Au matin de mon tout premier jour à la Kristal Klear Company, je trouvai sur mon bureau une liste de mes tâches pour la matinée :
— Calculer le taux superfétatoire à progression z sur la base des indexations nulles
— Faire la proposition au T.G.S.I.
— Constituer maquette ornithocondrique
Je lus et relus cette étrange liste avec perplexité. L’annonce pour le poste d’ « employé polyvalent » m’avait certes préparé à toutes sortes de menues corvées, mais j’étais loin de m’attendre à des missions de ce genre. Qu’est-ce que tout cela voulait bien dire ? J’étais d’autant plus contrarié que mon patron devait se présenter en fin de matinée dans mon bureau pour vérifier l'état d'avancement du travail.
J’ingurgitai un tranquillisant et lus à nouveau l’intitulé du premier objectif : « Calculer le taux superfétatoire à progression z sur la base des indexations nulles. » Cela ressemblait à quelque chose que pouvait faire un comptable. La grosse calculatrice posée sur mon bureau allait sans doute m'être de quelque utilité.
Considérant l’objet avec plus d’attention, je ne fus pas peu surpris de n’y trouver que des touches parfaitement hiéroglyphiques : en dehors des signes de division, addition, et multiplication, un être normalement constitué n’aurait pu reconnaître le moindre symbole mathématique sur l’appareil. J’écarquillai grand les yeux devant ce qui ressemblait à un mélange d’idéogrammes égyptiens et de lettres alphabétiques de l’ère araméenne.
Il me fallait demander de l’aide à un collègue. Appeler le comptable, peut-être ?
Une fiche contact était à ma disposition, où je cherchai en vain l’intitulé « comptable » :
— Agent d’interception affable des éléments extérieurs…………..55 24 32
— Technicien de frictionnage intensif des surfaces horizontales et verticales………55 24 33
— Préposé à l’intimidation et à l’expulsion des perturbateurs………… 55 24 34
— Responsable du calcul dépensier et bénéficiant………..55 24 35
— Sommité respectable à fonction directrice………………55 24 36
Estimant que « responsable du calcul » devait correspondre peu ou prou à mon concept de comptable, je m’emparai du combiné de téléphone et composai le numéro correspondant.
Après deux ou trois sonneries, un vague grognement interrogatif se fit entendre à l’autre bout du fil. Il pouvait d’agir d’une forme minimale de salutation ou d’une interrogation très elliptique. Je me lançai :
— Bonjour, pourriez-vous vous m’expliquer comment calculer le taux superfétatoire à progression z sur la base des indexations nulles ? osai-je.
Après un silence inconfortable, mon interlocuteur inspira longuement comme si ma question ne pouvait pas être plus ennuyeuse, puis retomba dans le silence.
— Allo ? fis-je timidement pour vérifier qu’on n’avait pas été coupé.
— Oui, oui, je vous ai entendu ! gronda enfin une voix masculine au bout du fil. Mais le taux superfétatoire, comme vous le savez, c’est une variable. On ne peut pas le calculer sans l’indice de progression z…A moins de faire le calcul sur la base des indexations nulles.
— Mais je dois faire le calcul sur la base des indexations nulles ! m’écriai-je, un peu échauffé, et sans comprendre un traitre mot à ce que je disais moi-même.
— Ah, vous m’aviez dit « nulles » ? J’avais compris « non-nulles ». Faites attention à bien articuler quand vous abordez ce genre de sujet.
Je m’excusai platement pour ne pas faire d’histoire. Mon sympathique interlocuteur reprit de sa voix traînante et ennuyée :
— C’est pourtant évident : il vous suffit de taper le code Gix du jour et de le multiplier par le code P.T.A. mensuel.
— Sur la calculatrice ?
— Non, sur l’encodeur de progression MAD.
— Est-ce que ça ressemble à une grosse calculatrice ?
C’était la question de trop. L’homme grommela qu’il n’avait pas de temps à perdre avec des plaisanteries et raccrocha. J’allais devoir me débrouiller sans son aide.
Voyant l’heure tourner et comprenant que je ne pouvais pas m’improviser mathématicien, je tapai une touche au hasard sur ce qui était soit un encodeur MAD, soit la calculette d’un écolier extraterrestre, et multipliai la première donnée par une autre, choisie au petit bonheur. Un étonnant résultat s’afficha sur le petit écran monochrome : non pas un chiffre, mais le mot « DERISOIRE ». J’eusse préféré voir s’afficher un nombre compliqué, mais c’était déjà quelque chose que je pouvais prendre en note pour la visite de mon patron.
Je m’emparai d’une feuille de papier vierge et du seul stylo qu’on avait mis à ma disposition et m’apprêtai à griffonner ce résultat aléatoire pour créer une apparence de travail en temps voulu. Ma surprise fut grande lorsque je constatai que mon stylo ne présentait pas de mine, ses deux extrémités s’achevant par un petit morceau de gomme. Commençant à m’impatienter, je marmonnai quelques jurons dans ma barbe et sortis pour emprunter un stylo digne de ce nom au collègue qui travaillait dans la pièce voisine.
Sans relever la tête de son encodeur MAD, l’homme répondit à ma demande par un « ahah » ironique, comme si la présence d’un stylo en ces lieux était la chose la plus inconcevable qui fût. Comprenant que je n’étais pas venu pour plaisanter, il finit par m’adresser une grimace de surprise, et sa gorge s’anima d’un gloussement de dédain :
— C’est la meilleur de l’année, celle-là. Seriez-vous donc stupide ? On n’écrit pas ici, on gomme !
Pour illustrer son propos, il me présenta une double gomme semblable à celle qu’on m’avait attribuée.
— Je vois, fis-je sans rien voir du tout. Pendant que je suis là, sauriez-vous par hasard comment calculer le taux superfétatoire à progression z ?
— Bien sûr que non, vous voyez bien que je m’occupe de la progression x, répondit sèchement mon aimable collègue en replongeant dans ses calculs martiens.
Il n’y avait plus rien à tirer de lui.
De retour à mon bureau, je pris conscience de la présence d’une feuille sur laquelle avait été écrit au crayon à papier un ensemble d’adjectifs qualificatifs : « Inquiétante », « Considérable », « Pas bien méchante », « Minimale », « Liliputienne », « Dérisoire », « Satisfaisante » etc.
Retrouvant le mot « dérisoire » dans le listing, je présumais qu’il s’agissait peut-être, pour l’employé polyvalent que j’étais, d’effacer tous les termes qui ne correspondaient pas au résultat du calcul sur le MAD. Puisque j’avais décidé de m’en tenir à mon premier résultat, je m’appliquai à gommer les autres propositions, faisant voltiger des copeaux de gomme sur toute la surface de mon bureau.
Quand j’en eus terminé avec ce gommage intensif, je relus attentivement l’intitulé de la deuxième tâche : « Faire la proposition au T.G.S.I. » Cette mission soulevait deux questions majeures : quelle genre de proposition étais-je censé faire ? Et qui pouvait bien être ce maudit T.G.S.I. ? A nouveau, j’allais avoir besoin de renseignements. L’ « agent d’interception affable des éléments extérieurs » saurait peut-être m’informer sur ce sujet. Je composai le 55 24 32.
Après deux sonneries, je fus mis en attente et dus subir un message publicitaire de la Compagnie, accompagné d’une étrange musique expérimentale mêlant percussions industrielles et contrebasse mélancolique : « Kristal Klear offre à vos placements une envergure sinusoïdale de croissance incomparable dans un contexte d’obsolescence fixe. Calculés sur la base des progressions x, y, et z par nos meilleurs éléments, les taux superfétatoires garantis par Kristal Klear gonfleront vos portefeuilles d’inaction de façon spectaculaire et ornithocondrique. Notre équipe saura vous accueillir chaleureusement et vous renseigner avec la plus grande patien-
Le message publicitaire fut brutalement interrompu par un nouveau grognement interrogatif, féminin cette fois-ci. Je décidai d’interpréter ce grognement comme une invitation chaleureuse à formuler ma requête :
— Bonjour madame. Je suis employé polyvalent au 47ème étage. Je me permets de vous déranger car je rencontre une légère difficulté dans la réalisation de mon planning. Auriez-vous l’amabilité de m’indiquer la signification du sigle T.G.S.I. et la localisation éventuelle de cette…personne dans le bâtiment.
— Rappelez demain, fit mon interlocutrice d’un ton impatient. Je remplace Mme Troublé, c’est elle qui sait ce genre de chose.
— Vous n’avez aucun moyen de me renseigner ? insistai-je d’une voix presque suppliante. Je suis censé faire ce travail aujourd’hui et mon patron devrait passer me voir dans moins d’une heure…
—Mais enfin, monsieur, ce n’est pas le courrier du cœur ici, je ne suis pas là pour écouter les misères des uns et des autres. Vous auriez dû vous renseigner auprès de votre chef ce matin.
Remerciant mon informatrice pour son amabilité, je raccrochai. Il n’y avait plus qu’à aller circuler dans les couloirs de l’étage dans l’espoir de trouver le T.G.S.I.
Après quelques minutes de déambulation infructueuse, je trouvai enfin une porte sur laquelle le mystérieux sigle était inscrit.
Je frappai, n’obtins pas de réponse, frappai à nouveau puis, impatient, poussai la hardiesse jusqu’à ouvrir la porte.
A l’intérieur, un employé à grosses lunettes, portant une chemise blanche dont les manches étaient relevées jusqu’aux coudes, était occupé à jeter des blocs de paperasse dans ce qui ressemblait à une sorte de poêle ardent élaboré : le papier traversait d’abord un système de découpage et, une fois en lambeaux, se consumait dans le foyer. Une épaisse fumée grise emplissait la sale, rendant l’air âcre, irrespirable. Le poêle-déchiqueteur faisait un bruit métallique tonitruant à chaque fois que l’homme jetait un dossier dans sa gueule, si bien que mon entrée et mes premiers appels passèrent totalement inaperçus. Quand il me vit enfin, l’employé s’époumona :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Je suis ici pour faire la proposition, gueulai-je, presqu’étourdi par l’absurdité de la situation.
— La quoi ?
— La PRO-PO-SI-TION !
— D’accord. Alors : Blanc, bleu, orange, ou triangle ?
— Comment ?
— J’ai dit : BLANC, BLEU, ORANGE, ou TRI-ANGLE?
Dans quel cauchemar avais-je encore atterri ? Etait-ce là une sorte de jeu de « chassez l’intrus » ? Ne pouvant pas imaginer autre chose, je finis naturellement par répondre « triangle ». L’employé roula des yeux comme si c’était la réponse la plus stupide que l’on pouvait lui faire.
— « Bleu » était bien meilleur, mais tant pis, commenta-t-il, résigné, avant de se remettre à son étrange processus de destruction.
J’en avais semble-t-il fini avec le T.G.S.I., l’homme ne prêtant plus aucune attention à ma présence. Eberlué, je sortis de cette chaufferie infernale et partis me réfugier dans le silence de mon bureau. M’affalant sur mon siège, je fus saisi d’un instant de panique en considérant que cet univers tordu ferait désormais parti de mon quotidien. Je respirai un grand coup pour me redonner courage, mais retombai dans un océan de perplexité en relisant la troisième tâche du jour : « Constituer maquette ornithocondrique ».
Il n’était plus question à cet instant d’appeler qui que ce soit pour demander un renseignement : j’avais vu ce que cela m’avait rapporté jusqu’ici. Plus question non plus de faire un carton plein, après l’échec de mes deux premiers travaux. Alors autant me faire plaisir : décidant que le terme « ornithocondrique » devait avoir quelque rapport avec nos amis les oiseaux, je me saisis d’une feuille de papier vierge et fabriquai une de ces petites figurines en papier à l’effigie d’une bête ailée. Cela suffirait. Monsieur Sedlex n’avait qu’à venir se payer ma tête et me limoger s’il le souhaitait, je n’étais décidément pas fait pour le job.
Sedlex m’avait dit qu’il passerait vers onze heures : plus que dix petites minutes à tuer.
J’étais en train de me dégourdir les jambes devant la fenêtre donnant sur un mur gris fissuré quand j’entendis murmurer derrière moi : « Regardez, c’est le type qui voulait un stylo ! » Je me retournai brusquement. Trois hommes hilares, dont l’un était le collègue du bureau voisin, m’épiaient par l’entrebâillement de la porte. Tous se mirent à ricaner bêtement, et l’un d’eux suggéra en s’esclaffant : « On devrait l’appeler Monsieur Stylo, ça lui irait bien ! » Les rires reprirent de plus belles. « Au revoir, Monsieur Stylo ! » gueulèrent-t-ils tous en chœur en avant de déguerpir en claquant la porte.
Abasourdi, j’allai me rasseoir et me massai longuement le crâne, soudain assailli par une grosse migraine.
Lorsque l’horloge au-dessus de la porte marqua enfin l’heure fatidique, Sedlex entra sans frapper, avec un de ces airs à la fois très pressé et très serein : je n’étais qu’une étape ennuyeuse dans son planning. Il contourna mon bureau et regarda par dessus mon épaule.
— Je viens vérifier vos données comme prévu, m’informa-t-il d’une voix atone, en contemplant le fruit impressionnant de mon travail : une cocotte en papier boiteuse et une feuille pleine de copeaux de gommes où n’apparaissait plus que le mot « Dérisoire ».
Confus, je secouai la tête en signe d’excuses, m’attendant à recevoir la rossée du siècle.
Je me trompais : pendant ses deux longues minutes d’inspection, Sedlex ne fit aucun commentaire, pas même la moindre moue suggestive. Impossible de deviner ce qu’il pouvait bien penser de ce désastre.
Quand il finit par ouvrir la bouche, mon cœur se mit à battre, croyant que la spectaculaire engueulade allait commencer.
— Vous avez fait la proposition au T.G.S.I. ? demanda-t-il simplement, avec une glaçante neutralité.
— Oui, je l’ai fait.
Sedlex enfonça un regard suspicieux dans le mien, mais n’en demanda pas plus.
—Bien, je vais donc vous apporter votre nouvelle liste pour l’après-midi.
Ce disant, il tira un post-it de sa poche et le consulta avec gravité. Le jetant en boulette dans ma corbeille à papier, il se retira enfin. Par curiosité, je me précipitai sur le post-it et le dépliai. C’était une liste de tâches, dont la dernière était : « vérifier l’effort productif de l’employé polyvalent n°7683G et lui demander s’il a fait la proposition au T.G.S.I. »