Petit traité de l'ininspiration
par un écrivain raté
« L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas. » Jule Renard.Extrait de son Journal 1893 - 1898
?
Rien ?!
Non…Rien…
Rien non plus par-là ?
Non. Y’a vraiment rien qui me vient...
Quelle idée saugrenue aussi, que d'écrire sur les mots qui fuient ! Autant poser son doigt sur le trou d’un vieux tuyau d’où jaillirait un flot d'eau infini en se pavanant de l'avoir réparer !
En l’occurrence, c’est mon crâne qui est percé, et c’est comme si mes idées coulaient sans cesse, sans que je ne puisse les rattraper. Je suis inondé de toutes parts, ma plume trempe dans l'encrier sans fond de ma médiocrité, me plongeant dans les méandres de l'ininspiration.
Je me sens aussi insignifiant qu'un poisson rouge écervelé, nageant dans l'eau bleutée de son bocal, piégé dans sa géode de verre. A la seule différence que mes pensées baignent dans un poisseux liquide spinal, et sont prisonnières d'une geôle d’os et de chair; mais comme ce petit poisson rouge, elles tournent en rond, sans jamais parvenir à s'arrêter.
D’ailleurs, je ne sais plus vraiment où je voulais en venir, j’ai déjà oublié…
Ce fichu cerveau me sort par les trous de nez; et c'est encore une pitoyable métaphore qui tombe à l’eau !
Ah si, ça y'est! Je crois que j’ai retrouvé le court de ma pensée, je disais que… Que je n’en ai aucune, d'idée.
C’est vraiment frustrant, et même exaspérant... D’ailleurs, je n’en peux plus! J’étouffe, je suffoque ! Je me saisis à la hâte d’une clope. Il faut peut-être que je fume un peu, ne serait-ce que pour me remplir de quelque chose? Non, il est déjà trop tard. Je le sais, je le sens. De malignes métaphrases se propagent dans les moindres recoins de mon cortex cérébral, elle se diffusent, gangrènant littéralement mon style, Oh ! Ouf, une onomatopée a rattrapé mon stylo... D'accord, c'est désormais très clair: j'ai le cancer des bons mots !
Je tente en vain d’aspirer et d’expirer lentement, d'extirper le peu d’inspiration qu'il me reste, quitte à aller jusqu’à l’exaspération, quitte à exploser ! Qu'importe, il faut que je m'exprime, que j'expie mes pêchers, que je puise en moi la force d'une ultime bouffée créatrice. Je n'y arrive plus, et rien n’y fait, je suis en train de me noyer dans un trou de nez et… Crotte, je mélange tout !
Bon Dieu, mais pourquoi ne m'a tu pas offert le génie satirique d’un voltaire, les échappées lyriques d’un Rostand ou le cynisme tranchant de Stephen King ?! Pourquoi me laisser ainsi, orphelin du néant, quand dans ta bonté, tu n'as même pas daigné m’offrir la fougue du travailleur acharné ? Ô malheur! Ô miséricorde suprême ! Ô, je meurs ! Oui, je meurs dans un océan de surenchère et dans les torrents de l'extrapolation !
Pauvre de moi! Je ne suis rien d’autre qu’un écrivaillions anonyme, nue et dénué de talent, ayant pour seule arme une plume triomphalement plantée dans le derrière que je brandis avec l’adresse et la grâce de l'oisillon au bord du nid, éspérant naïvement voir ses premiers mots s'envoler ! Mais de mots je manque, et mon latin je perds. Je ne ponds pas d'E, pas plus que je n’ai d'L pour voler, je n’ai que mon Q posée sur cette chaise, à écrire ces phrases insensées: une envolée lyrique qui bat de l’aile; et je reste persuadé que ni L ni E ne comprennent vraiment mon alphabet, sans parler de mon ortograf, depuis longtemps D C D, sans doutes le vestige de SMS trop souvent envoyés, emballé à la vas-vite, le tout enterré sous un ama de coquilles…
Non, en vérité, la seule chose qui s’envole en moi, c’est l’inspiration, et sans elle je… Bah je me sens bien con !
Tiens, mais qu'elle est donc cette douce voix qui me chuchote à l’oreille : Qu’est-ce donc qui te pousse encore à écrire alors ? Hum… Freud dirais que c'est surement mon surmoi qui me susurre subtilement ces mots (bon sang qu'elle est sotte cette assonance !).
Répondons tout de même à la rhétorique : Je dirais que c'est parce que je suis un doux rêveur, et ne dit-on pas que les songes sont faits pour mieux dormir? Non, on ne le dit pas ! Heureusement d’ailleurs, parce que cela me semble assez stupide. Ce que j'éssai maladroitement de dire, c’est que je me demande parfois si je roupille lorsque mes mots s’éveillent, et je pense que c'est cela être écrivain: dormir les yeux grands ouverts, et coucher sur un lit de papier, de doux rêves éveillés…
Mais c’est bien d'un cauchemar, dont je suis en train d'accoucher !
En fait, j'ai toujours pensé qu’il y avait dans l’écriture quelque chose de nombriliste. Une façon pour l’âme de duper la mort. Une façon de rendre les idées, pertinentes ou futiles, des plus intelligentes aux plus débiles, indélébiles. Écrire inscrit les mots dans le temps, ce qui leurs offres le privilège d’aspirer à l’éternité, à l’immortalité; même si dans mon cas je doute fort qu'a l'image d'un Homer (l’antique, pas le jaune) ou de l’aristo Socrate, on lira mes élucubrations dans deux milles ans. Mais enfin qui sait ? Peut-être qu’un jour ce texte sera le dernier de notre chère planète, et quel drame je vous le dis, pour la littérature terrienne !
Arrêtons nous là d'étaler ce présent torchon, qui ne saurait épongé cette bien triste et liquide démonstration.
Pour l’heure, j’en ai fini avec toi ! Pas toi, mon hypothétique lecteur, je parle bien sûr de la grande dame tout de blanc vêtu, à l’œillet lubrique et aux mœurs dévergondées, celle dont la virginité fut violé sous vos yeux ebahies: cette grande pucelle de papier, mon ex compagne, la bien nommé "page blanche" !
Je crois qu'il est temps maintenant pour le jeune scribouillard à la plume excité que je suis, de se calmer un peu, et de regarder la vérité en face, car c'est bien votre humble serviteur qui est la péripathéticienne de cette histoire: ecrire, qu'est ce donc d'autre que s'éffeuillé l'esprit, s'éxhiber l'âme? C'est un strip tease de cervelle, une lap dance de jolies phrases, et je m'ennivre de ce cocktail de mots sur le comptoir du bar louche qu'est mon cerveau, jusqu'a en dégeulé deux ou trois vers. Il faut que je me fasse une raison: je suis accroc! Je le confesse.
Je tourne en rond, comme un poisson autour de son nombril. Je suis en panne d’inspiration, et malgré tout quel bonheur...Quel bonheur d’écrire !
Contrairement au bocal, le triangle à
un bout. Donc, tout triangle
a une fin. Dans ce cas
finissons
-en
!
FIN