Les alchimistes se réunissaient dans les sous-sols vitrescibles de la Cité-jardin. Peu leur chalait de passer pour des dépravés. Eux, noctambules éclectiques, cultivaient le savoir ancestral tandis que leurs concitoyens se retranchaient dans l'exiguïté d'une pensée passéiste. Eux ne ressentaient pas le besoin de s'oublier dans des drogues étrangères, népenthès qui engourdissaient un temps ces êtres défaitistes, avant de les faire sombrer dans les noirs ergastules de la mélancolie.
Ces docteurs ès sciences ésotériques, prononçant des discours passionnés à la lueur indécise des flammes des athanors, reniaient cette civilisation décadente autant que la culture étrangère. L’une tentait d’échapper à son piètre sort, mais l’addiction lui ceignait au cou un abraxas asservisseur. L'autre, préférant conserver les antiques idéaux belliqueux, ne jurait que par les quillons de ses épées et les hampes de ses flèches. Mais toutes deux, dupées par ces différentes assuétudes, avaient placées leur foi en de faux almandins.
A propos, vous ne trouvez pas que le psylle avait une mine chafouine?ça, c'est carrément excellent ! ;D
Du fond de son ergastule, Silesius ne pouvait s’empêcher de soupirer. Son atelier d’alchimiste, aux étagères chargées de fioles et de potions et dont l’athanor ne s’éteignait jamais, lui manquait. Mais c’était justement à cause des expériences interdites qu’il y menait qu’il se retrouvait ici, captif et menacé. Ses geôliers lui avaient même retiré son abraxas de protection. Il avait l’impression d’être terriblement vulnérable.
Dans son cachot, l’obscurité se faisait oppressante. Un instant, Silesius eut une pensée pour sa réserve d’almandins lumineux, qui lui auraient été bien précieux en cet instant. Mais ce n’était qu’une rêverie vaine. En vérité, il avait tout perdu.
Soudain, il entendit des sons au-dessus de lui. Un dialogue. Il se dit fugitivement qu’il devait là s’agir de noctambules éméchés, eu égard à la manière de s’exprimer de l’un des interlocuteurs. Mais ce n’était pas cela.
« Tu gosses, avec ton pouvoir ! Franchement, on a compris que tu pouvais faire des trucs avec tes mains, ce n’est pas ce qui fait de toi une princesse, hein ! »
La voix qui résonnait dans les souterrains devait appartenir à un homme fort, sûr de lui. Une personne qui se sentait sans doute plus à l’aise en maniant le quillon d’une épée qu’en prononçant des incantations.
« Je n’ai jamais prétendu être une princesse, Vaulrienn, répondit une voix plus jeune -probablement celle d’une adolescente. J’explique simplement que là, ma magie est impuissante. La prison a été bâtie en calcaire et n’est donc pas vitrescible. Je ne peux rien faire.
-On devrait te proclamer docteur ès prétextes incongrus et récurrents, la railla un troisième individu, peut-être un gnome ou un nain. Ce n’est pas la première fois que tu nous fais le coup, Aertiv.
-Korig, peu me chaut, fit la jeune fille d’un ton dédaigneux. Je sais ce que je vaux et ce dont je suis capable.
-Oui, hé bien cela ne règle pas notre problème, reprit le premier homme. Il nous faut absolument délivrer ce maître de potions, il est le seul à pouvoir créer le népenthès! »
Un maître de potions ? Se pouvait-il qu’ils parlent en vérité… de lui ?
Pris d’un espoir inespéré, Silesius se mit à appeler ses sauveteurs providentiels et à taper contre les barreaux de sa cellule.
« Ohé ! Je suis ici, venez me chercher… »
Une demi-heure et une demi-douzaine de disputes intestines plus tard, l’alchimiste était enfin de retour dans son antre. Avec un drôle de trio sur les bras, qui lui réclamait quelque chose d’impensable…
« Vous êtes bien conscients que si l’on apprend que j’ai fabriqué ce filtre, on ne se contentera pas de m’envoyer au cachot ? C’est ma tête que je risque, là !
-Voyons, cher Maître, vous avez une dette envers nous, maintenant, lui avait rappelé Aertiv. Et puis… si vous venez avec nous, nous vous protègerons. »
Et c’est ainsi que le maître Silesius Angelus, alchimiste de son état, fit pour de bon son entrée à la Cour des Miracles.
Bravo à tous les deux !Merci... J'avoue que je me sentais un peu foireuse, à côté des autres textes beaucoup plus élaborés :-[
Tortoise, j'adore... jusqu'à la chute ! En cours de route je me demandais quand même pourquoi ils parlaient comme ça, mais venant de Luna, ça ne me choquait pas plus que ça !!
Ambrena, j'aime beaucoup la façon dont tu arrive à t'approprier complètement les mots et leur registre, on sent que ton texte les récupère très habilemenent, sans aucune notion de contrainte, ça coule de source comme si c'était tout à fait par hasard que ces mots-là en particulier se retrouvaient ici, et non pas que tu voulais les caser depuis le début...
Bon, le nombre de mots y fait aussi, c'est vrai ^^
Loredan, j'ai lu les deux d'un coup... faut s'accrocher, mais ça donne du style, y'a pas à dire ! Par contre "nonobstant", j'ai eu vraiment du mal avec cette construction (mais j'ai vu dans la définition de Rain que ça s'utilise - ou du moins s'utilisait !) C'est dommage pour "donner dans le godant", ça aurait donné une autre coloration, et le changement de registre n'aurait été pas été trop choquant à mon sens (avec un peu d'ironie, on vient à bout de tout !) Mais c'est très bien ainsi !