Le Shérif
Alors que le soleil quitte son zénith, le shérif sort lentement de la maison. Quelques grains de sable emportés par une bourrasque lui fouettent le visage. Abaissant machinalement le bord de son chapeau, il scrute les alentours à la recherche de la moindre trace qui pourrait trahir la présence de l'indien. La blessure à son bras saigne encore un peu, douloureux souvenir de la flèche qui l'a frôlé quelques minutes auparavant. La sauvagerie de son adversaire ne lui laisse plus aucun doute sur ses intentions : il veut sa mort, et rien d'autre.
Un mouvement fugace. Mû par ses réflexes de survie, il se jette au sol évitant de justesse le trait mortel qui siffle au-dessus de ses oreilles. Désappointé par cet échec, le tireur s'enfuit derrière la maison. Le shérif se relève vivement puis se précipite plié en deux jusqu'à l'angle du bâtiment, fait un roulé-boulé qui soulève un petit nuage de poussière, et se fige derrière un arbrisseau desséché. Il règne un silence de mort dans le village abandonné, sorte de sinistre prélude à la conclusion de ce duel.
Un duel en bonne et due forme, oui, ça au moins ce serait plus facile à gérer, pense-t-il en essayant d'avaler une salive épaisse qui se colle aux parois de sa gorge sèche. Mais contre cet archer d'une autre culture, que faire ? Bien que le revolver soit plus efficace qu'un arc, il n'en reste pas moins que le sioux est avantagé par le terrain. Le vent continue de lui souffler sa fournaise au visage et lui brûle les yeux. Est-ce un avant-goût de l'enfer qui l'attend s'il perd ce combat ? Bonne question… Qui est le chasseur ? Qui est le justicier ? Celui qui arrive avec ses lois et ses pistolets, ou celui qui vit ici depuis le début ?
Tchak ! Une flèche se fiche dans le sol, mordant le rebord de cuir de ses souliers. Ses yeux s'écarquillent de terreur. Ses jambes le propulsent malgré lui dans la direction d'un abri plus efficace pendant que son revolver arrose frénétiquement la position approximative du sauvage. Il se retourne vivement pour se fracasser le dos contre le mur en bois de la grange. Vivant… Son cœur bat la chamade. Cet indien est invisible et mortel. Funeste combinaison… conclut-il.
Déterminé à reprendre le dessus, le shérif pénètre dans le bâtiment et grimpe sur les bottes de foin jusqu'au plus haut. Couché derrière une poutre dans un recoin du toit, il prend un angle de visée parfaitement dégagé en direction de la seule entrée de la grange. Dès que son adversaire se pointera, il l'abattra comme un chien !
Mais personne ne se présente dans l'encadrement lumineux. L'interminable attente est soudain troublée par des grincements derrière lui. Le toit ! Ce chacal est juste au-dessus ! Le shérif embusqué se retourne précautionneusement afin d'éviter tout bruit pouvant trahir sa présence. La sueur perle sur son front. Il manque de s'étouffer en essayant d'avaler de nouveau la pâte gluante qui traîne depuis trop longtemps dans sa bouche en carton. Il repère les tuiles qui s'enfoncent sous le poids de son ennemi. Plus que deux pas et il sera juste au-dessus de son bras droit. Criii, criii… Il resserre son étreinte sur la crosse qui choisit bien son moment pour devenir glissante. Criii, criii… Maintenant ! BANG ! BANG-BANG ! CLIC-CLIC-CLIC…
Gémissements. L'indien touché fait sursauter les tuiles en roulant le long de la pente. Le craquement des branches laisse à penser qu'il est tombé dans les buissons. Vif comme l'éclair, le shérif radieux descend de sa cachette, court jusqu'à l'entrée de la grange, puis avance prudemment le long de la paroi en bois. Il reste longtemps au coin, dos au mur. Le sifflement du vent, sa respiration haletante, et les lourds battements de son cœur lui envahissent les tympans. Il lance un regard furtif. Seules les boussailles écrasées peuplent l'image rémanente au fond de ses rétines. Une peur panique le prend.
— Il est passé où ce fumier, marmonne-t-il rageur.
Jouant le tout pour le tout, il se précipite vers l'endroit de la chute prêt à tirer sur tout ce qui bouge. Mais rien, pas de corps, ni même la moindre goutte de sang. Avec effroi, il s'attend à être transpercé à l'instant par une flèche vengeresse. Mais son trépas n'a pas été prévu pour aujourd'hui, et il se replie aussitôt en sautant derrière un abreuvoir. Il se rafraîchit le visage et bois l'eau boueuse avec délectation. Il se remet alors à la recherche de cet indien immortel.
Il finit par le retrouver en train de ramper vers la rangée de maisons qui se trouve de l'autre côté de la large voie qui scinde la ville déserte en deux. Un sourire malsain se dessine sur le visage du justicier, ses yeux sont ceux d'un dément. Il n'y a plus que cet homme désarmé dans son champ de vision. Toute sa journée se résume dans cet être blessé qui s'enfuit comme un ver. Il le rejoint pour lui donner la mort libératrice, et obtenir la victoire finale dans ce duel sans merci.
Obnubilé par l'appel du sang et de la tuerie sans pitié, le shérif traverse la rue avec sa furie meurtrière comme unique alliée. Courant comme un dératé, il ne voit pas la carriole qui déboule au même moment.
Alerté par le hurlement et le choc, l'indien couché dans la poussière se retourne. Il voit alors le corps de son ennemi dans une position impossible, ce qui lui arrache un hoquet d'horreur.
Pour l'homme de loi, la douleur est intense, au-delà de la somme de toutes les souffrances qu'il avait déjà ressenties jusqu'à ce jour. Devant son regard embrumé, un barbu à la mine défaite se penche vers lui, portant tout l'horreur du monde dans ses yeux envahis de larmes. D'autres visages déconfits se bousculent au-dessus de son corps désarticulé, tant d'inconnus. Même le sioux, son plus farouche adversaire, fait l'effort de venir lui dire au revoir. Non pas pour savourer une victoire facile, voire hasardeuse, mais simplement pour rendre hommage à sa bravoure et sa grande témérité.
— Mais pourquoi pleure-t-il donc, cet indien ? se demande le shérif juste avant de basculer définitivement dans les ténèbres.
Accident mortel à Roquevaux
Un jeune garçon de six ans est décédé hier dans un accident de la route. Le jeune Thibault jouait au cow-boy avec son frère aîné autour de la maison familiale lorsqu'un véhicule est entré dans le quartier résidentiel à vive allure. La voiture a percuté le garçon qui traversait la rue en courant. L'enfant est décédé de ses blessures quelques minutes après le choc et n'a pu être ranimé par les services du SAMU dépêchés sur place. Le conducteur a été placé en garde à vue.
Il y a six mois déjà, une fillette avait été grièvement blessée par un motard au même endroit. Une pétition avait alors circulé en vain pour faire modifier le carrefour de ce quartier qui donne directement sur la route nationale. « Comme d'habitude on ne fait rien tant qu'il n'y a pas de morts, déplore un voisin révolté, maintenant les choses vont peut-être bouger… Quel gâchis ! »
EDIT 1 : corrections orthographiques de Mr Bossu.
EDIT 2 : suppression de moults répétitions repérées par Princesse colinep11.