Ce n’était pas la première fois qu’un SDF l’importunait : sa maison était proche d’un foyer d’hébergement. Elle ne supportait plus cette engeance ! En fait, depuis la mort de son mari, elle ne supportait plus grand-chose. À soixante-quinze ans, il lui restait très peu de plaisirs sur Terre ; une seule passion en vérité faisait battre son vieux cœur. Bien sûr, elle aurait pu aller au bal, rencontrer un vieux de son âge. Mais la concurrence était vive, les hommes mourant plus jeunes que leurs cavalières séniores. Et puis, un décrépit mou du bas-ventre, non merci, elle voulait un mâle vigoureux, sans avoir à payer, car l’orgueil refusait de s’estomper avec le temps qui, pourtant, est censé tout user.
Ce sans-abri la harcelait avec une cuisante ténacité : il jetait régulièrement des graviers sur ses vitres. Excédée, elle ouvrit la fenêtre et hurla :
— C’est fini, oui ?! J’appelle la police !
Il ne se donna pas la peine de répondre. Juste la dévisager en souriant. Belle gueule, chair fraiche.
— Je vous offre un repas et ensuite vous changez de quartier, dit-elle en refermant la fenêtre. Allez, la vie est courte…
Quand elle lui ouvrit la porte, il regarda à gauche et à droite comme pour s’assurer que personne ne le voyait entrer. Il la suivit docilement dans la cuisine. Son odeur était supportable, il s’était douché au foyer.
— Pourquoi vivez-vous dans la rue ? demanda-t-elle en lui versant un verre de vin. Un si beau jeune homme comme vous…
— La police me recherche. La rue est la meilleure planque, chérie. T’as peur ?
— Je devrais ?
Il parut contrarié. Il aimait effrayer avant de passer à l’acte.
Sa grosse main aux ongles sales se tendit vers le verre. Il but d’un trait et fit la grimace.
— Vos congénères ont toujours soif, remarqua-t-elle.
— T’en reçois souvent ?
— Cela m’est arrivé.
— Tu te prends pour une philanthrope, hein ? Ça t’excite de faire la charité, pas vrai ?
— Un vrai philanthrope n’aide pas son prochain, paradoxalement. Car la plupart des aides sont maladroites et aggravent les problèmes. Vivre et laisser mourir, voilà mon credo. Mais votre présence m’excite…
— J’ai faim.
— Que voulez-vous croquer ?
— Toi, vieille truie ! Je kiffe la barbaque périmée. Allons dans ta chambre.
Ils y allèrent. Là, elle commença à se déshabiller.
— Garde le haut, salope, moins j’en vois, mieux c’est. J’suis un peu détraqué. Les blouses blanches ont mis un nom sur ma perversité : gérontophile. L’inverse de Berlusconi, comme qui dirait… Mais mon cas, c’est particulier : faut que la femme résiste. Sinon j’y arrive pas.
Il la gifla fort.
— Non, pitié, ne me violez pas, monsieur, je vous en supplie… gémit-elle en s’allongeant sur le lit.
Elle serra les jambes ; ils luttèrent un peu. Quand elle sentit l’excitation du SDF, elle s’abandonna et murmura :
— Vite ! Vite ! La vie est courte…
— Parle pour toi, chienne lubrique !
Il la prit sans douceur ; ils jouirent vite, vite, et très fort.
— J’suis une célébrité. Tu sais comment que les médias m’appellent ? Le violeur de vieilles dames. Tu flippes, hein, charogne ? T’as pas l’air, mais tu devrais : j’les étrangle après la baise. Des fois, j’arrive à jouir une deuxième fois. Mais toi, j’vais te laisser vivre. Ton vivre et laisser mourir, ça me botte.
— Vous êtes trop bon, mon prince.
— Aïe, putain ! J’ai mal au bide.
— Allongez-vous sur le dos, là. Vos souffrances vont bientôt prendre fin.
Elle lui caressa maternellement le visage et lui essuya le front qui se couvrait de sueur.
— J’me sens pas bien du tout…
— Moi aussi, les médias m’ont affublée d’un sobriquet. Le tueur de SDF. J’aurais préféré La veuve noire, mais il est bon que la police croie à un homme. Je m’ennuie tellement depuis la mort de mon mari, j’ai besoin de sensations fortes. Oh, je suis sûre que vous me comprenez, n’est-ce pas ?
— Mon ventre… putain de salope…
— La douleur rehausse encore votre beauté, mon prince… Oh ! Je jouis… Une liaison brève mais si intense…
— Qu’est-ce que… aïe… t’as mis dans… ouïe… le vin ?
— Du cyanure. Le dosage est délicat : trop faible, ça tue pas ; trop fort, ça agit avant l’amour. N’est-ce pas que la vie est courte ?
Lordius