Il y a bien longtemps, en Islande, la tradition voulait que chaque année, au soir de Noël, toute la maisonnée se rende de concert à la messe de minuit dans le plus proche village. Ce soir-là, pendant un temps – quelques minutes, ou peut-être quelques heures – les routes se trouvaient ainsi parsemées de dizaines de petits points lumineux, comme autant de lucioles dansant dans la nuit.
La tradition voulait également que l’un des membres de la communauté se dévoue pour veiller sur le foyer en l’absence des autres, et préparer un grand festin afin de poursuivre la fête à la fin de la nuit.
La ferme du vieux Jon, nichée au fin fond d’un fjord éloigné de tout, n’avait jamais failli à la coutume : ses ouvriers et lui partaient à l’aube, passaient la journée au village, assistaient à la messe et revenaient à la fin de la nuit. Malgré tout, le sort semblait s’acharner sur l’endroit. Chaque année, le veilleur malchanceux était retrouvé, au matin, étendu dans la neige, et tout aussi froid. A l’intérieur de la ferme, toujours le même carnage – table brisée, repas saccagé, meubles renversés… Rien n’était jamais à l’abri de la tempête qui s’abattait là.
Si bien qu’un jour, en rentrant de la messe et en découvrant le nouveau corps, le vieux Jon décida qu’il garderait lui-même la maison l’année suivante.
« Après tout, dit-il après avoir réuni tous ses gens, cette demeure est la mienne et celle de mes ancêtres. Vous n’avez pas à mourir pour elle, ni même à gâcher une nuit de rires et de joie. »
Malgré les protestations de ses hommes, il refusa de changer d’avis. Et ils finirent malgré eux par l’accepter.
Plusieurs semaines passèrent. Un jour qu’un blizzard terrible hurlait ses malédictions au fjord et à tous ses habitants, une jeune fille transie de froid appelée Lineik se présenta à la porte de Jon, montée sur un grand étalon. Il l’accueillit de bon cœur et lui offrit refuge jusqu’à ce que la furie cesse. Or il apparut que la pauvre était la proie d’une violente fièvre, qui ne la relâcha que bien des jours après que le beau temps fut revenu.
La jeune fille guérie insista longuement pour rembourser sa dette et les précieux médicaments du vieil homme en travaillant dans la ferme pendant toute une année. Le brave Jon, qui avait au départ quelques scrupules à imposer un labeur si rude à une enfant si jeune, capitula finalement face à son obstination. Avec un soupir de soulagement, elle le remercia et, sans plus attendre, partit s’occuper des bêtes.
Avec le temps, Jon découvrit que sa nouvelle travailleuse était une jeune fille plutôt taciturne – elle parlait peu avec les autres et souriait plus rarement encore. Elle ne priait pas, ne les accompagnait jamais à l’église. Mais elle ne rechignait jamais à la tâche, et elle était toujours très gentille et polie, aussi Jon ne lui en faisait-il pas reproche.
Un soir, à l’approche de Noël, elle vint le retrouver et s’assit à ses côtés devant le feu de la grande cheminée. Les autres étaient déjà partis se coucher.
« Êtes-vous satisfait de mon travail ? lui demanda-t-elle après un temps de silence.
- Hé bien, oui, plutôt, répondit-il après un instant de réflexion. Pourquoi cette question ?
- M’accorderiez-vous une faveur ?
- Bien sûr, si je le peux, » fit-il encore, de plus en plus intrigué.
« J’aimerais rester ici et garder la maison, le soir de Noël. »
Il l’observa longuement, tentant de déchiffrer son regard. Ce qu’il vit un instant dans ses grands yeux pâles, c’était plus de force et de sagesse qu’il n’en avait contemplé chez aucun homme. C’était l’expérience de la souffrance, la traversée de mille ans de vie. Puis il reprit son souffle, et l’impression disparut. Il refusa.
« J’ai déjà décidé de rester moi-même, cette année. C’est beaucoup trop dangereux pour toi.
- C’est tout aussi dangereux pour vous. J’ai entendu les autres en parler. »
Le silence s’installa un moment.
« Si nous veillons tous les deux, reprit-elle, nous aurons plus de chance de nous en sortir. Qu’en dites vous ? »
Elle lui sourit timidement, du sourire sincère que seuls peuvent arborer ceux qui n’en ont pas l’habitude. Jon en fut conquis. Il sentit la sagesse de ses paroles, et sa présence le rassurait. Gêné de l’exposer au danger, il se laissa convaincre, non sans un soulagement coupable
*
* *
La veille de Noël, une nouvelle tempête de neige éclata. Elle semblait vouloir s’établir quelques temps, et tous pensèrent que Lineik ne reviendrait pas à temps. Jon lui avait permis, une semaine plus tôt, d'aller rendre visite à ses sœurs. Leurs parents étaient morts. Elles habitaient, avait-elle dit, à plus d'une journée de cheval ; mais avec la tempête, ce serait du suicide que de s'aventurer sur les routes. Pourtant, dans la soirée, le temps se calma et le soleil couchant fit scintiller la neige sous un ciel qui virait à l'orange. Au loin, le vieux Jon put apercevoir la silhouette de Lineik, qui marchait tranquillement à côté de Norroen, sa monture. Alors qu'elle se rapprochait, il s'aperçut qu'elle transportait deux sacs : un long paquet presque aussi grand qu'elle, qu’elle portait en bandoulière, et un autre, plus gros et plus lourd, chargé sur Norroen. Une seconde, il crut remarquer une troisième forme derrière eux, mais l'ombre se volatilisa.
Comme la jeune fille arrivait devant lui, il eut la sensation qu'une brillante aura dorée l'enveloppait et que ses yeux avaient pris la teinte orangée du ciel. Puis cette impression disparut, et il se retrouva devant une simple jeune fille au regard envoûtant. La faisant entrer, le vieux fermier prit les sacs de Lineik, bien qu'elle insistât pour les garder. Il dut les lâcher aussitôt : ils pesaient bien plus qu'il ne l'avait pensé de prime abord. Il observa la frêle enfant et le robuste cheval avec admiration. Ils n’étaient même pas épuisés.
Plus tard, alors que tous s'étaient réunis pour le repas, Jon demanda à la jeune fille ce que contenait son sac.
« Vous le saurez bien assez tôt. »
Elle parlait doucement, et du regret perçait dans sa voix. Le vieil homme frissonna.
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Le lendemain, tous les ouvriers partirent très tôt afin d'atteindre le village avant midi et profiter de leur journée de repos. Lineik et Jon passèrent une partie de leur matinée à soigner les bêtes. La jeune fille se débrouillait aussi bien que tous les autres, mais les animaux semblaient particulièrement nerveux en sa présence. Les chevaux autres que Norroen renâclaient. Les vaches semblaient vouloir s'enfuir à son approche. Et Goliath, le vieux chien de Jon, se tenait aussi loin que possible et grognait en la regardant passer. Une fois, Jon lui avait demandé si c'était ainsi avec tous les animaux.
« Oui, avait-elle répondu. Je crois qu'ils n'aiment pas mon odeur, ni celle de mon compagnon de voyage. Ils le redoutent. Il m'a suivie jusqu'ici et il n'est jamais très loin, même s'il sait se cacher et se fondre dans le décor. Je ne pense pas que vous le rencontrerez, ni que vous l'apprécieriez si vous le voyiez. »
Le vieil homme la crut, et n’insista pas.
Midi sonna alors qu'ils commençaient à préparer le repas pour le retour des autres. Ils s'attablèrent et mangèrent rapidement avant de se remettre au travail. Le vieux fermier se sentait de plus en plus nerveux tandis que l'heure de vérité approchait. Il allait enfin savoir ce qui se passait tous les ans. Dehors, les animaux s'agitaient également. L'atmosphère se faisait de plus en plus pesante à mesure que les étoiles se levaient. Vers minuit, alors que Jon finissait de disposer les plats sur la table pour le retour des ouvriers, il dansait presque sur place à cause de la tension. Lineik revint de sa chambre en portant ses deux paquets. Elle chantait un air qu'il ne reconnaissait pas. Il ne comprenait pas les paroles, mais le chant l’apaisa grandement. La jeune fille se figea soudain, et attendit en fixant un point sur le mur, sans cesser de fredonner. Enfin, la dernière note résonna. Elle tourna vers Jon son regard étrange, ses yeux qui semblaient maintenant aussi sombres et profonds que le ciel nocturne, et prononça deux mots, annonçant l'inéluctable.
« Ça commence. »
Un vent glacial commença soudain à souffler dans la maison. Le feu de la cheminée s'éteignit. Un trou étrange apparut dans le mur. Jon hoqueta d’horreur. Ce n’était pas son fjord, qu’il voyait de l’autre côté, mais une plaine enneigée où sévissait une puissante bise. Elle s'engouffrait de plus en plus dans le trou – il sembla même à Jon qu’elle l’élargissait.
« On ferait mieux de sortir ! »
Elle devait crier pour se faire entendre. Elle attrapa deux manteaux non loin, en lança un au vieil homme et lui saisit la main tandis que de l’autre elle prenait ses deux sacs. Jon se demanda rapidement, alors qu'il se laissait entraîner dehors, comment elle pouvait les tenir.
Il n’eut que le temps de voir une main géante, aussi grande que lui et dont le dos était recouvert d'immenses poils blancs, se glisser dans le trou et tenter de l'agrandir encore. Une fois à l’extérieur, il reprit son souffle. Les émotions fortes, ce n’était plus de son âge.
« Mais que se passe-t-il, à la fin ? »
Lineik ignora sa question.
« Allez vous cacher dans la forêt, vous devriez y être en sécurité. Je m'occupe de protéger le bétail. »
Le vieux Jon se releva. Cette fois, il soutint le regard de la jeune fille.
« Petite, cet endroit est mon seul et unique foyer. Je suis né ici. Même si j'ai voyagé, je suis toujours revenu ici. Je me suis marié ici, j'ai vu mes deux fils naître ici. Plusieurs hommes que j'estimais sont morts ici, ces dernières années. Je ne quitterai pas cet endroit, ne serait-ce que pour payer ma dette envers ces personnes. »
Le vieil homme ne fléchit pas face à la jeune fille. Les mêmes flammes brillaient dans leurs yeux. Lineik soupira. Puis elle détourna le regard vers la maison, d'où s'éleva un puissant hurlement. Un fracas énorme se fit entendre. Lineik ouvrit rapidement un de ses sacs, le gros, et en sortit ce qu'il contenait. Une armure ! Et qui semblait solide. La surprise passée, il l’aida à s’en parer du mieux qu’il put.
Le toit de la maison vola en éclat après un nouveau rugissement, tandis qu'un homme, recouvert de longs poils blancs, se redressait. Un homme deux fois plus grand que la maison. Un géant. Il regarda autour de lui et posa les yeux sur les deux humains. A présent, Jon se savait dans un cauchemar. Il connaissait tous les mythes nordiques, bien sûr, les neuf mondes portés par l’Yggdrasil, et toutes les histoires de géants des glaces vivant dans le Jötunheim, mais de là à y croire...
« Alors c'est là que venait jouer mon fils, ces derniers temps ? » Il éclata d’un rire tonitruant. « Midgard ! Cela fait bien longtemps que je ne suis pas venu par ici. »
Il avait une voix extrêmement grave et profonde, et il parlait lentement. Sa voix portait naturellement par dessus les bourrasques du vent. Il posa soudain son regard sur Lineik. Son visage refléta un étonnement sincère.
« Tiens, on dirait que je ne suis pas le seul à ne pas être d'ici. Tu as l’air bien jeune, pour être une Valkyrie. Que fais-tu là ?
- Ne te fie pas aux apparences ! On m'a envoyée pour refermer le passage ! » cria la jeune fille pour que le géant l'entende.
A nouveau, le géant éclata de rire. Jon n'en revenait toujours pas. Il ne comprenait pas tout, même s'il sentait qu'il se passait quelque chose de très grave et de très dangereux. En revanche, il comprenait très bien le mot « Valkyrie ». Des femmes venues d'Ásgard qu'on envoyait sur les champs de bataille pour ramener les âmes des héros morts au combat, afin qu'ils se préparent pour le Ragnarök. La grande bataille des dieux et des géants. La fin du monde tel que les hommes l’avaient connu.
Pour leurs ennemis, les Valkyries avaient la réputation de tueuses sanguinaires. Jon avait bien du mal à imaginer la jeune fille dans ce rôle.
Lineik défit le second paquet pour en sortir une large épée, presque aussi grande qu'elle, et couverte de runes. Elle la brandit devant elle de la main gauche, et Jon ne put qu'admirer la facilité avec laquelle elle maniait un objet de cette taille et de ce poids. Le géant, quant à lui, ne riait plus. Il observait l'épée avec une méfiance teintée de peur.
« Cette arme, c'est...
- C'est Gram, oui, l'épée de Sigfried de Xanten, feu mon père. Une épée qui a vaincu un dragon, et qui a été trempée dans son sang. Avant que tu partes, ou que tu meures, je voudrais te demander quelque chose. Pourquoi des passages apparaissent-ils de plus en plus souvent ? Depuis une décennie, on retrouve des populations décimées, des paysages réduits en cendres par les géants de Muspellheim, des endroits hantés par les morts de Nibelheim... »
Le géant sourit, d'un sourire mauvais.
« Je te le dirai peut-être, si tu m’amuses assez longtemps. Danse pour moi, fille de Sigfried ! »
Le géant enjamba le mur de la maison et frappa. Lineik recula d'un bond. L'immense poing s'abattit lourdement sur la neige, à l'endroit où la jeune fille s'était trouvée une seconde plus tôt. Celle-ci contourna la main et se dirigea vers une jambe, épée levée. L'attaque suivante arriva de l'autre main. Elle para de justesse et glissa dans la neige sur plusieurs mètres. Le colosse était rapide, beaucoup plus que son poids et sa taille impressionnante ne le suggéraient. Elle se redressa rapidement et repartit à l'attaque. L'échange continua pendant longtemps. Une valse au clair de lune, entre un géant et une enfant. Jon, lui, restait paralysé, ébahi. La chose paraissait tellement irréelle qu'il en oubliait d'avoir peur.
« Jon ! Allez ouvrir l'étable ! Faites sortir les animaux, faites-les fuir ! »
La voix de la jeune fille le tira de sa rêverie. Elle avait raison, un coup du géant avait manqué le bâtiment de peu. Sans aucun doute, il aurait volé en éclat s'il avait été touché. Il courut vers l'étable aussi vite qu'il put.
Lineik n'avait pas attendu de voir sa réaction et avait à nouveau foncé sur la créature, espérant l'éloigner pour que Jon puisse libérer les animaux sans danger. Elle n'y parvint que quelques secondes, mais cela suffit au vieil homme pour lui permettre de faire fuir les chevaux. Seul Norroen, nullement impressionné par le colosse, était resté et mangeait tranquillement son avoine. Lineik continua d'attaquer et d'esquiver, de parer quand elle n'avait pas le choix, mais ils se rapprochaient trop de Jon à son goût. La Valkyrie s'apprêtait à éviter un nouveau coup lorsqu'elle vit le vieil homme juste derrière elle. Si elle ne prenait pas le coup, Jon serait touché. Elle hésita une fraction de seconde. Son âme était bien, après tout, celle d'une servante des Ases, les dieux qui vivaient en Ásgard, celle d'une tueuse sanguinaire, celle d'une Valkyrie... Et pourtant, lors de ces derniers jours, Jon avait était gentil avec elle. C'était nouveau pour elle, envers un humain, mais elle appréciait le vieil homme. Alors elle leva son arme, elle saisit la lame avec sa main droite, et elle para le coup.
Elle continua d'encaisser ainsi. Ses bras s'engourdissaient, du sang commençait à ruisseler de ses mains, et elle dut poser un genou à terre. Mais elle tint bon. Elle tourna légèrement la tête vers Jon et lui sourit, comme pour le rassurer. Le vieil homme s'aperçut qu'il n'avait pas bougé alors qu'il aurait dû. Aussi vite qu'il le put, il s'éloigna. Lineik s'apprêta à esquiver le coup suivant mais elle n'eut pas le temps et le prit de plein fouet. Péniblement, elle se releva en s'aidant de son épée. Elle n'y arriverait pas ainsi, il lui fallait de l'aide.
Elle siffla de toutes ses forces.
Le géant s'arrêta et ne remarqua qu'à cet instant que quelque chose manquait. Une Valkyrie était toujours accompagnée de sa véritable monture. Pas un vulgaire cheval : celle avec laquelle elle partait en guerre et semait la panique chez ses ennemis. Alors, où était celle de cette guerrière ?
Derrière lui, une ombre apparut, vision fugace d'un être trop rapide pour qu'on le suive des yeux qui, d'un bond, atterrit sur le dos du colosse. Jon contempla l'animal bouche-bée. Il s'agissait d'un loup. Un beau loup, blanc, aux yeux dorés. Mais ce loup avait la taille d'un cheval. Il mordait avec fureur le bas de la nuque du géant, qui saignait abondamment. Celui-ci s'agita, se secoua, tenta de l'attraper, mais rien n'y fit : le loup tenait bon, enfonçant de plus en plus profondément ses crocs monstrueux et lacérant de ses griffes le dos du géant. Celui-ci finit par trébucher et tomba lourdement au sol. Lineik profita de l'occasion et posa le tranchant de son arme sur la gorge de son adversaire. Il s'immobilisa.
« Fais un seul mouvement et Gram se fera un plaisir de se nourrir de ton sang. Je préférerai ne pas le verser, je n'aime pas cela. Maintenant, réponds à ma question puis repars par où tu es arrivé, ou meurs !
- Tu t’attaches aux humains, à présent ? ricana le géant. Aurais-tu oublié ta condition ? Aurais tu oublié combien d’être vivants tu as massacré ? Combien des miens tes semblables et toi-même avez tué ? On ne change pas une Valkyrie, cracha-t-il avec mépris. Tu as peut-être sauvé la vie d'un vieillard alors que tu aurais pu y laisser la tienne. Tu l'as peut-être laissé sauver des animaux. Mais bientôt l'appel du sang se fera sentir, et tu sèmeras à nouveau la mort ! Ha ! Tu veux tant savoir ce qui se passe ? Très bien, je vais te le dire. Et même mieux, transmets ceci à Odin, servante des Ases : Ragnarök est en marche ! L’appel à la Guerre est lancé ! Fenrir s’agite dans sa cage, il a faim du Soleil ! Les passages ne sont que les prémices. L’Arbre-Monde tremble sur ses fondations, et les mondes se rencontrent. Souviens-t-en, Valkyrie ! Ragnarök est à vos portes. Et maintenant achève-moi ! »
Lineik leva son épée, et l’enfonça dans la peau tendre du cou du géant. Ce n’était pas quelque chose qu’elle aimait faire. Elle tenta de se raisonner en se disant qu’il ne serait pas rentré chez lui, qu’il aurait provoqué de nombreuses catastrophes. En vain. Elle détestait donner la mort. Triste ironie pour une Valkyrie.
Elle se releva, tituba un peu, retrouva son équilibre. Les paroles du géant l’avaient profondément secouée. Elle n’était pas prête pour la Grande Guerre. Puis elle secoua la tête pour chasser ces noires pensées, et se dirigea vers le passage dans le mur. Elle fredonna à nouveau ce vieux chant qu’elle avait entonné plus tôt, et lentement, le trou se referma. Plus aucun géant ne le franchirait, désormais.
Le grand loup s’approcha d’elle en boitant, et fourra son museau dans la main de la jeune fille. Elle le caressa un moment et massa sa patte blessée.
« Rentrons, mon ami. »
Sans un regard en arrière, ils s'éloignèrent, la main de Lineik toujours posée sur l'épaule du loup. Norroen la rattrapa au trot. Le vieux Jon la regarda partir, toujours figé, hébété par tout ce qu’il venait de voir. Il se sentait comme dans un rêve. Tout était allé trop vite. Il leva les yeux et contempla l'Aurore un moment, ces longues rivières de lumière qui parcourent le ciel nocturne. Cette vision lui provoquait toujours un pincement au cœur. Quand il la voyait, il comprenait que rien n’avait d’importance. Les hommes, Dieu – les dieux, se reprit-il, et les géants aussi – allaient et venaient sur les terres qu’ils habitaient. Le monde, lui, serait toujours là, et la vie qu’il portait, et les merveilles qui l’habitaient. Ragnarök lui-même n’y changerait rien.
Quand il sortit enfin de ses réflexions et qu’il baissa la tête, Lineik avait disparu.