Trois mois plus tard.
Bonjour Adélaïde,
Je ne sais pas si je vais t'envoyer cette lettre. Je ne sais même pas si je la finirai. Je dois écrire pour mettre de l’ordre dans mes idées, c’est un conseil de Bernard.
J’ai pensé à toi. Je trouve ça trop naze d’écrire sur un papier que personne ne lira jamais. J’ai des choses à dire et justement je te dois une explication.
La première chose que j’ai dite à Bernard ; c’est que ce n’était pas ma faute si Perrot était morte. Que le coupable c’était les autres, ceux qui avait barré ma route et qui ne me laissaient plus que ce chemin pour m’en sortir.
Comme je m’y attendais, en bon psy, il n’a rien répondu. J’avais quand même des choses à dire et il ne me contredisait jamais, alors j’ai vidé mon sac, je lui ai parlé du quartier, de ma mère, des petits, de l’école, un peu de tout. Toujours en insistant sur le fait que ce n’était pas moi le coupable.
Au bout de quelques séances, il m’a proposé de me faire passer pour irresponsable devant le juge. En gros de dire que j’étais débile et que je n’avais pas conscience de ce que je faisais. Là je l’ai insulté, j’ai aussi voulu le frapper et j’ai passé une semaine enfermé dans ma chambre.
C’est le moment où j’allais le plus mal. Je rêvais toujours de Perrot, de ses garçons aussi. Je voulais absolument sortir pour retrouver Camille et Dylan, dans mes cauchemars, ils m’appelaient sans arrêt.
Et puis un matin, Bernard est venu m’apporter son rapport pour le juge. J’ai trouvé ça étrange car c’est confidentiel, ce qui veut dire que tout le centre peut le lire, sauf l’intéressé en général. Il l’a déposé sur mon bureau et est parti sans un mot. Je n’ai rien dit non plus.
C’est un long document. J’y ai lu ma vie étalée comme un cours de géographie : un chapitre pour l’environnement familial, un sur ma scolarité, mon parcours dans les foyers…Etonnement juste quelque mots sur mes facultés intellectuelles qui était décrites comme « moyennes-supérieures ». Et en conclusion ma personnalité : Bernard décrivait un grand sens des responsabilités du fait que j’élevais quasiment seul mon frère et ma sœur, du fait aussi que j’avais toujours bien mené mes études alors que beaucoup de choses y faisaient entrave.
La conclusion était : « Gaétan, bien qu’ayant grandi dans un univers de violence a parfaitement conscience du bien et du mal. Son acte de sabotage à l’encontre de son professeur a été anticipé. Il semble que l’issue fatale n’était pas souhaitée mais la volonté de nuire est évidente. Sa reconstruction ne sera possible qu’en passant par une reconnaissance de sa responsabilité. »
Pour la première fois depuis mon entrée au centre j’ai pleuré. Madame Perrot est morte, et le responsable c’est moi.
Je continue à voir Bernard chaque semaine. On parle plus de mon avenir que du passé, il me dit que je peux encore tout construire. Je suis des cours par correspondance mais je ne crois pas que je pourrais réussir cette année, j’ai trop de retard. Enfin, j’essaie.
Si tout se passe bien jusqu'à l’été, j’aurais le droit de voir les petits dans des rencontres encadrées. Ce n’est pas toujours facile au centre, mais je m’accroche. J’espère que tu vas bien. J’aimerais avoir des nouvelles des autres aussi…
Prends soin de toi.
Gaétan.