Junkie TV
"La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population."
Pierre Bourdieu (sociologue) - 1930-2002. "Sur la télévision" - 1996
Chers amis, la parole est à Steeve. Steeve, c’est à toi. Prends le micro, et raconte-nous donc ton histoire…
Okay. Merci. Euh…Camarades téléspectateurs du soir, Bonsoir...
Bonsoir Steeve !
Je m’appelle Steeve, j’ai trente-deux ans et comme tous les gens ici présent, je suis un téléspectateur compulsif.
Comme vous, j’ai commencé par de très petites doses, un téléfilm par ci, une série policière par là, un talkshow, puis deux, et puis d'un seul coup, cela est devenu une nécessité. Ce fut très rapide, et un jour, je me suis rendu compte que je n’étais plus capable de m’en passer, détacher mes yeux de ce fantastique petit rectangle de plastique noir devenait un supplice.
Quand j’étais trop fatigué de réfléchir, je prenais la télé commande, et je zappais inlassablement sur les différentes chaînes du bouquet satellite. C’etait comme si je m’injectai en intraveineuse une bonne dose de programmes télés directement dans mon crâne. Cette substance psychoactive qui se rependait dans mon cortex cérébral endormait mes neurones et apaisais tous le stress accumulé durant mes pénibles journées de labeur. Si je le faisais, ce n’était plus vraiment par plaisir, non, c’était simplement pour oublier pendant quelques instants le film de ma vie, et ce terrible drame qu’est nôtre réalité.
Alors, devant un plateau télé savamment préparé, je m’empiffrais de cette junkfood audiovisuelle, jusqu'à l'indigestion totale de mon cerveau. Je m’engraissais aux buzz, aux clashes, je me gavais d’informations prémâchées, j’avalais JT sur JT jusqu’à m’endormir, totalement abruti et assommé par une énième rediffusion de « Mort en déni ».
Le lendemain souvent, je me rendais au boulot pour dégueuler cette profusion d’information avariées que j’avais ingurgitée la veille aux pieds de mes collègues hilares, et autour de la machine à café, on s’échangeait nos vomis comme dans une espèce de sordide douche romaine, vous savez comme lors de ces réunions clandestines entre émétophiles anonymes… Vous savez, c’est ceux qui sont sexuellement excités par la vue du vomi et qui tiennent leurs conférences deux heures après la nôtre ? Non ? Bref…
Le soir, ça recommençait. Je m’asseyais, je prenais la télé commandée, celle qui nous commande tous, et je zappais, je zappais inlassablement jusqu’à ce que mes yeux soient contraints de se fermer… Mon corps était comme absorbé par le canapé, et le fantastique maelstrom à cristaux liquide qu’est mon téléviseur aspirait toute mon inspiration, jusqu’à l’exaspération! Il coulait mes ambitions, détruisant toute réflexion sur son passage, me plongeait dans le néant intellectuel de ses émissions aliénantes. Pardonnez ces quelques rimes peu catholiques, mais ce gouffre cathodique me faisait peu à peu tomber dans un état quasi catatonique. Je me transformais en une énorme, une gargantuesque, une insipide et gigantesque flaque de merde !
Parfois, je me demandais pourquoi ces présentateurs ont les dents si blanches . Serais ce pour cacher les salissures qui entachent leur vertu, ou simplement parce qu’ils ont un contrat avec aguafresh? Leurs cheveux soigneusement réimplantés, gracieusement gominés, je les écoute pendant des heures débattre sur le décolleté d’une énième candidate de télé-irréalité. Mais que restera-t-il de tout cela, dans un siècle, dans dix ans, et dans deux minutes trente ? Je vous le demande mes chers frères et sœurs…
Dans le déni total de notres imagination, on s'impose des images insensées. Les pubs finissent par nous persuader que nôtre bonheur réside dans l’acquisition d’un aspirateur qui ne manque pas d’inspiration, que seul un couca coula fait l’effet d’un couca coula, ou qu’acheter des dosettes de café plus cher au supermarché c’est bien, car dans le meilleur des mondes, quand c’est bon, c’est Bonduelle… Mais moi j’ai dit stop ! À fond la forme, j’ai dit : t'es plus fort que ça Steeve ! Tu vas pas te laisser berner par toutes ces conneries, what else ? Nothing is impossible, just do it Steeve!
Finalement, je me suis rendu compte que j’étais devenu le spectateur de ma propre existence, la télé m’avait instrumentalisé, elle m’avait totalement absorbé, je zappais ma vie…Mais ça c’était avant !
Ô, divine relique de la désinformation incarnée, Ô messie aux rayons luminescents, tu n’auras mis en lumière que la sombre et abyssale ignorance d’une âme sans fond, et je te remercie de m’avoir enfin ouvert les yeux sur ce monde ! Pour chaque télé qui s’éteint mes chers amis, c’est un cerveau qu’on rallume ! Et je voudrais à tous ici présent, vous lancez un message d’espoir, car la victoire est en nous mes chers amis et il faut vivre la vie, la vraie, le plaisir au cœur léger !
Hier soir mes amis, j’ai allumé ma télé, et c’était la fois de trop il faut croire, car elle a fini par littéralement exploser. Alors, totalement confus, et sous le coup d’une émotion certaine, j’ai pris un livre et je me suis mis à en lire le contenu. Ce fut une révélation, et quand j’eus terminé, j’ai pris ma tablette tactile qui trainait sur le meuble télé, et j’ai écrit ces quelques lignes que je vous lis à présent. Comme vous pouvez le constater, je suis enfin sevré ! Alors regardez bien ce livre mes amis, car ceci, est une révolution !