de la Justice échangèrent des regards éloquents. Ma proposition fut rejetée à l’unanimité. J’eus envie de laisser aller toute mon impériale dignité et de me mettre à pleurer. Je tentai de les convaincre, mais ils furent inflexibles. Le retour à un ancien culte mineur était un affront envers les Dieux du Cercle et attirerait sur nous leurs foudres ; il n’avait par ailleurs aucun sens et ne pourrait que fragiliser les bases de l’Empire. Je ne pus retenir un geste de désespoir devant leur refus et devant mon impuissance – n’étais-je pas l’Empereur ? – et envoyai valser, d’un revers de main, le Réceptacle des Divinités Majeures. Le calice ne se brisa pas mais l’eau sacrée se renversa. Alors qu’elle tombait goutte à goutte sur le sol, les membres du Conseil me dévisagèrent en silence. Honteux et désespéré, je les regardai sortir un à un. Lorsque la porte se referma sur le dernier d’entre eux, je me pris la tête à deux mains. Il n’y avait aucune issue. Mes paupières lourdes se fermèrent un instant. Quand je les rouvris, j’entr’aperçus une tête aux yeux multiples qui s’évanouit immédiatement. Je crus entendre un éclat de rire.

Je me sens las, si las. Parfois, le monde tourne autour de moi, et un marteau frappe dans ma tête, qui résonne douloureusement. La fatigue. Je demande une tasse de thé, que j’avale brûlant. Parfois les coups de marteau s’atténuent. Parfois non. Le soleil m’éblouit et me donne mal au crâne, les voix de mes interlocuteurs  me blessent, j’aspire à la lueur pâle de la lune, au silence de la nuit. Mes forces s’amenuisent, et il m’arrive de chanceler. Lorsque je mets ma main à plat devant moi, je la vois trembler, comme celle d’un vieillard. Mon regard se trouble. Je cherche à me réconcilier avec le Sommeil. Je réessaie sans y croire les décoctions de plantes sauvages, les potions amères, les bouillons acidulés. Il reste hors d’atteinte.
Et il me guette constamment. Je n’en peux plus. Je ne supporte plus de deviner sa présence derrière le trône ou le lit, de discerner sa silhouette qui se confond avec les ombres. Je ne supporte plus de voir son sourire moqueur se dessiner sur les lèvres de mes interlocuteurs. Mais le pire, ce sont les yeux. Un jour, alors que je parlais avec le Gardien des Us, je m’aperçus que son œil droit ne m’était pas étranger. Je l’avais vu ailleurs que sur son visage. Je l’avais vu parmi les yeux multiples d’une tête sombre munie de trompes. Je reculai avec horreur. Ce n’était que le commencement. Maintenant, je reconnais les yeux du Sommeil dans ceux de mes conseillers, dans ceux de mes gardes, ceux de mes serviteurs, ceux de mon peuple. Et même… Je les reconnais dans les miens, dans mon reflet. Je le vis me regarder, lui, par mes propres yeux. Je brisai tous les miroirs de mes appartements et défendis qu’ils soient remplacés. Je parlais d’une fois sifflante, j’avais l’air hagard et mes mains étaient en sang. L’Intendant m’a regardé d’un drôle d’air. Il n’est pas le seul. Ils sont de plus en plus nombreux à me jeter des coups d’œil furtifs, à chuchoter sur mon passage. Je le sais. Mais je ne suis pas fou. Je suis seulement harcelé par le Sommeil, qui ne me laisse aucun répit et me traque de toutes parts. Et j’ai compris que je ne le vaincrais jamais.

Je ne vois qu’une seule issue. Parfois, de plus en plus souvent, je suis tenté de me précipiter vers elle, de tendre les bras à ce sommeil sans rêve qui m’emportera sans que j’aie à l’implorer pour cela et qui m’apportera le repos éternel. Celui de la tombe. Cependant, une pensée me retient, une pensée qui me glace d’effroi. Se pourrait-il que ce sommeil-là, lui aussi, se refuse à moi et que je sois, là encore, condamné à errer sans fin entre ces Mondes Terrestre, Aquatique, Céleste et Invisible qui sont censés être miens ? Peut-être serais-je alors, pour la première fois, en compagnie du Sommeil, et partagerais-je son éternelle errance.

Excepté que pour moi le sommeil gagne quand il fait s'endormir quelqu'un (et pas quand au contraire il l'empêche de dormir), le texte est très bien mené.
Un peu long par les nombreux souvenirs qu'il décrit et perturbant par leur ordre, l'absence de chute donne une impression d'échec, de leçon donnée à l'homme qui se croyait au-dessus de tout.
Au final, un joli conte moralisateur, qui gagnerait à être un tout petit peu raccourci.
Merci.
Titre: Re : L'ennemi
Posté par: Babataher le 23 Août 2013 à 12:25:01
salut,
Je pense que le duel est livré à l'insomnie plutôt qu'au sommeil!
Des idées qui se répètent: après avoir usé de multiples stratégies et avoué son échec; le personnage tente de nouveau d'attirer le sommeil ou de terrasser l'insomnie.
J'ai lu avec plaisir.
Titre: Re : L'ennemi
Posté par: Aquarelle le 22 Septembre 2013 à 21:24:53
Re-coucou !

Alors je suis tout honteuse de ne pas être repassée plus tôt... Je poste un long texte avec beaucoup de défauts, vous vous donnez la peine de lire et commenter, et moi je disparais  :-[... Désolée donc et merci beaucoup ! Je me suis un peu absentée du forum.

@ Voile59 :
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Le titre n'est pas très parlant. Les deux premiers paragraphes sont un peu désordonnés et parfois contradictoire.
Hum, je suis tout à fait d'accord pour le titre. Justement je n'en trouve pas. "Sommeil", c'est un peu facile...
Je vais voir ce que je peux faire pour les deux premiers paragraphes.

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La fin m'a laissait sur ma faim. C'est pas très clair. Est-il prêt, accepte-t-il le dernier sommeil? Il parait le redouter puis est prêt à passer l'éternité avec lui.
Bon, c'est peut-être loupé, mais c'était un peu fait exprès. Que ce ne soit pas clair, je veux dire. Il ne sait plus ce qu'il veut car il ne sait plus ce qu'il redoute exactement.

@ Tim gab :
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Mais il y a quelque chose que je ne comprend pas.
qu'enfant il veuille absolument piéger le sommeil puisqu'il est le seul à ne pas dormir ça peut se comprendre. Mais une fois qu'il a vu la terrifiante apparence du sommeil qui l'a effrayé au point qu'il refuse de dormir pourquoi ensuite il recommence à vouloir trouver le sommeil ? il devrait plutôt essayer de le fuir non ?
C'est... pas faux. J'y ai pensé aussi. En fait je pensais qu'au bout d'un moment sa fatigue le rattrapait et qu'avec le temps, il chercherait donc de nouveau à s'endormir parce que physiquement, il serait à bout... Mais ce n'est sans doute pas très logique. C'est un problème, en effet.

@ OliveDuWeb :
Pour ce qui est de "Maître de toutes les Destinées", dans mon esprit c'était un titre, parce que ça renvoyait à un monde très codifié, un Royaume assez particulier (à la vérité le texte est un extrait d'un vieux texte très long donc à l'origine il a un contexte précis). Et le personnage a un certain recul par rapport à son titre, ce sont davantage ses sujets qui utilisent ce nom, il se contente de le reprendre.

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Non, en réalité, ce n’était pas vraiment la nuit, c’était encore le soir, mais la lune brillait déjà dans le ciel. Assis au bord de l’eau, je voulais en attraper les morceaux (là, j'ai du mal à voir des morceaux de quoi ?) avant les carpes perpétuellement affamées qui cherchaient à les avaler.
Dans mon esprit c'étaient les morceaux de lune (les reflets) dans l'eau.

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De plus les allers-retours dans le passés deviennent perturbants et ça traîne en longueur.
Oui, je suis bien d'accord. C'est hélas le résultat de mes coups de bistouri/rafistolage...

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Excepté que pour moi le sommeil gagne quand il fait s'endormir quelqu'un (et pas quand au contraire il l'empêche de dormir), le texte est très bien mené.
C'était un peu volontaire cette inversion de la victoire/défaite du sommeil, mais peut-être que ça ne marche pas.

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Un peu long par les nombreux souvenirs qu'il décrit et perturbant par leur ordre, l'absence de chute donne une impression d'échec, de leçon donnée à l'homme qui se croyait au-dessus de tout.
Pour les longueurs, je sais bien qu'elles sont là... et j'ai du mal à les repérer précisément.
Pour l'ordre... Eh bien j'ai beaucoup hésité et changé les paragraphes d'ordre mais je n'ai pas trouvé mieux. Je vais y réfléchir.

@ Babataher :
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Je pense que le duel est livré à l'insomnie plutôt qu'au sommeil!
Oui, enfin l'idée c'est que le sommeil décide à la fois de l'insomnie et du sommeil, c'est-à-dire que lutter contre l'insomnie, dans le texte, c'est lutter contre le sommeil. Bon c'est sans doute tordu et tiré par les cheveux.

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Des idées qui se répètent: après avoir usé de multiples stratégies et avoué son échec; le personnage tente de nouveau d'attirer le sommeil ou de terrasser l'insomnie.
ça veut dire simplement qu'il y a des longueurs ou que l'ordre du récit ne va pas non plus ?

En tout cas, merci beaucoup pour votre lecture et vos avis ! :)
Je vais essayer d'en tenir compte... Mais j'ai sommeil...  ;)