La disparition
Tenir un discours sur l'éternité de l'âme n'est pas sérieux. Pourtant sa logique n'a pas disparu, elle erre encore entre les viscères de l'esprit, dressant une armée de pulsions à sa cause, muette avant qu'un insoluble n'en voit la lumière, qu'il ne se présente au grand jour comme un choix radicalement inévitable.
Cette foi morbide repose sur une rencontre, le face-à-face de la conscience avec la mort. Si le corps n'a pas de terme, ce qu'on appelle communément l'âme, les sentiments, les souvenirs, la conscience de soi disparaît à jamais ; si le corps finit digéré, réutilisé par la nature, le détail de la vie individuelle se dresse au pied du néant. Rien ne l'attend, l'âme éclate en poussière, elle brise son pacte secret, son incarnation et c'est toute l'intimité d'un corps, tout le savoir d'une chair qui disparaît. Pas pour un paradis, ni pour un autre monde, mais pour l'estomac de l'informe.
L'âme incarne précisément l'intérêt d'un organisme, d'une unité qui se détache d'un canevas qui évolue sans lui ; elle est la dématérialisation de ses intérêts. Où le corps n'avance plus uni, où la vie n'arrive plus à maintenir ses intérêts élémentaires, elle tire sa révérence comme un comédien quitte la scène. Dire que l'inexistence relève du néant et donc n'existe pas, qu'elle ne pourrait disparaître à tout jamais, n'est qu'une pirouette technique : il faudrait par exemple qu'elle soit d'une matière inconnue, exclusive, pour que le gouffre se comble, que son éternité s'envisage à travers des reconversions, à défaut d'échapper au temps.
Mais le marteau n'est pas si léger ; postuler la conservation d'une matière exclusive à l'âme pour légitimer un caprice n'est pas sérieux ; la machine se décompose et sa virtualisation disparaît, ni plus ni moins. La puissance décline, la fonction meurt. Le lien entre l'âme et le corps est celui qui lie le vecteur à la force : l'un fournit les perceptions et les introspections essentielles au projet quand l'autre offre l'énergie exigée, les possibles et l'existence brute.
Et ces abstractions valent ce qu'elles valent ; la distinction est vaine, elle cherchera toujours l'assurance d'une éternité, d'une extrémité impossible et par définition immuable, comme une vie où le sens survit à la puissance, maintenue à ne rien faire par je ne sais quelle force, où plus rien n'est possible sinon le bien et le bonheur. Quel beau fantasme. Quand la puissance divorce du vecteur, son sens disparaît. Quand la puissance entrave la détermination d'un organisme de s'arracher à la mélasse intestine de la vie, les possibles fanent avec lui, les sens pointent nulle part.
C'est ça le rien, l'incarnation qui s'évapore et s'éclipse, les fils qui se détachent. C'est l'exception de la vie, la lutte contre l'attraction quotidienne, contre des gravités qui finiront par gagner ; comme un regard dans le judas, dans le néant radical de la disparition, où l'obsession pour une éternité qui n'arrive qu'une fois devient viscérale, maladive. A l'altitude de l'immense, la vie peut-être est éternelle, sa puissance peut-être infinie ; mais à mon niveau, ce n'est qu'une poudre qui se consume chaque jour un peu plus.
Tenir un discours sur l'éternité de l'âme n'est pas sérieux.