Ce texte est ma réponse au défi de ned :
Je te défie d'écrire une histoire que tu racontes à toi même, sous la forme d'une narration, et comportant le mot intradiégétique.
[Il s'agit de] ta rencontre avec Hannibal Lecter en tant que plat de résistance
Il faut savoir que je n'ai jamais écrit de texte à la deuxième personne du singulier, c'est une première et ça m'a donné du mal. Mais je suis plutôt satisfaite du résultat, même si des coquilles doivent apparaître un peu partout. Là où je suis contente, c'est d'avoir retrouvé cet état de "transe" sur un défi, pas facile en plus. C'est pour ça que le texte est plutôt long.
Il faut aussi savoir que j'ai jamais osé regarder le Silence des Agneaux :-[ Pour ce texte, j'ai regardé un rapide extrait sur Youtube, mais c'est tout, donc j'ai fait avec ce que le nom de Lecter m'inspirait.
Bref, j'espère que le résultat va vous plaire. Bonne lecture =)
Steak bien cuit
Ouille, ma tête… J’ai l’impression étrange qu’un régiment de marathoniens aux chaussures de plomb m’a marché dessus. Mais qu’est-ce qui t’es encore arrivé, ma grande ? Bon, en premier lieu, ignorer les tambours de guerre dans ton crâne, et faire une inspection générale. Bouger, les pieds, check. Bouger les yeux, ok. Bouger les… mains… zut.
Il faudra m’expliquer, ma grande. Comment t’es-tu retrouvée avec les mains attachées dans le dos ? Sans parler de ce bâillon sur ta bouche. Il va falloir commencer à faire le tri dans tes coups d’un soir, parce que là, trop c’est trop. Ah, et puis, je sais ce que tu penses : parler toute seule, se parler à soi-même, ça te répugne, c’est pour les fous, tout ça tout ça… Mais je t’assure que sans cette narration intradiégétique, dans cette situation, tu vas très vite finir tarée. Alors tu te tais, et tu t’écoutes.
Bon, bon, bon. Tout d’abord, retirer ce bâillon qui t’étouffe à moitié. Alors, allons-y. Frotte le tissu contre ton épaule. Encore un peu… voilà ! Que c’est bon de respirer l’air pur ! Enfin… A peu près. Car on ne peut pas dire que l’endroit sente la rose.
Bon, ensuite. Détacher tes mains, on verra ça plus tard. Si tu essayais de savoir où tu te trouves ? Regarde à droite, à gauche… Bon, ben ya pas à dire, tu t’es fourrée dans un sacré pétrin. Parce que les parois en terre du trou dans lequel tu te trouves mesurent facilement deux mètres cinquante, si ce n’est pas plus. Et elles ont l’air bien lisses – même si escalader avec les mains dans le dos relèverait de l’exploit. Au-dessus de toi, les nuages défilent dans un ciel gris plombé, et le vent qui s’infiltre dans la terre donne des frissons.
Tu t’es déjà retrouvée dans des drôles de situations, ma grande, mais là, je dois dire que tu fais très fort ! Et si tu essayais de te rappeler ta soirée d’hier ? Voyons… Hier, comme tous les vendredi soir, tu es sortie avec tes amies en boîte. Trop pétée pour conduire, mais pas assez pour te laisser ramener par tes amies – au taux d’alcoolémie bien supérieur au tien -, tu as décidé de rentrer à pieds. Le taxi ? Pas de galant homme pour payer la facture. Est-ce que quelqu’un t’aurait suivie ? Probable. Il faut dire que tes fringues attiraient l’attention. D’ailleurs… Oui, ce sont bien les mêmes, sauf que ta robe n’est plus aussi pimpante qu’avant. Elle sera difficilement remettable.
Allez, prochain exercice, se relever. Sans se casser la figure, ça va de soi. Et c’est plus facile à dire qu’à faire, surtout avec des jambes engourdies. Oulà, doucement, on dirait que tu es restée inconsciente un moment, le monde tourne… Et tu as la bouche tellement sèche !
Ensuite… Appeler ? Je sais pas si c’est une bonne idée, ma grande ; après tout, si tu te retrouves au fond du trou – haha – ce n’est certainement pas pour rien. Mais peut-être que tu saurais à qui tu as affaire ?
« Bonjour ? »
Ma voix rauque se perd dans le bruissement des feuilles d’arbres – serais-je en forêt ? - et n’obtient pas de réponse. Evidemment, quelle cruche ! Si on te voulait du bien, il y a longtemps que tu serais assise sur un fauteuil en satin, à manger du caviar au champagne… Bon, mais si tu retentais, quand même ? Juste par principe ?
« Hello ! Il y a quelqu’un ? »
Si aucune voix ne te parvient, en revanche le son de grosses semelles est lui très net. Quelqu’un approche. Puis le silence se fait. Je n’entends plus rien du tout. Pourtant, je suis certaine de ne pas avoir entendu d’autre bruit s’éloignant. La personne est donc certainement encore là, quelque part, à t’observer. Surtout, ne pas bouger. Surtout, ne pas lui faire le plaisir de montrer la moindre panique. Attendre qu’il fasse le premier mouvement, et se retenir de…
« BOUH ! »
Aaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhhhhh !!!! Bon sang, ce salaud m’a fait sursauter, et j’ai vraiment failli hurler ! Calme-toi, ma grande, calme-toi… Quel sadique… Il s’est allongé par terre, et ne laisse voir que son visage au bord du trou, c’est ça qui t’a effrayée. Bizarre, il n’a pas l’air d’un grand malade, pourtant. Son visage est plutôt fin, avec quelques petites ridules par-ci par-là, et ses yeux…
Je réprime un frisson. Ses yeux, mon Dieu, ses yeux. Une fois de plus, je me retiens de hurler. Ils sont bleus, transperçants, comme s’ils cherchaient à passer outre mon corps pour aller arracher mon âme… Surtout, ne pas paniquer. Rester calme, et essayer de retourner la chose d’une façon qu’il n’aurait peut-être pas prévue.
« Bonjour. Heu… C’est joli, par ici ! »
Magnifique. Ah, oui, c’est beau, quinze mètres carrés de terre boueuse… On peut dire que tu as un bel aperçu du coin ! Dans tous les cas, ça n’a pas fait broncher l’autre. Il est toujours allongé, face dans le vide, le regard plongé vers toi. Plongé vers… Oups. C’est vrai que tu portes toujours ta robe d’hier, toi. Un peu gênée tout de même, je retente :
« Heu, dites. J’aimerais bien avoir les mains libres. Ne serait-ce que pour manger, boire, tout ça… Et puis, ça me démange de partout, toute cette terre, je peux même pas me gratter ! C’est vraiment désagréable, vous savez… »
Il ne répond toujours pas. Bon, c’est raté. Mais après tout, peut-être que c’est ça, qu’il veut. Que tu essayes de lui parler, de capter son attention, de savoir ce qu’il veut. Bon, sans ce cas, il n’y a plus qu’une chose à faire. Se coller près du mur, lui tourner le dos, ignorer le froid qui envahit ta peau, et se rendormir.
Je me réveille en sursaut, à cause d’un grand vacarme à côté de moi. On dirait que quelqu’un a décidé de jouer à un chamboule-tout géant, avec des marmites en cuivre à la place des boîtes de conserve. Je me retourne vivement, pour faire connaissance avec mes nouveaux colocataires : un ouvre-boîte, une bouteille en plastique… Et une boîte de pâtée pour chiens.
Surtout, ne pas paniquer, ne pas hurler, ne pas lui faire ce plaisir. Ressaisis-toi, ma grande ! Je sais qu’il est encore là, quelque part en haut, à t’observer. Le plus important, ton atout majeur, c’est l’ouvre-boîte. C’est un modèle tout simple, avec la lame courbe et le papillon. Je sens que ça va être coton, mais tant qu’on n’essaie pas… Lève-toi, et essaye d’attraper le petit objet. Ça va pas être évident, puisque tes mains sont attachées dans ton dos, mais il va falloir faire avec. Allez, tu le sens… Serre les doigts… Bingo ! L’ouvre-boîte est coincé entre ton majeur et ton index. Maintenant, fais-le pivoter doucement.
Cling ! Le métal heurte le sol. J’avais dis doucement ! Respire, garde ton calme, sois sereine, zen… Allez, recommence. Je tâte le sol à sa recherche, et maintenant que je sais comment m’y prendre, je réussis à l’attraper plus facilement, et dans le bon sens en plus. Je place la lame courbe contre les liens, et c’est parti, comme dans les films ! Je sens le métal contre la peau fine de mes mains, mais tant pis. En revanche, une chose m’inquiète : j’ai beau limer encore et encore, je n’ai pas l’impression que la corde cède plus que ça. Un tantinet agacée, je tente de tourner la tête pour voir ce que je fais, mais c’est bien entendu peine perdue. Je tâtonne donc avec mes doigts pour replacer au mieux la lame contre la corde. Et cette fois, pas de chichis : j’appuie comme une dingue sur la lame pour entamer le chanvre. Cette tentative semble plus efficace que la précédente, car je sens les brins chatouiller ma peau. Outch ! Je grimace : la lame n’a pas entaillé que la corde. Mais encore une fois, pas question de laisser entendre au sadique là-haut que je me suis fait mal. Enfin, au bout de plusieurs interminables minutes de lutte, le lien finit par céder.
Retiens tes bras, ma grande. Oui, je sais, c’est douloureux. Mais moins que si tu lâches tout d’un coup. Ramène-les dooouuucement vers l’avant. Vache, ils sont terriblement engourdis. Je ne sais pas depuis combien de temps tu es là, mais ça ne leur a pas fait du bien. Assieds-toi en tailleur, on va faire un peu de gymnastique pour dérouiller tout ça. La faim attendra. Tu me fais l’impression d’être une prof de gym à la TV, ne te manque que le justaucorps et les guêtres. Me voilà à faire de grands étirements avec mes bras, à tourner mes épaules dans tous les sens, un, deux, un, deux ! Lorsqu’enfin les fourmis ont disparu, je peux m’arrêter. Place à l’examen de tes mains. On dirait que tes poignets vont garder de douloureuses traces de leur séjour dans ton dos – et très colorées, soit dit en passant. Quant à la coupure, ce n’est pas vraiment beau à voir. Heureusement, la lame a entaillé le gras du pouce, mais la coupure est loin d’être nette. Tu vas en garder une belle cicatrice. Je ramasse l’ouvre-boîte, et soupire doucement : la lame est loin d’être propre. Elle n’est pas rouillée, mais disons qu’un petit séjour au lave-vaisselle ne serait pas de trop.
Place aux choses sérieuses : la bouteille d’eau. Son inspection ne révèle à priori rien d’étrange, alors tu peux l’ouvrir et en prendre une gorgée timide. Contre toute attente, elle est propre et sans goût. Tu sais ce qui t’attend si tu te précipites trop, alors n’en prends qu’un peu, pour commencer. Rince ta bouche, voilà, maintenant tu peux te permettre de boire un peu plus. Quant au reste…
« Dites, là-haut. C’est pas que j’aie pas faim, mais j’aimerais quelque chose de plus… Adapté, quoi. »
Toujours aucune réponse de mon mystérieux ravisseur. Il va bien falloir qu’il réagisse un jour… Tiens, et si tu essayais ça ? Je suis sûre que ça va être super à la mode aux prochains JO : le lancé de pâtée pour chien, au-dessus d’un mur de deux mètres cinquante. Prends de l’élan en pliant tes jambes, flexion, extension ! La boîte de conserve effectue une courbe des plus parfaites, avec un magnifique ralenti sur le haut de son trajet, avant de retomber avec fracas sur le rebord du trou. Strike ! Peut-être que ÇA, ça va le faire réagir. En attendant, retourne t’assoir contre le mur, un peu de repos te ferait du bien.
Bientôt, ma tête bascule en arrière ; le sommeil me prend à nouveau.
Assommer quelqu’un pour le réveiller peut paraître contradictoire, cependant on peut dire que mon geôlier y a parfaitement réussi. Tirée un peu trop brusquement du sommeil à mon goût, je cherche le coupable du regard tout en me massant le crâne : je sens déjà la future bosse. Regarde, là, ma grande. Une pomme. On dirait que finalement, le sadique a eu pitié de toi. L’esprit toujours embrumé, je saisis le fruit et l’inspecte à son tour. Mis à part la trace due à son atterrissage douloureux, il n’a pas non plus l’air suspect.
« Qu’est-ce que tu crois, ma chérie ? Que je vais t’empoisonner ? Ça ne serait franchement pas dans mon intérêt. »
Cette fois, impossible de me retenir, je lâche un cri. Et ma pomme, aussi. Cet enfoiré m’a foutu une trouille de tous les diables. Depuis le temps que je suis là, c’est la première fois que je l’entends parler. Il a une curieuse voix douce, enfin, à moi ça paraît curieux. J’ai quand même affaire à ce qui ressemble furieusement à un psychopathe. Allez, ma grande, rassemble tes esprits, ne te laisse pas intimider.
« Pourquoi ? Vous espérez obtenir une rançon ? Navrée de vous décevoir : j’ai peu d’amis, et ma famille est loin d’être riche. »
C’est franchement nul comme argument, tu pouvais faire mieux que ça. Je t’accorde le bénéfice du stress. Et puis, sait-on jamais, peut-être que ça va le faire causer un peu ?
« Une rançon ? Non, non. C’est surtout que je n’ai pas envie de donner un goût horrible à mon plat de résistance. »
Eh ben voilà, il parle ! Attends un peu. Son… C’est une blague ?! Calmos, ma grande, c’est peut-être juste une façon de parler. Une façon de dire que tu vas passer à la casserole, passer sous un train ; dans son lit, quoi.
Non. Quelque part, tu sais très bien que ce n’est pas ça. Tu l’as bien vu, la toute première fois que tu as croisé ses yeux. Ses yeux bleus transperçants. Ce type compte peut-être bien te cuisiner, mais dans le premier sens du terme. Seigneur, au secours…
Calme-toi, bon sang ! Où donc est passé ton pragmatisme à toute épreuve ? Et ta capacité d’analyse, où est-elle ? Tu ne saisis pas ? Il est là, en face de toi, le type recherché par toutes les polices des Etats-Unis. Le taré qui mange ses victimes. Alors, c’est pas le moment de flancher, ma grande, c’est compris ?
« Ah, et heu… Vous comptez me cuisiner à quelle sauce ? »
Voilà, gagne du temps, c’est très bien. Continue à le faire parler, grappille des informations, tout est bon à prendre, après tout. Et puis, il sera bien obligé de te sortir de ton trou quand il voudra… heu, en finir. C’est à ce moment-là que tout pourra se jouer.
« Eh bien, j’hésite encore un peu. J’aime beaucoup la béarnaise, mais ça fait un moment que j’ai envie de m’essayer à une grand veneur. D’un autre côté, tu es plutôt jeune, et je me dis qu’au bourguignon, ça ne serait peut-être pas mal non plus. »
Gagner du temps, gagner du temps, le faire parler. Continue à le faire parler !
« Oh, je suis jeune, mais assez sportive, je pense que la viande va être assez sèche. »
« Ce sera une grand veneur, alors. Je cours m’y mettre ; merci de tes précieux conseils. »
Parfait, ça c’est vraiment bien joué. Plus vite il va s’y mettre, et plus vite il te sortira de là. Parce qu’essayer quelque chose, c’est bien joli, mais depuis le temps que tu es là, tu n’auras avalé qu’une pomme et tu manques de force. Il ne manquerait plus que tu tombes dans les vapes au moment décisif… Tu devrais te rasseoir et te reposer.
Le souci, c’est que depuis que tu es là, tu n’as pas fait grand-chose, à part dormir. Alors maintenant, impossible de fermer les paupières, car en plus de ça le stress t’excite trop. Il te faudrait de quoi t’occuper pour passer le temps. En observant ton espace restreint, je crois qu’il ne te reste plus que ça : l’exercice physique. Si tu continues à dormir à longueur de journée, tu vas rouiller. D’abord, il faut faire fonctionner tes jambes, surtout si tu comptes tenter quelque chose. Alors, on est parties pour quelques tours de piste. Le cercle étant assez restreint, tu vas vite chopper le tournis, alors autant prendre un rythme de marche assez posé. Stop. Fais quelques flexions, histoire de dérouiller tes cuisses. Quelques tours de piste. Flexions. Quelques tours.
« Eh ben, ma chérie, qu’est-ce que tu nous fais, là ? »
Cette fois, je n’ai même pas sursauté. Je m’attendais un peu à ce qu’il rapplique, avec le bruit que je fais. Maintenant, il va falloir que tu t’expliques, ma grande…
« J’aime pas trop rester immobile. Et puis, je m’ennuie, là en bas. »
Si tu pouvais le déstabiliser un tant soit peu, ce serait l’idéal. Mais, ne te fais pas d’illusions. Un taré pareil doit certainement s’attendre à tout.
« Bien, très bien ; je n’aime pas quand il y a trop de gras dans ma viande. »
Accélère le mouvement. Allez, cours, ma grande. Parce que là, j’ai moi aussi envie de me défouler. Bon sang, est-ce qu’on va vraiment terminer en steak ? L’homme disparaît du rebord, et tu peux entendre un cliquetis caractéristique, suivi d’un genre de souffle profond. Cet immonde salaud a emmené son barbecue au gaz. On va cuire… On va cuire comme des chevaux dans un plat de lasagnes ! Ssshhh ma grande, allez calme-toi, tout n’est pas encore perdu. Regarde autour de toi, peut-être que quelque chose pourrait t’aider… Là, regarde ! Quelque chose vient de percuter ton regard, là-bas dans la boue. Va voir, mais doucement, il ne faudrait pas éveiller les soupçons. Au premier passage, tu peux voir que c’est du métal. Au deuxième, tes orteils écartent la boue tout autour, et un arrondi se dessine. Au troisième, une arête sort de terre, et là il n’y a pas de doute : c’est l’ouvre-boîte. Je l’avais complètement oublié, celui-là. Il a dû s’enfoncer dans la boue au fil des heures, et tes mouvements répétés dans un espace réduit ont certainement aidé à le faire disparaître. Maintenant, il faut le récupérer discrètement. Profite donc d’un de tes arrêts-flexions pour le prendre. Fléchis les genoux, fais semblant de perdre l’équilibre, pose la main au sol… Bingo ! Tu l’as, super ! Où est-ce que tu pourrais le cacher ? Enfin, tu es une femme, non ? Quel est le meilleur endroit pour cacher quelque chose quand on n’a pas de poches ? Parfaitement : le décolleté.
Il était temps : là-haut, un grand raffut métallique se fait entendre, et tandis que les premières gouttes de pluie s’écrasent sur mon visage levé vers le ciel, je vois « mon » psychopathe qui s’avance au bord du trou, un long couteau et un fusil à aiguiser à la main. Et le voilà qui commence à les frotter l’un contre l’autre, et le sifflement du métal transperce l’air alors que ses yeux transpercent mon âme. Lorsqu’enfin son couteau lui semble assez coupant, il le passe à sa ceinture et disparaît de mon champ de vision. Aussitôt l’affreux bruit de métal reprend, et revoilà mon ravisseur, une échelle sous le bras. Il se poste au bord du trou, et me regarde fixement.
« Bon, je préfère te prévenir, j’ai l’intention de faire ça vite et bien : la viande stressée et pleine de nerfs, c’est pas bon. Alors je te conseille de te tenir à carreau, sinon je vais t’égorger comme un porc, et tu auras tout le temps de voir la mort venir. »
Oh, Seigneur… Recule, ma grande, éloigne-toi de ce cinglé… Là, il tourne le dos ! Profites-en pour sortir l’ouvre-boîte ! En le gardant bien caché dans ton poing, il n’aura certainement pas l’occasion de le voir, et si tes deux poings sont serrés, il prendra ça pour une réaction de stress. Voilà l’échelle qui descend… Elle a l’air juste par rapport à la taille du trou, et il est obligé de la lâcher à quelques centimètres du sol ; elle rebondit avec un nouveau fracas, et cette fois, le cri qui échappe de tes lèvres est parfaitement légitime. Mais je te rassure, ma grande, on ne va pas se laisser faire, ça non. Voilà un de ses pieds qui passe le rebord, puis l’autre. Le claquement de ses pieds sur les échelons est masqué par celui de la pluie, qui tombe de plus en plus dru. On n’aura qu’à l’attaquer dans le dos. Ou pas : le voilà qui se retourne pour me faire face, et descend les échelons aussi facilement qu’un escalier. Le voilà à mi-hauteur, et il dégaine son couteau avec un regard gourmand. Tout se bouscule dans ta tête. Comment attaquer un homme qui possède une lame de vingt centimètres, avec un simple ouvre-boîte ? Il va nous trancher en morceaux, nous trancher en morceaux, nous…
Le voilà en bas. Il n’est qu’à deux échelons du sol. On n’a pas le choix, ma grande.
Je me jette dans ses jambes, comme un rugbyman qui en plaque un autre, avec toute l’énergie qui me reste. La surprise envahit ses yeux et il tombe comme une masse, lâchant son couteau dans la foulée. Avec le choc, l’échelle vacille un instant avant de s’appuyer à nouveau sur le mur. Nous roulons au sol. L’espace est trop étroit, et ma course se termine contre la paroi, la tête la première. Le temps que je me remette du choc, le revoilà debout ; et il a eu le temps de récupérer son arme, qui n’est pas tombée assez loin.
« Ça, ma chérie, tu vas me le payer ! »
C’est fois, c’est lui qui se jette sur moi, le couteau en avant, tel un Norman Bates bien plus terrifiant que l’original, et je ne peux que rouler à nouveau sur le côté pour éviter la lame qui s’abat. Pas assez loin cependant : une douleur remonte le long de ma cuisse, et je sens le sang couler le long de ma jambe, rapidement mélangé à la pluie. Un coup d’œil m’apprend une magnifique estafilade de quinze bons centimètres, heureusement peu profonde. Mais déjà, il se dresse à nouveau, son arme à la main. Il se place au-dessus de moi, m’immobilise avec sa main gauche, lève le bras…
Vive comme l’éclair, je me redresse en position assise, comme pour l’enlacer, et tandis que sa lame s’enfonce dans mon bras gauche, la mienne pénètre son cou. Ses yeux s’écarquillent et un horrible gargouillement remonte dans sa gorge. Il lâche son couteau. Sa main s’approche de sa gorge et saisit l’intrus planté dans son cou. Le sang en profite pour s’échapper à une belle allure, et ses yeux fixent l’ouvre-boîte d’un air incompris.
Seigneur, Seigneur, ma grande, je ne sais pas comment tu as réussi un truc pareil. Recule, éloigne-toi, ce type n’est pas encore mort et m’a l’air suffisamment fou pour pouvoir encore agir. Seigneur, ma grande, ton bras… Le couteau y est encore planté, il a carrément traversé la chair et ressort de l’autre côté. Pas d’hésitation à avoir, il va falloir arrêter l’hémorragie. Retire ta robe, tu as besoin d’un garrot. Allez, courage. On passe le morceau de tissu autour du bras… on prépare le nœud… On saisit un pan de tissu entre les dents… Et on tire sur le couteau.
Mon hurlement est étouffé par le coton qui obstrue ma bouche. Pas de temps à perdre, il faut resserrer le tissu. Ma main droite tire rageusement dessus, pendant que mes dents évacuent encore la douleur en mordant aussi fort qu’elles peuvent.
Bon, ça va. Tu as le droit de te laisser aller, maintenant. C’est bientôt fini. Et si on restait assises un moment, ma grande ? Je crois que tu l’as bien mérité. Oui, je crois que maintenant, tu peux relâcher la pression. Les larmes qui envahissent tes joues ne sont que méritées. Mais attention, hein, je te laisse cinq minutes et on y va.
Allez, il est temps de bouger. Tu vas pas rester ici éternellement : la pluie, le sang, le froid et la folie qui guettent ne vont pas tarder à avoir raison de toi. Lève-toi. Non, inutile de lancer le moindre regard à ce bâtard psychopathe ; je l’ai surveillé pendant que tu te reposais, et je crois qu’il est bel et bien mort. On prend son courage à deux mains, et on monte les échelons de l’échelle. Mais, doucement, hein. Autant d’effort sans rien dans le ventre, c’est dangereux, le monde se remet à tourner. Prends ton temps pour monter : retomber dans ce trou te rendrait définitivement et indubitablement folle.
On arrive en haut. Allez, courage ma grande, on y est presque… Tu poses tes coudes sur le rebord, lève la tête… Cette fois, je ne ferai rien pour arrêter ton hurlement. Ta voix s’élève parmi les arbres et se répercute de tronc en tronc, et tu hurles à t'en arracher les poumons. Car tu es en pleine forêt. Il n’y a rien autour de toi, rien que le barbecue au gaz qui continue de tourner, bien à l’abri sous une toile de tente, en compagnie d’une moto. Si ton permis voiture est tout neuf, celui pour piloter une moto est resté à l’état de rêve…
Reprends tes esprits, en fouinant, on va certainement trouver quelque chose. Un paquet de chewing-gum, des pâtes, du pain… Il te faut un minimum pour pouvoir marcher et te sortir de cette forêt. Tout est passé au crible : le coffre moto, les alentours du barbecue, les poches de la toile de tente… Mais il n’y a rien. Rien de rien.
Attends… Si, il y a bien quelque chose ! Retourne au bord du trou. Là, en bas. Si si, regarde bien : il y a quelque chose de mangeable.
A cette idée mon estomac se retourne, et un spasme fait ressortir tout ce qu’il contient – à savoir de la bile, et uniquement de la bile. Ma poitrine se soulève à un rythme effréné et ma vue se brouille. Je peux pas faire ça… Non, je peux pas, je me suis battue pendant des heures – des dizaines d’heures peut-être -, contre ça, je peux pas, je peux pas… Un long gémissement s’échappe de mes lèvres alors que mon ventre se tord de faim.
En bas, la lame du couteau brille de plaisir, pendant que je redescends les échelons qui mènent à l’enfer.